La préservation d'une position de domination explique-t-elle, à elle seule, que les hommes se soient accommodés aussi longtemps du fonctionnement patriarcal de la société ?
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La préservation d'une position de domination explique-t-elle, à elle seule, que les hommes se soient accommodés aussi longtemps du fonctionnement patriarcal de la société ? La domination masculine relève de l'histoire longue. On peut dater sa mise en place définitive de 5 000 à 6 000 ans. Il a fallu attendre la fin du xviiie siècle et les révolutions atlantiques (dont la Révolution française) pour que le patriarcat soit contesté par un courant de pensée appelé le féminisme. Selon cette vision de long terme, on voit donc que la contestation relève de l'exception. La Révolution française est terminée, mais pas la révolution féministe à laquelle elle a donné naissance. Aujourd'hui, les femmes féministes sont une minorité et les hommes féministes, une ultraminorité. Pourquoi une telle permanence de la domination masculine ? Elle s'explique par la solidité des institutions qui la portent : religion, famille, entreprise ou classe politique. Et aussi par le fait que des privilèges lui sont associés. Quels furent les facteurs d'autonomisation progressive de la femme ? Des femmes se mettent à contester systématiquement les privilèges de genre à partir de la Révolution française. C'est très bien, disent-elles en substance, de s'attaquer à l'aristocratie en tant que classe sociale, mais quid de l'aristocratie masculine ? Il en découle une réflexion sur les inégalités de genre. Trois formes de masculinités pathologiques y correspondent : la masculinité criminelle, pour les violences physiques et sexuelles ; la masculinité de privilège, pour les discriminations ; la masculinité toxique, pour les stéréotypes. Quelques exemples de stéréotypes : par nature, une femme n'est pas faite pour le pouvoir ; une femme qui prend la parole n'est pas sérieuse ; une féministe est une hystérique, etc. Vous évoquez dans votre livre un mouvement de balancier. A chaque période d'avancées féministes, succède un temps de réplique masculiniste. Le succès des populistes ces dernières années en est-il un nouvel indice ? A l'échelle des millénaires, le xxe siècle est une période où les femmes ont globalement rattrapé leur retard sur les hommes en matière de droits, dans la sphère familiale, politique ou économique, même si les progrès varient d'une région à l'autre, et même si un retour en arrière est toujours possible. A cet égard, l'Europe du Nord et l'Europe occidentale sortent du lot. Mais les conquêtes féministes du xxe siècle ne doivent pas masquer le scandale persistant des inégalités, des discriminations et des violences. Les populismes sont par définition un pouvoir qui s'attaque aux droits des femmes et à leur émancipation. Pourquoi ? D'abord, parce que les populismes sont toujours portés par des hommes qui mettent en scène une masculinité de domination. Celle-ci se traduit par un affichage de virilité, avec des leaders qui se présentent soit le torse nu, soit en treillis militaire, soit à la tête d'une armée. Ensuite, le fait que les populismes s'en prennent à la démocratie menace directement la participation des femmes à la vie politique et publique. Avec votre livre-enquête Laëtitia (Seuil, 2016, 400 p.) qui évoquait le féminicide de Laëtitia Perrais, 18 ans, dans l'ouest de la France en janvier 2011, vous évoquiez " la fin des hommes ". Des hommes justes en est-il le prolongement ? J'ai commencé mon travail d'historien en étudiant les enfants abandonnés au xixe siècle. Or, qui dit " enfant abandonné " dit " mère qui abandonne ". Ce phénomène renvoie à la misogynie d'Etat qui avait cours en France au xixe siècle et à l'infériorisation systématique des femmes, dont l'une des conséquences fut l'ampleur des abandons d'enfants. Laëtitia analyse les violences subies par les femmes et, aussi, les masculinités pathologiques qui ont détruit Laëtitia en moins de deux décennies. C'est à cela que fait allusion le sous-titre du livre, La fin des hommes. Des hommes justes aborde la question de la masculinité sous un angle plus positif, même s'il décrit une utopie. L'utopie d'une masculinité compatible avec les droits des femmes et de tous les hommes, notamment ceux dont la masculinité est délégitimée. Quelles sont-elles, ces masculinités qui pourraient sortir la société de son fonctionnement patriarcal ? J'en