Ces derniers mois, la Hongrie et la Pologne ont été épinglées pour leurs atteintes aux droits de la communauté LGBT. Alors que la Commission européenne menace ces deux Etats de sanctions s'ils ne mettent pas un frein à leur politique de discrimination, un rapport établi par le Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs (EPF), qui milite en faveur du droit à l'avortement, à la contraception, à l'éducation sexuelle et au respect des LGBTQI+, expose les connexions qui existent entre les groupes de pression antigenre à travers l'Europe, la Russie et les Etats-Unis. L'asbl, qui n'est pas financée par les instances européennes, rassemble tous les groupes de travail parlementaires sur les questions de droit et santé sexuels et des droits des femmes.
...

Ces derniers mois, la Hongrie et la Pologne ont été épinglées pour leurs atteintes aux droits de la communauté LGBT. Alors que la Commission européenne menace ces deux Etats de sanctions s'ils ne mettent pas un frein à leur politique de discrimination, un rapport établi par le Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs (EPF), qui milite en faveur du droit à l'avortement, à la contraception, à l'éducation sexuelle et au respect des LGBTQI+, expose les connexions qui existent entre les groupes de pression antigenre à travers l'Europe, la Russie et les Etats-Unis. L'asbl, qui n'est pas financée par les instances européennes, rassemble tous les groupes de travail parlementaires sur les questions de droit et santé sexuels et des droits des femmes. Ce rapport, que signe Neil Datta, le secrétaire d'EPF, évalue la fortune globale des lobbys antigenre européens à 707,2 millions de dollars. Surtout, il met en évidence le fait qu'entre 2009 et 2018, les dépenses pour mener leurs actions ont été multipliées par quatre, passant de 22,2 à 96 millions de dollars. D'où vient tout cet argent? De trois principales mannes financières: la droite catholique américaine, à travers des organisations religieuses et une poignée de mégadonateurs, divers canaux d'alimentation russes et des bailleurs de fonds européens. Premier pilier financier: les associations de la droite chrétienne américaine. Financées par une poignée de milliardaires américains et un chapelet de fondations privées, elles opèrent à différents niveaux pour influencer les politiques européennes, notamment à travers des think tanks qui fournissent des rapports et des avis distillés à travers les Etats-Unis avant d'être exportés vers l'Europe. La plus généreuse de toutes, la BGEA - pour Billy Graham Evangelistic Association - organise des événements (appelés "croisades") réunissant des protestants évangéliques de tous horizons. Une grande communion au cours de laquelle les responsables des maux qui rongent notre société sont désignés: les musulmans, les personnes LGBTQI+ mais aussi les femmes qui revendiquent l'accès à des soins de santé reproductive sûrs et abordables.Sur l'échiquier européen, une autre association gagne du terrain: ADF International. Entre 2011 et 2018, celle qui se définit comme une organisation juridique confessionnelle soucieuse de "protéger les libertés fondamentales" et d'"affirmer la dignité inhérente à toute personne" a fortement augmenté ses dépenses, passant de 657 000 dollars à 4,36 millions, pour accroître sa sphère d'influence outre-Atlantique. A travers son expérience américaine, l'association, qui dispose de cinq antennes en Europe, dont une à Bruxelles, entend "imposer son agenda anti-LGBT et antichoix dans chaque organe institutionnel et plus largement au sein de la société en coparrainant des sommets annuels d'Agenda Europe", met en évidence le rapport. Sous la bannière Agenda Europe, sont regroupées de nombreuses organisations inspirées par la religion chrétienne et qui partagent la même approche de la sexualité humaine: celle qui n'a pour finalité que la procréation. En dix ans, les dix plus importantes organisations et fondations américaines de droite chrétienne ont transféré plus de 81,3 millions de dollars vers l'Europe. "Il est très difficile de savoir par qui sont financées des organisations internationales, précise Neil Datta. Pour ADF International, par exemple, on ne peut trouver aucune source en Europe qui divulgue leur financement. Pour le savoir, il faut aller aux Etats-Unis et mettre la main sur certains formulaires détaillant leurs rentrées et ce qu'ils dépensent dans différentes régions du monde." A titre privé, quelques belles fortunes américaines se montrent tout aussi disposées à ouvrir leur portefeuille et à se délester de quelques centaines de milliers de dollars pour soutenir ces organisations. Parmi ces mégadonateurs, des conservateurs influents issus de la classe des élites économiques, comme la famille DeVos, 88e fortune des Etats-Unis. A travers les fondations qu'ils ont créées et qui sont actives en Europe, ces puissants opposants aux droits des personnes