Huit avril 2020. Quelques semaines après l'officialisation de la désignation de Joe Biden comme candidat démocrate à l'investiture présidentielle, les principales organisations progressistes partisanes, représentant la nouvelle génération de votants démocrates, adressent une lettre conjointe à la campagne Biden.
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Huit avril 2020. Quelques semaines après l'officialisation de la désignation de Joe Biden comme candidat démocrate à l'investiture présidentielle, les principales organisations progressistes partisanes, représentant la nouvelle génération de votants démocrates, adressent une lettre conjointe à la campagne Biden. En majorité déçus par la sortie de course de Bernie Sanders et d'Elizabeth Warren, le Sunrise Movement, organisation écologiste, le Student Action, groupement d'étudiants, NextGen America, fédération de divers intérêts progressistes, et quatre autres organisations font part de leurs revendications. Le ton est sans équivoque: "Notre soutien, mais pas à n'importe quel prix." "Battre Trump constitue certes une priorité, mais la victoire, si elle doit se manifester, sera aussi rendue possible par l'aile gauche du parti." Entendez: le programme du candidat Biden doit refléter nos revendications. "Un message exclusivement anti-Trump ne sera pas suffisant pour battre les républicains, est-il écrit. Nous avons besoin de vous, le camp Biden, pour porter haut les idées d'avant-garde qui galvanisent notre génération, et nous donnent l'espoir dans l'intégrité du processus politique." Ces organisations visent par leurs revendications à mettre un terme aux pratiques d'influence entrées dans la normalité à Washington, même dans les cercles démocrates. Ainsi, elles veulent faire pression pour écarter de l'équipe de transition de Joe Biden les lobbyistes et anciens cadres de Wall Street ou des personnes issues des industries liées au pétrole et des compagnies d'assurance privées (avec en filigrane, un retour espéré de l'Obamacare), et y intégrer des personnalités ayant soutenu Elizabeth Warren et Bernie Sanders, ainsi que des partisans d'une refonte profonde du système judiciaire (à l'époque, Kamala Harris, ancienne procureure générale de Californie, n'a pas encore été nommée candidate à la vice-présidence). D'autres propositions concrètes sont avancées par les associations de la gauche: le financement d'un Green New Deal à hauteur de dix mille milliards de dollars (en référence au New Deal de Franklin Roosevelt au début des années 1930), un plan de lutte contre les armes à feu, une taxe sur le patrimoine financier, la possibilité pour le gouvernement de procéder à la fabrication de médicaments génériques, ou encore l'élimination de la dette des étudiants. Malheureusement pour les organisations progressistes, l'élection de Joe Biden le 3 novembre n'a pas constitué un référendum sur des idées, loin de là. La crise du coronavirus et la personnalité éminemment polarisante de Donald Trump ont largement éclipsé tout débat de fond. Et le programme du candidat démocrate, baptisé Build Back Better, n'a que très superficiellement reflété les revendications des mouvements de l'aile gauche démocrate. Nulle surprise, donc que, l'élection remportée, les dissensions de fond se fassent à nouveau entendre sur la composition du futur gouvernement du président élu et sur les intérêts qu'il défendra. Les résultats des démocrates au Sénat et à la Chambre des représentants ont été décevants, excluant probablement une majorité dans la première assemblée. Ce contexte, un corps législatif divisé - et il le sera au moins jusque 2022, échéance des élections de mi-mandat - rend un retour sur scène de l'Obamacare extrêmement compliqué. Une déception, assurément, pour les progressistes. Même si Joe Biden a annoncé que certaines de ses premières mesures, une fois entré en fonction, respecteront l'agenda progressiste, notamment la réintégration des Etats-Unis dans l'accord de Paris sur le climat ou la régularisation des dreamers, ces quelques centaines de milliers de jeunes sans papiers que Donald Trump voulait expulser, la pression sera grande sur l'équipe du nouveau président pour que celle-ci intègre davantage de revendications de l'aile gauche du parti. "Les divisions qui agitent le Parti démocrate existent toujours." Dans une longue interview accordée le 7 novembre au New York Times, la jeune membre de la Chambre des représentants Alexandria Ocasio-Cortez (AOC), réélue dans le Bronx après avoir soutenu pendant les primaires la candidature de Bernie Sanders, estime que Joe Biden, s'il a bénéficié en masse du soutien de la jeune génération pour son élection - les scènes de liesse enregistrées le week-end des 7 et 8 novembre à travers le pays en témoignent - doit maintenant renvoyer l'ascenseur. Même si ce dernier a promis de former un gouvernement qui traduira "toute la diversité du pays", les craintes sont vives dans le camp de la gauche du parti que le futur agenda présidentiel penche davantage vers le centre. "C'est le soutien et l'activisme des mouvements progressistes au sein du parti qui a permis que se rendent en masse les électeurs à Detroit, à Philadelphie et en Géorgie (NDLR: autant d'endroits qui furent cruciaux dans la victoire de Biden). Si le Parti démocrate ne reconnaît pas cet état de fait et n'incorpore pas les vues de ces organisations dans son programme, il se désintégrera aux prochaines élections", avance AOC. Un élément concret, parmi d'autres, penche en faveur de ses thèses: les quatre membres du "squad", ces personnalités de la gauche progressiste constamment vilipendées par Donald Trump, ont toutes été facilement réélues dernièrement, ce qui prouve qu'un soutien populaire massif les entoure. "La base du parti n'est pas l'ennemi, plaide Alexandria Ocasio-Cortez. L'excitation (de la victoire de Joe Biden) est grande mais l'histoire a prouvé que les mouvements de base sont généralement abandonnés après l'élection." Les craintes de la députée de New York paraissent fondées. Les jeunes électeurs ayant permis son élection, et, tout autant, les mouvements sociaux en cours aux Etats-Unis, Black Lives Matter en tête, devront pousser Joe Biden à ouvrir la porte aux revendications des plus jeunes. La garde rapprochée du futur président, son probable chef de cabinet Ted Kaufman et la présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi en tête, sont clairement de l'ancienne génération. Reste à voir si Joe Biden réussira à marier le neuf et l'ancien. De sa capacité à trouver un équilibre vendeur dépendra le succès des deux premières années de son mandat, et l'issue des élections sénatoriales de 2022, cruciales pour que l'ancien sénateur du Delaware puisse gouverner efficacement pendant les... deux dernières années de sa présidence. Aux Etats-Unis, la politique ne s'arrête jamais.