Reportage de Maxence Dozin, Envoyé spécial dans le Michigan
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Reportage de Maxence Dozin, Envoyé spécial dans le MichiganLansing, capitale du Michigan. Accompagnés de leurs avocats, une trio de... coiffeurs tenait en cette fin du mois de juin une conférence de presse pour protester contre les amendes qui leur avaient été infligées après que, trois semaines plus tôt, ils avaient, en compagnie d'une dizaine de leurs collègues et à l'invitation d'une organisation conservatrice locale, coupé les cheveux d'une centaine de personnes devant les marches du Capitole. L'action avait pour but de protester contre les mesures sanitaires de la gouverneure démocrate du Michigan Gretchen Whitmer à la suite de la décision des services d'hygiène de l'Etat de retirer sa licence à Karl Manke, coiffeur opérant dans la petite ville d'Owosso : l'octogénaire avait rouvert son commerce en pleine pandémie de coronavirus. Au demeurant fort sympathique, le même Karl Manke, délesté de 1 000 dollars à la suite de la contravention administrée par les policiers ce jour-là, justifiait devant les quelques journalistes présents à Lansing de son affliction face aux mesures "socialisantes, intrusives et injustifiées" édictées par la gouverneure. Passée la démonstration cocasse d'un rejet de l'autorité publique par une frange de la population, la scène est assez symptomatique des clivages traversant la société américaine. Nous y avions rencontré ce jour-là Rosanne Ponkowski, présidente de la Coalition conservatrice du Michigan, l'organisation à l'origine du happening des coiffeurs. Elle nous avait dit tout le mal qu'elle pensait des "dérives prises par la société américaine sous l'influence des marxistes " (lire Le Vif/L'Express du 2 juillet). Le Michigan est un Etat réputé politiquement "instable", contrairement à nombre d'autres, marqués solidement soit à gauche, soit à droite. A l'instar de l'Ohio ou de la Pennsylvanie toute proche, il est dit "pivot" pour la présidentielle américaine, au sens où les pronostics se révèlent là hasardeux. En 2016, Donald Trump avait excellé dans ces Etats pivots, remportant, avec des marges extrêmement réduites, la Pennsylvanie, le Wisconsin et le Michigan. Il avait enlevé les 16 grands électeurs du dernier cité en triomphant d'Hillary Clinton avec deux dixièmes de pour cent d'avance. Cette victoire avait grandement contribué à lui faire remporter son premier mandat. Quatre ans plus tard, l'issue du scrutin dans le Michigan pourrait toutefois être différente. Le consensus qui prévaut actuellement parmi les sondeurs révèle que la victoire de Trump risque de s'y révéler compliquée. Outre la baisse de sa cote de popularité à l'échelon national - il paie une gestion erratique des crises raciale et sanitaire qui secouent le pays -, il doit faire face à une " vague bleue ", démocrate, qui balaie actuellement le Michigan. L'année dernière, l'Etat a élu une gouverneure de gauche, Gretchen Whitmer, une des cibles favorites du président Trump pour son traitement musclé de la crise du coronavirus, une procureure générale et une secrétaire d'Etat également démocrates, et, de surcroît, deux sièges de députés fédéraux précédemment détenus par des républicains ont été conquis par des candidats de gauche. La course qui oppose Gary Peters, détenteur depuis 2014 d'un des deux sièges de sénateur fédéraux dévolus au Michigan, à son challenger républicain John James lors des élections sénatoriales qui auront lieu comme la présidentielle le 3 novembre (35 des cent sièges doivent être renouvelés à cette occasion), est une bonne illustration des points de vue éminemment divergents qui traversent les camps républicains et démocrates aujourd'hui aux Etats-Unis. Que cela soit en matière industrielle, sociale, raciale, environnementale, ou sur les thèmes de l'immigration ou de la place de la religion, les deux camps proposent des projets de société radicalement différents. L'un, républicain, est axé sur la responsabilité individuelle, valeur cardinale qui a permis au pays de devenir la première puissance mondiale quand l'autre, démocrate, mise sur une approche plus inclusive, mais qui sombre parfois dans un angélisme clientéliste. Ces deux visions semblent s'éloigner l'une de l'autre à mesure que les années passent. Et les hommes et les femmes rencontrés lors des reportages de cette série ont tous, à leur mesure, témoigné de cette distanciation idéologique grandissante. Les