Reportage de Maxence Dozin, envoyé spécial dans le Michigan
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Ce n'est un secret pour personne, les Etats-Unis sont une terre de contrastes et d'inégalités. Si chacun peut en théorie y faire son trou, la compétition est rude, et si les fortunes peuvent se construire rapidement, la réussite des uns contraste avec la rudesse des conditions de vie de tant d'autres, petits travailleurs officiant au salaire minimum ou individus en franc décrochage, comme la ville de Detroit en offre tant d'exemples. Le Michigan est un condensé de ce melting-pot américain fait de destins divers, comme nous avons pu le constater tout au long de cette série d'été. Des banlieues convenues de Macomb County qui ont porté Donald Trump à la victoire en 2016 aux demeures plus cossues de Northville, occupées par la bonne société démocrate, en passant par l'East Side de Detroit et ses résidents afro-américains aux destins contrariés, le Michigan est un condensé de la diversité de la nation nord-américaine. Malgré les nombreuses success stories (dans le secteur automobile mais aussi dans les domaines de la chimie ou de la technologie), le Michigan reste relativement modeste en matière de revenu par habitant, malgré un taux de chômage bas (5 % avant la crise sanitaire). De nombreuses poches de pauvreté subsistent à travers le territoire. Située dans le centre du Michigan, à 100 kilomètres de Detroit, la ville de Flint, qui a fait la Une de l'actualité en 2014 après que des travaux de réaménagement de son réseau de distribution d'eau ont provoqué une contamination généralisée au plomb, constitue un bon exemple de villes américaines au passé industriel qui peinent à se remettre sur pied. D'une population d'un peu moins de cent mille habitants, elle présente le plus grand taux d'individus vivant en dessous du seuil de pauvreté aux Etats-Unis. Plus de la moitié des enfants sont dans le cas. Connue pour être le lieu de naissance de General Motors, Flint est passée en quarante ans d'un âge d'or industriel à une situation d'extrême pauvreté après que les usines automobiles ont commencé à quitter la ville dans les années 1980. En 2015, les finances municipales ont été mises sous tutelle par l'Etat du Michigan. Implantée en banlieue de Flint, la Banque alimentaire de l'Est du Michigan, est, par le développement de ses activités, un bon indicateur de la paupérisation galopante de toute une partie de la population de cette région. L'institution, qui assiste plus de 300.000 personnes par an, est gérée sur un mode typiquement américain : ce sont pour l'essentiel des donations privées - modestes ou larges - qui la font fonctionner. Kara Ross, sa présidente, gère une équipe de cent personnes dédiées à récolter, empaqueter et transporter des vivres à destination des centre de distribution locaux. "Les gens qui requièrent une aide alimentaire sont vraiment comme vous et moi, car beaucoup de personnes ici aux Etats-Unis vivent avec seulement un ou deux mois de salaire de côté, et la perte d'un emploi ou le décès d'un proche, particulièrement en ces temps de pandémie, peut vous mettre en situation de pénurie alimentaire", souligne-t-elle. "Les enfants sont aussi très impactés par le manque de nourriture, et, lors des périodes d'été, nous devons prendre le relais des écoles."Le salaire minimum garanti dans le Michigan est fixé à 9,45 dollars de l'heure, ce qui est relativement généreux comparé à certains autres Etats - l'Indiana voisin octroie uniquement le salaire fédéral minimum, plafonné à 7,25 dollars de l'heure. Impossible dans ces conditions de vivre avec un seul emploi. Dans la région de Holland, cité prospère de l'ouest de l'Etat, les champs de myrtilles se comptent par centaines, et de nombreux cueilleurs sont d'origine latino-américaine. Leur vie est souvent faite de voyages, passant d'un Etat à l'autre pour tirer profit des opportunités de travail saisonnier. Pablo Bello, Mexicain d'origine, que nous avons rencontré à Grand Rapids, défend leurs intérêts : "Il arrive souvent que les salaires de certains d'entre eux ne soient pas versés, ou de façon incomplète", indique-t-il. "La pratique est facilitée par le fait que, parmi eux, nombre sont sans papiers. De temps à autre, des plaintes sont introduites pour non-respect des salaires fixés. Mais de manière plus générale, le principal problème en ce qui concerne les migrants saisonniers est que, dans le Michigan, ils ne peuvent avoir accès au permis de conduire. Or, ils en ont besoin pour se déplacer au travail et quand ils sont arrêtés, ils doivent payer d'importantes amendes pour absence de permis