LGBT se montrent également en faveur de la privatisation de l'éducation et de l'affaiblissement du pouvoir des syndicats. Récemment, des sénateurs démocrates ont également dénoncé le rôle joué par la famille DeVos dans l'érosion des soins de santé (Obamacare) en dépensant des fortunes pour soutenir les candidatures de juges favorables à leurs idées. Une autre belle manne d'argent destinée à financer les mouvements antigenre provient tout droit de la Russie. Apparu en 2013, le financement russe a rapidement atteint les 24 millions de dollars par an, si bien qu'il dépasse aujourd'hui celui de la droite chrétienne américaine. Comme c'est le cas pour les Etats-Unis, on note l'intervention de différents acteurs privés tels que des oligarques et le rôle actif de diverses agences gouvernementales financées par l'Etat. La particularité du système de soutien à la sauce russe, c'est qu'une partie des fonds sort directement de "laveries automatiques" qui tournent à plein régime pour blanchir l'argent de la corruption et du crime organisé. Ces "laveries", peut-on lire dans le rapport, "servent à canaliser l'argent de la Russie et d'autres pays de l'ex-Union soviétique au profit de partenaires partageant les mêmes idées en Europe pour un éventail de fins". Des exemples en France et en Italie montrent comment ils ont contribué aux partis politiques antigenre et d'extrême droite en Europe. Parmi eux, le Rassemblement national de Marine Le Pen. En 2014, la présidente de l'ex-Front national avait obtenu, après un intense travail de lobbying, deux prêts émanant d'une banque russe, la First Czech-Russian Bank (FCBR), pour un total de onze millions d'euros. Un financement dénoncé par Mediapart qui avait éveillé les soupçons sur la volonté du Kremlin de soutenir cette extrême droite française qui avait manifesté sa désapprobation face aux sanctions imposées à Moscou lors de la crise ukrainienne. "Ce financement des acteurs et des programmes anti-EU, antilibéraux et antidroits de l'homme ne sert qu'à soutenir les intérêts et les objectifs de la Russie, précise Niel Datta. La narration et la souveraineté peuvent trouver un écho favorable auprès des acteurs de l'extrême droite, tandis que la décolonisation et la nostalgie soviétique peuvent séduire l'extrême gauche." Les organisations européennes antigenre ne dépendent évidemment pas que des bailleurs de fonds américains ou russes. Elles ont leur propre système de financement, basé principalement sur des collectes auprès de donateurs - qu'elles approchent lors de marches, de manifestations ou de forums - et sur l'octroi de subventions par les Etats, la sollicitation des élites économiques ou encore leurs connexions avec divers groupes religieux. Une stratégie payante: entre 2009 et 2018, ces groupes de pression ont dépensé pas moins de 437,7 millions de dollars. Ces fondations et ces ONG se montrent particulièrement actives en France, Italie, Allemagne, Espagne et Pologne. En revanche, aucune trace de leurs activités n'a été décelée en Belgique. Pour récolter des fonds auprès de donateurs privés, les lobbys européens ont recours à une technique d'approche bien rodée: la personne est invitée à signer une pétition ou à réagir sur un éventail très large de questions ou de thématiques. Derrière plusieurs associations peut se cacher une seule organisation, généralement transnationale. La deuxième étape consiste à cibler les potentiels contributeurs en les bombardant de demandes de soutien financier ou en leur proposant des produits (livres, chapelets ou objets "miraculeux") à prix attractifs. Un mécanisme particulièrement rentable: à lui seul, le réseau de la Société française pour la défense de la tradition, famille et propriété (TFP) a engrangé, entre 2009 et 2018, pas moins de 113 millions de dollars. "On sait aujourd'hui que ces organisations se rencontrent et qu'elles ont des échanges stratégiques sur les questions antigenre, essentiellement sur l'avortement, la contraception et plus largement la famille, et sur les questions de la liberté religieuse qui, selon eux, méritent une protection plus élevée que d'autres questions en matière de droit. Ces rassemblements n'ont rien d'exceptionnels, les écologistes ou les organisations féministes font la même chose..., précise Neil Datta. La différence, c'est que ces organisations-là le font en cachette. Elles se revendiquent comme des petits groupes nationaux, locaux, de petits chrétiens préoccupés par l'évolution de la société. Or, on voit bien qu'on a affaire à un mouvement transnational, bien organisé ,qui a souvent des connexions avec des élites nationales et des buts en commun." Le secrétaire du Forum l'admet, si le financement de ces organisations peut sembler opaque et que leurs activités sont vivement contestées par les groupes de défense de la communauté LGBT et des droits humains, le rapport ne met en lumière aucune entorse à la légalité.