Les Gilles font grise mine pour la deuxième année consécutive. © photo news

Carnavals, soirées, festivals… Le Covid a-t-il définitivement tué la fête? (analyse)

Ludivine Ponciau
Ludivine Ponciau Journaliste au Vif

Binche, Stavelot, Alost: pas de carnaval cette année encore. Avec la Covid, la fête, jugée non essentielle, est passée à la trappe. Si elle vivote par-ci, par-là, le coeur n’y est plus. Son rôle est pourtant bien plus important et complexe qu’on ne l’imagine.

Projos éteints, dancefloors désertés, cafés et restos qui ferment aux douze coups de minuit… « Tu aimerais faire ta fête », mais, depuis deux ans, la Covid en a décidé autrement. Considérés comme des hauts lieux de contamination, les établissements où on s’agglutine le vendredi et le samedi soir et où, passé une certaine heure, les gestes barrières sont oubliés, ont été les premiers frappés par les mesures restrictives.

Dehors, l’air est plus frais mais la foule pas moins dense. Une fois encore, il faudra donc faire l’impasse sur le carnaval. A Binche, Nivelles, Eupen, Stavelot, Malmedy ou Alost, les carnavaleux font la grimace sous le masque. Foires, kermesses, festivals… même incertitude. Annulera, annulera pas? Se rabattre sur les fiestas clandestines? Récemment, la police de Bruxelles a fait irruption dans un établissement où deux à trois cents fêtards s’éclataient comme au bon vieux temps. Et, fin janvier, la Boum annonçait son retour le 1er avril prochain… avant que les organisateurs fassent marche arrière.

On oppose la fête au sérieux et on considère que l’essentiel est lié à l’économie et le non-essentiel aux loisirs.

La Covid nous a-t-elle fait perdre définitivement le sens de la fête? Il faut bien le reconnaître: rien n’est plus tout à fait comme avant. Outre les interdictions, l’anxiété que peut engendrer la rencontre d’un autre potentiellement contaminé nous a poussés à ne plus nous rassembler qu’en petits comités et à nous fixer rendez-vous à des adresses connues, chez les potes ou les collègues.

Non essentielle, la teuf? Pas si vite. Des chercheurs en sciences humaines se sont penchés sur les effets d’une vie sans. C’est le cas de Laurent Fournier, professeur d’anthropologie à l’université Côte d’Azur, à Nice. Pour lui, la considérer comme non essentielle est révélateur de l’évolution de notre rapport à la célébration. « C’est réduire la fête à une fonction d’animation, de spectacle. Cela montre qu’on est dans une logique d’entertainment, qui ne rend pas justice à la complexité sociologique de la fête dans la société traditionnelle. En effet, elle remplit une fonction importante, notamment pour le passage de certains rites: il y a un conflit entre une conception minimaliste de la fête, en tant qu’animation, et une conception plus anthropologique. » Célébrer, c’est aussi marquer le coup, ce qui est crucial pour la sociabilisation, la ritualisation. Des rendez-vous comme les réjouissances de Noël ou le carnaval marquent également le passage du temps ; ils suivent les cycles de l’année, de la nature ou des individus – naissance, décès… Car il y a aussi les fêtes tristes, dont il ne faudrait pas oublier la fonction cathartique. Or, « cet effet « soupape de décompression » n’a pas été pris en compte dans les décisions liées à la Covid-19″, expose Laurent Fournier.

Un idéal utilitariste

Il suffit pourtant de laisser notre regard s’attarder sur les peintures de Brueghel pour comprendre qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Au Moyen Age et à la Renaissance, rien ou presque ne pouvait faire obstacle à la célébration, véritable ciment des communautés. Mais la solennité des réjouissances s’est peu à peu délitée. Elle a fait place à une dimension plus mercantile, au point qu’elles s’apparentent depuis un siècle à un « remplissage de temps libre », estime l’anthropologue. « On oppose la fête au sérieux, considérant que l’essentiel est lié à l’économie, le non-essentiel aux loisirs. Cette conception a été forgée par l’idéologie rationaliste observée à partir du XVIe siècle, qui impose que la raison est plus importante que les « affaires du corps ». Puis, le libéralisme et le capitalisme en ont rajouté une couche. On a discrédité la logique de la tradition festive, raison pour laquelle les politiques, qui sont dans une optique de gestion, n’ont pas eu de peine à qualifier la fête de non essentielle. C’est le résultat d’une lente transformation. »

La fête est pourtant elle-même un outil politique. L’épisode du Codeco de décembre dernier sur fond d’annulation de la Saint-Nicolas à Anvers illustre bien à quel point les festivités populaires restent un enjeu politique à l’échelon local. « Cela a toujours été un outil politico-religieux, qui s’inscrit dans une logique de clientélisme. C’est notamment lié au fait qu’autrefois, les édiles, les consuls et les empereurs assumaient aussi des fonctions religieuses. Il existait une relation symbolique entre religion et politique. Aujourd’hui, par contre, on est dans un idéal utilitariste de la gestion de la chose publique. »