deux camps, extrémistes mis à part, ont des arguments parfaitement recevables, et aucun ne semble ni bon ni mauvais. Il y a d'un côté des hommes et des femmes craignant pour la perte des fondements idéologiques de leur pays, de l'autre, des individus qui pensent qu'il est temps pour celui-ci de s'ouvrir à des idées nouvelles et de procéder à une révolution symbolique, bien dans l'air du temps. Le docteur Rob Steele, cardiologue et cadre du Parti républicain du Michigan, est un bon exemple de membre de la première catégorie. La cinquantaine, il s'identifie comme un "travailleur infatigable" et se présente comme un soutien indéfectible du président Donald Trump. "Le problème majeur qui traverse ce pays est que le débat public est monopolisé par la pensée de gauche. Les médias libéraux sont ultradominants et les idées qu'ils défendent sont complètement déconnectées des préoccupations des Américains moyens, pour lesquels, soit dit en passant, ils ont un dédain caché. Ce qui intéresse mes compatriotes, c'est de prendre soin de leur famille, trouver du travail, apporter de la nourriture sur la table. Le problème est que la majorité des politiciens et même nombre de mes concitoyens tirent leurs idées d'une seule et même source d'information et sont comme "hypnotisés", déclare-t-il. C'est la raison pour laquelle Donald Trump et John James (NDLR : le candidat républicain du Michigan au Sénat) sont si importants, car ce sont des hommes d'affaires qui comprennent et sont en accord avec les préoccupations concrètes des gens. Ils ne se perdent pas dans des débats d'idées théoriques et guimauves qui n'intéressent pas grand-monde. " Et le cardiologue d'enchérir : "Les gens du Michigan sont des travailleurs. C'est pourquoi ils soutiennent Donald Trump, car ce dernier veille à leurs intérêts. C'est notamment le cas en matière de soins de santé, autre domaine pour lequel se bat John James. Le sénateur Peters veut socialiser le secteur, en faisant fi des intérêts véritables des citoyens du Michigan, alors que les conservateurs, eux, se battent pour favoriser des options qui laissent une liberté de choix aux gens. John James lutte pour des idées concrètes comme des lois d'immigration raisonnées ou des mécanismes qui favorisent le libre marché." Le candidat démocrate au Sénat Gary Peters n'a rien à gagner à verser dans la polémique ; il a dix points d'avance sur son rival républicain dans les derniers sondages. Cette position explique sans doute les propos convenus qui jalonnent l'interview qu'il a accordée au Vif/L'Express. S'il se veut rassembleur et bien intentionné, le discours démocrate est aussi terriblement conventionnel, élément qui a l'art de susciter l'ire des républicains en ces temps de crise identitaire. "Je me bats depuis vingt ans pour que les électeurs du Michigan puissent voir leurs intérêts défendus à Washington dans une optique bipartisane, notamment en matière de soins de santé, sur l'environnement ou dans le domaine militaire, souligne Gary Peters. Je comprends la situation de blocage que traverse le pays et j'estime crucial que les décideurs des deux bords puissent travailler ensemble. Malgré que je sois démocrate et fier de l'être, j'ai toujours veillé à faire en sorte que nous puissions travailler avec mes collègues conservateurs dans une atmosphère constructive. " Loin des discours politiques entendus, le mot de la fin revient à Mark Zapitowski, producteur de télévision croisé dans son jardin à Grand Rapids, ville de l'est du Michigan : "Les Etats-Unis sont, depuis leur commencement, dans une sorte de révolution permanente sous-tendue par une logique louable, celle de donner plus de droits à de plus en plus de gens. La guerre civile a permis à la population noire de s'affranchir en partie. Cent ans plus tard, la révolution culturelle a engendré des changements sociaux très importants qui ont résonné partout à travers le globe. Les révolutions qui se sont opérées dans l'histoire des Etats-Unis ont toujours été compensées par des contre-révolutions. C'est Donald Trump qui tient ce rôle aujourd'hui. Mais nous avons la possibilité de clore pour de bon la révolution noire. Les avancées sociétales en termes de droits garantis, dont les gens ne mesurent pas assez l'ampleur, sont à mettre au crédit de l'intelligence et de la souplesse des textes fondateurs des Etats-Unis. Ce sont eux, qui, in fine, tiennent ce pays uni." Encore faudrait-il que les deux camps soient d'accord sur leur interprétation...