ou, pire, peuvent être placés en détention. Cette situation participe d'une certaine hypocrisie, car l'industrie des fruits dans la région ne peut pas se passer d'eux. "Le problème des migrants sans papiers constitue un casse-tête politique aux Etats-Unis, comme le rappelait dans le quatrième épisode de notre série (Élections USA 2020: bouillon de religion dans le Michigan, où les différentes confessions se sentent peu représentées) le pasteur Charles Kosanke, de la paroisse Saint-Anne de Detroit. Ils sont à la fois indispensables et jugés indésirables, et le Congrès rechigne à statuer sur leur sort. Quinze Etats américains ont organisé des procédures de délivrance de permis de conduire au bénéfice des sans-papiers, mais le Michigan tarde à suivre le mouvement. Mais, même si elle est diverse dans ses origines, comme nous avons pu le constater lors d'une autre visite dans une banque alimentaire improvisée à Detroit, la pauvreté dans le Michigan est principalement une affaire afro-américaine. L'histoire de Denavvia Mojet, jeune femme pétillante de 23 ans rencontrée à Grand Rapids et ancienne reine de beauté de son école secondaire, est touchante par les efforts consentis pour sortir du dénuement, dans un environnement urbain difficile. Son cousin a d'ailleurs été tué par balles. "Ma mère, qui m'a élevée toute seule, a toujours insisté pour que j'aie un livre à la main. Elle a fait le choix de nous faire prendre le bus pour nous mettre dans une école de Blancs, à vingt kilomètres de chez nous, où nous avons pu prouver notre valeur", raconte cette mère d'un petit garçon de 3 ans. "Même si j'ai moi-même plutôt bien réussi, je dois rester vigilante quant au devenir de mon fils dans une société qui reste injuste sur le plan racial. Ce pays a encore beaucoup de travail à accomplir en la matière, mais aussi en matière de justice sociale et économique. C'est pour cela que je suis moi-même active dans différents cercles démocrates locaux." Loin des situations de pauvreté, la communauté blanche est généralement prospère, même si elle présente d'importantes disparités. Elle se divise grosso modo en deux catégories: une majorité de travailleurs à revenus moyens et de petits patrons, qui penchent en majorité du côté conservateur, et une classe plus aisée, faite de travailleurs éduqués du privé ou liés au secteur universitaire. Les deux grandes universités du Michigan, Michigan University à Ann Arbor et Michigan State à Lansing, comptent parmi les plus grands employeurs de l'Etat. Les populations de cette deuxième catégorie penchent quasi exclusivement du côté démocrate. La petite ville de Northville, à cheval sur les comtés de Wayne et d'Oakland, rassemble nombre de cadres de grandes entreprises. Nous y avons rencontré Gary et sa femme Bettina, d'origine allemande, tout deux cultivés, pleins d'esprit et fervents démocrates. Le premier, lui-même cadre d'une grande entreprise technologique japonaise et grand connaisseur de l'Europe et de l'Asie, ne tarissait pas d'éloges sur la qualité de la nourriture produite par la communauté arabe installée à Daerborn ( Lire aussi : Élections USA 2020: bouillon de religion dans le Michigan, où les différentes confessions se sentent peu représentées). En homme de principes, il se scandalisait de "l'ignorance de tant d'Américains de droite" sur la question raciale, et raillait des figures des talk-shows radios conservateurs du type de Rush Limbaugh, "sources d'information unique et complètement falsifiées pour pas mal d'Américains du cru". "Avec beaucoup de mes amis républicains, concluait-il, je sens que je ne peux plus aborder certains sujets, car ils versent directement dans l'émotionnel. Ils semblent oublier que l'information doit être basée sur des faits et uniquement sur des faits." Ainsi s'achève notre périple dans le Michigan, cet Etat du Midwest américain, qui sera, comme certains de ses voisins, décisif (car indécis) lors de l'élection présidentielle du 3 novembre prochain. La grande majorité des gens que nous avons ren- contrés se sont révélés extrêmement sympathiques, ouverts, chaleureux, touchants même, fidèle reflet d'un pays fondamentalement méconnu des Européens. Démocrates ou républicains, rares sont ceux qui nous ont donné l'impression de soutenir des thèses farfelues ou de manquer d'intégrité. Derrière les préférences partisanes, il ne reste que des êtres humains, certains craignant pour les fondations d'un pays auquel ils sont profondément attachés, d'autres estimant qu'il est temps pour celui-ci de procéder à une nouvelle phase de son évolution, dont une plus grande équité raciale ou sociale seront les maîtres mots.