En juillet 1977, James F. Black, scientifique de haut rang chez Exxon, lançait un message clair aux responsables du géant américain du pétrole : " Les émissions de dioxyde de carbone dues aux combustibles fossiles sont la cause la plus probable d'influence humaine sur le climat de la planète. " Il notait que des décisions drastiques en matière de stratégies énergétiques devaient être prises dans les cinq à dix ans. Exxon développa des recherches, affrétant notamment un bateau pour étudier l'absorption du CO2 par les océans. Mais dès la fin des années 1980, la société les reniait et se lançait à corps perdu dans un lobbying pour questionner la réalité scientifique du changement climatique.
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En juillet 1977, James F. Black, scientifique de haut rang chez Exxon, lançait un message clair aux responsables du géant américain du pétrole : " Les émissions de dioxyde de carbone dues aux combustibles fossiles sont la cause la plus probable d'influence humaine sur le climat de la planète. " Il notait que des décisions drastiques en matière de stratégies énergétiques devaient être prises dans les cinq à dix ans. Exxon développa des recherches, affrétant notamment un bateau pour étudier l'absorption du CO2 par les océans. Mais dès la fin des années 1980, la société les reniait et se lançait à corps perdu dans un lobbying pour questionner la réalité scientifique du changement climatique. Les politiciens américains n'étaient pas moins informés des dangers d'un dérèglement climatique. Dès 1977, l'Académie nationale des sciences prévenait que la température mondiale pourrait avoir augmenté de six degrés en 2050 à cause de la combustion de charbon. Onze ans plus tard, James Hansen, figure de proue de la Nasa, indiquait au Sénat être à " 99 % " sûr que les augmentations de température étaient bien dues aux activités humaines. Les présidents américains successifs ont peiné à s'emparer de l'enjeu, sous le poids des lobbies ou des échéances électorales. Aujourd'hui encore, les multiples rapports qui évoquent les risques, tel celui qui a atterri sur le bureau de Donald Trump en novembre dernier chiffrant l'impact financier du changement climatique en centaines de milliards de dollars sont écartés par un président qui nie l'impact de l'homme dans ce processus. Les Etats-Unis ne sont cependant pas un bloc monolithique et une idée, à défaut d'être un plan précis, a gagné récemment les médias. Le Green New Deal s'inspire directement du New Deal lancé dans les années 1930 par le président Franklin Roosevelt pour relancer à grands coups d'investissements et de travaux publics un pays rongé par la Grande Dépression. Dans une vidéo postée le 17 avril dernier sur le site The Intercept, la jeune députée démocrate Alexandria Ocasio-Cortez, représentante pour le 14e district de l'Etat de New York, se projette dans vingt ans. Elle rappelle les avertissements de James Hansen et de James F. Black. Mais au lieu de dessiner un futur dystopique, elle imagine que la société américaine a embrassé le plan du Green New Deal tel qu'elle l'a soutenu au Congrès dès son élection en novembre 2018, avec d'autres politiciens de la gauche américaine et, aussi, une bardée d'acteurs de la société civile. Alexandria Ocasio-Cortez, dont la famille vient de Porto Rico, territoire lourdement touché par l'ouragan Maria en 2017 (plus de 3 000 morts), raconte comment une victoire démocrate aux élections de 2020 a enclenché un changement radical de l'économie américaine planifié sur une décennie. Un réseau électrique intelligent est construit sur tout le territoire. Des investissements d'envergure, notamment dans le rail et les technologies vertes, génèrent de l'emploi pour quantité de laissés-pour-compte. Depuis 2030, l'énergie utilisée sur le territoire provient entièrement de sources renouvelables et des pans entiers de l'économie n'émettent plus de gaz à effet de serre. Des mesures sociales telles que l'accès aux soins de santé pour tous déminent le fossé entre riches et pauvres. Les effets du changement climatique ne seront pas tous endigués, et le rêve d'Ocasio-Cortez s'assombrit, parfois, lorsqu'elle évoque une catastrophe à venir en Floride, qui ravagerait la ville de Miami, pour rappeler " l'urgence du moment ", comme disait Martin Luther King. Vu de 2019, la route semble être longue. Aux Etats-Unis, le Green New Deal rallie de nombreuses organisations de la société civile et des représentants politiques progressistes, situés sur l'aile gauche du Parti démocrate. Pour avancer concrètement, Alexandria Ocasio-Cortez et le sénateur démocrate Ed Markey ont proposé une résolution au Congrès, qui tient en dix points et préconise la mise en place d'un comité pour détailler, d'ici à début 2020, un plan pour ce Green New Deal. Cette résolution prône notamment de satisfaire à 100 % et en dix ans les besoins en énergie du pays avec des énergies renouvelables mais aussi de diversifier l'économie dans les régions dépendantes des industries fossiles, et de travailler sur un programme de garantie d'emploi tout en offrant un accès universel aux soins de santé. L'ensemble serait majoritairement financé par les pouvoirs publics. Le Parti républicain, les