Sans les excuser, le chercheur voit dans les fêtes clandestines, très vite apparues après le début de la crise sanitaire, l’expression de ce besoin de partage et de convivialité. Il serait faux de croire que ces rassemblements sont le fait unique de quelques poignées d’antivax ou de militants anarchistes. « On ne peut pas réduire la fête à une fonction de résistance, note-t-il. Monsieur et madame Tout-le-Monde en ont besoin aussi. Les gens ne sont pas des robots. Les fêtes populaires, à l’image de la Zinneke Parade, à Bruxelles, jouent un rôle non négligeable dans le maintien du lien social avec les minorités et dans l’inclusion à travers les ateliers de confection. »

A Malmedy, les carnavaleux font la grimace sous leur masque. Le Cwarmê n'aura pas lieu.
A Malmedy, les carnavaleux font la grimace sous leur masque. Le Cwarmê n’aura pas lieu.© belga image

Sortir pour festoyer, c’est aussi se déplacer. Mais la crise sanitaire nous a contraints à réduire considérablement nos mouvements et à privilégier la bamboche à domicile, voire à ne plus l’envisager du tout. Aujourd’hui, la « Saturday Night Fever » a fait place au binge-watching. Vautrés dans nos canapés, on se gave de séries Netflix. C’est plus reposant que de devoir sociabiliser avec une faune d’inconnus et ça évite d’aborder les sujets qui fâchent – vaccination en tête.

Ce repli sur soi, Jérémie Peltier, directeur des études de la Fondation Jean-Jaurès, l’observe depuis le début de la crise sanitaire. Il livre son analyse dans son essai La fête est finie? (éd. Broché). Pour lui, la fête était malade bien avant l’arrivée de la Covid. Ce qui l’a tuée, ce ne sont pas tant les mesures de privation de liberté que notre basculement dans une société individualiste et profondément narcissique. « J’ai été frappé de voir à quel point on met sur le dos de la pandémie un certain nombre de changements d’habitudes, alors qu’elle n’a été qu’un accélérateur. On n’attendait déjà plus d’une fête qu’elle soit un moment séparé du reste de la vie, où l’on rencontre de nouvelles personnes dans de nouveaux endroits, de façon légère et insouciante, pour s’offrir un moment de respiration. »

Peur du dehors

Une insouciance, relève le chercheur, déjà solidement écornée par les années sombres du terrorisme, entre 2015 et 2020. Comment baisser la garde et s’adonner aux joies de la rencontre quand on sait que les cafés, les restos ou les salles de spectacle sont des cibles potentielles d’attentat? « On a bien observé, juste après les événements, un mouvement du type « génération terrasse » mais il était assez surjoué: en attaquant ces lieux de rassemblement, les terroristes ont abîmé notre part d’insouciance. » L’angoisse des lieux fréquentés a amplifié le phénomène de désertion des boîtes de nuit, amorcé il y a quarante ans. A l’époque, on en comptait quatre mille en France pour seulement 1 500 avant le début de la crise, relève Jérémie Peltier. « Quand on interroge les jeunes sur leurs changements d’habitudes, on constate que l’élément sécuritaire revient beaucoup, surtout chez les jeunes filles, avec des craintes liées au GHB« , la célèbre « drogue du viol » si facile à verser subrepticement dans un verre.

On ne peut pas réduire la fête à une fonction de résistance. Monsieur et madame Tout-le-Monde en ont besoin aussi.

Un sentiment d’insécurité qui incite la nouvelle génération à faire la nouba dans un cadre plus sûr. A cela s’ajoute l’incitant économique: arroser une fête privée coûte moins cher que payer sa tournée en boîte. Peu à peu, poursuit le chercheur, on a développé une culture du sur-mesure et du contrôle. « Ça vous permet de savoir à toute heure et en tout lieu avec qui vous serez, quel type de musique vous entendrez, ce que vous boirez… Vous pourrez contrôler tout ce qui se passera durant la soirée. Il y a là un élément dramatique: on perd la part d’aléatoire et le plaisir d’une rencontre inopinée… Tout ce qui fait la richesse de la fête. » Même plus besoin de sortir draguer puisque les applis de rencontre vous livrent votre rencard à domicile… Netflix et l’insécurité ne sont pas les seuls responsables de cette tendance au repli.

Même la Boum a fait marche arrière. Elle ne reviendra pas le 1er avril.
Même la Boum a fait marche arrière. Elle ne reviendra pas le 1er avril.© belga image

Vois comme je vis

La fête est partout et nulle part en même temps. C’est l’autre constat que livre Jérémie Peltier dans son ouvrage. « Avant, on se plaisait à refaire ensemble la soirée le lendemain pour se remémorer les moments un peu drôles, les raconter à ceux qui n’étaient pas là. Avec les smartphones et les réseaux sociaux, nous sommes devenus des petits journalistes de chaîne d’info en continu qui commentons minute par minute l’évolution de la situation. On poste en permanence les photos de ceux avec qui on s’amuse, on se met en scène en train de chanter, de boire, de danser. Par conséquent, on n’a plus rien à raconter. Au final, on passe plus de temps à se regarder faire la fête qu’à la vivre. » D’autant que, c’est plus fort que nous, dès que quelqu’un dégaine son téléphone pour filmer, le naturel disparaît au profit d’une décontraction feinte. Et malheur à celui qui aura un peu dérapé et dont la vidéo circulera dans la minute qui suit… « Tout le monde te fera aussi ta fête. »

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