propose trois : une masculinité de non-domination, qui essaie de dissocier masculin et pouvoir ; une masculinité d'égalité, qui non seulement promeut celle-ci, mais la fait exister au quotidien dans le couple, dans la famille, au bureau ou dans la rue ; une masculinité de respect, qui régit la question de la séduction et de la sexualité. La " galanterie ", mythologie solidement ancrée en France, a-t-elle le droit de projeter une femme dans une relation de subordination érotisée qu'elle ne souhaite pas ? Un homme a-t-il le droit, tous les matins, de faire une remarque à une femme sur sa tenue ? La réponse est non. L'éthique du masculin développe une réflexion sur l'égalité dans les modes de séduction et - pourquoi pas - dans le rapport sexuel. Mais je ne conçois pas ces masculinités d'un simple point de vue psychologique. Quand je parle de justice de genre, je l'entends aussi du point de vue des politiques publiques et des mobilisations collectives. Et je songe au rôle décisif des corps intermédiaires, partis politiques, syndicats, associations, Eglises. Car tous les monothéismes sans exception ont été tirés dans un sens patriarcal. Les religions ont un aggiornamento à mener sur la question. Dans une société où la recherche de l'intérêt domine, en quoi l'adoption de ces nouvelles masculinités pourrait-elle servir aussi les hommes ? Je ne crois pas à une crise de la masculinité. Il est plus facile aujourd'hui d'être un homme qu'une femme. La masculinité reste un atout. En revanche, il existe des phénomènes d'aliénation masculine, qui se traduisent par le modèle de virilité obligatoire ou par un certain nombre d'attitudes familiales et sociales. Etre musclé, tenir bon, assurer en toutes circonstances, fuir ses émotions, nier ses failles, être dans une performance perpétuelle : c'est, somme toute, une forme de masculinité très pauvre, assimilable à une prison du genre. En outre, son coût social est énorme pour les hommes : surmortalité masculine dans les suicides ou les accidents de la route (80 % des conducteurs tués sont des hommes) ; prises de risques, addictions à l'alcool, au tabac, aux drogues ; incarcération de masse (aux Etats-Unis, 90 % des homicides sont commis par des hommes). Les masculinités de domination se traduisent par une triple violence : à l'égard des femmes, à l'égard des garçons et à l'égard de ceux que la pensée masculiniste ou raciste appelle les " sous-hommes ", homosexuels, juifs, Noirs, intellectuels, etc. Croyez-vous à un sursaut davantage venu des citoyens ou résultant d'une action publique forte ? Chacun peut se livrer à un examen de conscience. Pour beaucoup d'hommes, lutter contre le patriarcat revient d'abord à lutter contre soi-même. C'est ce que j'appelle la contre-masculinité, faite d'introspection, mais aussi de vigilance privée et collective. Cela me paraît être le minimum que l'on puisse demander à chaque homme. Qu'il commence par se demander d'où vient son pouvoir en tant qu'homme. Ensuite, je crois beaucoup à une réflexion sur l'éducation dans la famille et à l'école. Enfin, les politiques publiques ont un rôle crucial à jouer. Lutter contre les pathologies du masculin et sécuriser les droits civils, familiaux, politiques et sexuels des femmes dans tous les pays du monde constitue déjà un bon programme de base. On peut aussi adopter des mesures plus sectorielles : congé parental proposé à égalité aux deux parents et bien indemnisé, mixité obligatoire dans les comités exécutifs des entreprises, revalorisation des salaires et des conditions de travail dans les professions massivement féminisées... La progression de la présence féminine dans les sphères politiques, économiques... peut-elle mécaniquement conduire à des politiques plus égalitaires ? Le xxe siècle a été un siècle de rupture. Mais ce sont les hommes qui détiennent encore aujourd'hui le pouvoir - et je me limite aux démocraties, car la situation ailleurs est pire. Pour l'instant, les zones de progrès les plus notables se situent dans la haute fonction publique ou dans certaines entreprises, par exemple l'audiovisuel et la culture. Peu à peu, des femmes accèdent aux responsabilités. En revanche, le masculin reste très peu questionné, comme s'il était un monolithe, voire un totem. Or, les progrès du féminisme se mesureront de plus en plus à la réinvention des modèles masculins. Au vu de l'énergie déployée pour récolter des résultats somme toute modestes, il n'y a pas lieu d'être exagérément optimiste.