chaînes de télévision comme Fox News et, bien sûr, Donald Trump, ont moqué la proposition. " Impayable ", " socialiste ", " idéale pour permettre au président de gagner aisément les élections de 2020 si les Démocrates la conservaient... " Même chez ces derniers, le timing de dix ans est jugé irréaliste. Mais le Green New Deal a désormais infiltré le débat public américain. Voire un peu plus. L'idée d'un Green New Deal n'a pas émergé qu'aux Etats-Unis. Elle semble promise à de beaux jours dans certaines parties de l'Union européenne. Le 2 mai, le Parlement britannique a reconnu " l'urgence écologique et climatique ". Quatre jours plus tôt, le Parti socialiste espagnol (Psoe) a remporté les élections législatives en faisant campagne sur un Green New Deal qui décarboniserait l'Espagne, tout en investissant massivement dans des technologies moins polluantes. En 2009, déjà, Philippe Lamberts, eurodéputé Ecolo, avançait qu'un Green New Deal représentait " l'axe central de (leur) campagne européenne ". Aujourd'hui, il propose pour financer cette transition de " réorienter le budget de l'Union européenne pour que chaque euro dépensé contribue à réduire l'empreinte écologique et les inégalités ", via notamment le Pacte Finance-Climat, une initiative du politicien et économiste français Pierre Larrouturou (liste Place publique - PS - Nouvelle Donne aux européennes en France), coécrite par le candidat Ecolo aux européennes Olivier De Schutter et endossée par les partis verts européens, Ecolo et Groen compris, mais aussi par Pascal Lamy, l'ancien directeur de l'Organisation mondiale du commerce. " On a consenti des milliards pour sauver les banques, notamment à travers la Banque centrale européenne. Il est temps désormais de le faire pour le climat ", estime Philippe Lamberts. Ce pacte propose notamment la création d'une banque européenne du climat et de la biodiversité et d'un fonds alimenté par une taxe carbone. Ils disposeraient de 300 milliards par an environ. A côté des tenants hétéroclites de ce Pacte Finance-Climat, un autre mouvement est né à travers l'Europe, s'articulant sur un " nouveau deal " pour l'Union : DiEM25 alias le Mouvement pour la démocratie en Europe 2025. Impulsé par Yánis Varoufákis, l'ancien ministre des Finances du gouvernement grec d'Aléxis Tsípras, DiEM25 a créé, avec d'autres mouvements progressistes très critiques envers l'état actuel de l'Europe, la plateforme électorale European Spring (Le printemps européen), qui sera " la première liste à poursuivre un agenda politique commun en Europe ", selon les mots du politicien grec. Dans les faits, le Parlement européen n'a pas accepté des listes transnationales. Donc, European Spring va présenter le même programme avec des listes différentes dans certains pays, en rassemblant des personnalités de nationalités diverses. " Notre programme a été conçu aussi avec des citoyens, qui ont soumis plus de mille commentaires, suggestions et amendements au texte initial publié en juin 2018, explique Davide Castro, responsable communication de DiEM25. " Un des éléments clés de notre projet est un Green New Deal. Nous sommes en contact avec Alexandria Ocasio-Cortez et son équipe, mais aussi avec des personnes qui ont travaillé pour la campagne de Bernie Sanders en 2016 et les mouvements comme Justice Democrats ou Sunrise Movement qui défendent ce projet aux Etats-Unis. " A l'instar de sa mouture américaine, le Green New Deal version DiEM25 repose sur des investissements massifs dans les technologies vertes et des alternatives énergétiques : quelque 2 000 milliards d'euros entre 2019 et 2023. Comment les financer ? Yánis Varoufákis propose que la Banque européenne d'investissement émette un volume supplémentaire de ses obligations, à hauteur de 500 milliards d'euros par an, durant quatre ans. Si la valeur de ces obligations vient à baisser, la Banque centrale européenne les rachèterait sur le marché secondaire, promet Varoufákis. A l'origine, DiEM25 rêvait de rassembler des familles politiques européennes autour d'un programme commun. Mais La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon ou Podemos en Espagne n'ont pas emboîté le pas. " En Belgique, nous avons tenté de former une coalition de progressistes autour de ce programme, avec Ecolo et le Parti socialiste. Mais ils ont préféré opter pour des programmes nationaux, ce qui est exactement ce contre quoi nous luttons. On ne peut changer l'Europe dans un seul pays, il faut agir partout, estime Davide Castro. Ces partis admettent que nous avons des idées mais disent qu'eux, ils ont la "machine". " Sans alliance, la liste belge d'European Spring n'a pas réussi non plus à réunir les 10 000 signatures (5 000 par collège électoral) nécessaires pour participer aux élections européennes. Les partis politiques ont " refusé de nous donner leurs signatures. Nous avons contacté tous les députés fédéraux. Sans succès ". Philippe Lamberts s'interroge, lui, sur la valeur ajoutée apportée par une formation portant des revendications largement convergentes avec celles des Verts européens. Bilan : l'idée du Green New Deal progresse dans le débat européen. Mais peine encore à trouver sa traduction dans une offre politique efficiente.