Reportage de Maxence Dozin, envoyé spécial dans le Michigan
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Reportage de Maxence Dozin, envoyé spécial dans le MichiganPhotos: Brian WiddisDearborn, Michigan. Située dans le comté de Wayne, à l'ouest de Detroit, cette petite ville d'un peu plus de 100 000 habitants, siège du quartier général de la Ford Motor Company, a la particularité d'abriter la plus importante communauté arabe des Etats-Unis. Plus de la moitié des résidents de la ville sont originaires du Moyen-Orient. Attirée comme des centaines de milliers d'Afro-Américains par les généreux salaires offerts par les usines Ford au début du xxe siècle, une large population d'immigrants libanais s'est installée dans le sud-est de l'Etat. Le déclin de l'industrie automobile dans les années 1970 et 1980 a poussé une partie d'entre eux au chômage. Certains se sont reconvertis dans la restauration, faisant de la région une référence en matière de cuisine moyen-orientale. Plus tard, vers la fin du siècle, de nombreux réfugiés fuyant les conflits libanais et irakien mirent le cap sur Dearborn et ses environs. Aujourd'hui, une très large diaspora est présente sur place, totalisant près de 300 000 individus. La communauté arabe de Dearborn est réputée très pratiquante. La mosquée de l'Islamic Center of America atteste de cette ferveur religieuse. Erigée il y a cinq ans, elle est la plus grande des Etats-Unis. Malgré quelques incidents isolés sans grande gravité, la présence de la mosquée de Dearborn et l'impor- tance numérique prise par la communauté arabe dans la ville ne semble pas déranger plus que de raison. Il n'empêche, depuis les attentats de 2001, un certain sentiment d'exclusion, voire d'insécurité s'est développé au sein de la communauté. " Quand je sors de Dearborn, je me sens un peu comme une étrangère ", confirme Mariam, musulmane pratiquante d'origine libanaise, détentrice d'un master en journalisme et professeure d'anglais. Cette femme posée et optimiste de 30 ans, dont le mari gère un magasin de meubles visant une clientèle principalement arabe, estime que l'arrivée au pouvoir de Donald Trump a contribué à stigmatiser encore davantage les différentes minorités, qu'elles soient raciales ou confessionnelles. En ce sens, elle se sent " solidaire " de la cause afro- américaine et du mouvement Black Lives Matter qui agite le pays depuis 2013. " Le président Trump tente en permanence de justifier sa croyance en une race supérieure - c'est du moins la façon dont je le perçois ", avance-t-elle. " Mais d'un point de vue plus général, le racisme et l'exclusion dont nous faisons l'objet est aussi une affaire médiatique : dans la façon de présenter les nouvelles, par exemple, en mettant systématiquement en avant les stéréotypes attribués aux différentes communautés. Les Noirs américains font ainsi les premières pages des affaires criminelles et nous autres sommes catalogués comme des " terroristes en puissance. " Le président Trump a, il est vrai, peu fait, depuis son entrée en fonction, pour mettre à mal les différents clichés dont souffre la minorité musulmane. Ainsi, l'interdiction d'entrée sur le territoire américain imposée aux ressortissants de sept pays de confession islamique, actée en février 2017, avait participé d'une logique visant à discriminer une communauté déjà fragilisée. Ces attaques frontales contre les ressortissants arabo-musulmans ne sont pas lancées par hasard. Elles s'inscrivent dans la droite ligne d'un lien fort entre le président et les chrétiens fondamentalistes, dont nombre sont à ranger dans la catégorie dite des " évangéliques ". Ces derniers sont, pour des raisons théologiques très complexes, défenseurs de l'intégrité territoriale d'Israël, jugée garante d'un retour prochain du Christ en Terre sainte. Retour aux affaires terrestres. Un autre axe majeur de la relation nouée entre le président Trump et la mouvance chrétienne, fondamentaliste comme modérée, consiste en un soutien sans faille à la cause du mouvement " pro-life ", antiavortement. Par deux fois, Donald Trump a fait nommer des juges réputés conservateurs en la matière, sans toutefois faire pencher la balance en faveur d'une interdiction de l'interruption volontaire de grossesse. Il faudrait pour ce faire que les juges se penchent à nouveau sur la question, ce qui n'est pas actuellement à l'ordre du jour, malgré les souhaits d'une frange importante des partisans républicains. Les différentes confessions religieuses que comptent les Etats-Unis, chrétiens en tête, sont en général assez défavorables à l'IVG. Autorisé au niveau national depuis l'arrêt de la Cour suprême dit de Roe v. Wade de 1973, le droit à l'avortement est régulièrement attaqué par les différentes institutions fédérées, particulièrement dans les Etats du Sud. Le Michigan est pareillement réputé assez conservateur en la matière. Les instances religieuses locales ont récemment fait pression pour que l'avortement soit interdit dès qu'un signal cardiaque est perceptible chez le foetus. Au-delà de ces deux dynamiques rassembleuses, les camps chrétiens et républicains sont également traversés par des divergences profondes, mettant en péril les chances du président d'obtenir un second mandat. Dans le Michigan, de nombreuses organisations chrétiennes, dont Common Good, sont actives dans différentes communautés pour tenter de persuader les fidèles de ne pas voter pour Donald Trump en novembre prochain. En cause, les démêlés du président dans l'affaire ukrainienne, son discours clivant à l'égard des femmes et des minorités, et, surtout, ses politiques en matière d'immigration, particulièrement à propos des enfants séparés de leur famille et placés en détention. Cette dernière prise de position est jugée par beaucoup fondamentalement contraire aux valeurs chrétiennes. Grand Rapids, cité plutôt prospère de l'ouest du Michigan, forte de près de 200 000 habitants. De toutes les branches du christianisme présentes aux Etats-Unis, les Quakers font partie des plus anciennes. Aussi appelés Friends (amis), ils ont vu leurs rangs diminuer progressivement au point de constituer aujourd'hui une communauté d'une importance presque anecdotique, réduite à quelque 100 000 membres. Gerard et son mari Mark, en couple depuis près de trente ans, sont les responsables de la section de Grand Rapids. Ils habitent une maison américaine typique, colorée et bariolée de drapeaux divers. Les pancartes à l'effigie de Bernie Sanders ornent la pelouse, devant le potager. Les Quakers sont profondément pacifiques et se méfient de la politique, jugée comme source de toutes les passions, et donc de tous les maux. Un code d'honneur, nommé " Spices ", comme venu d'un autre âge, celui d'une innocence perdue, résume leur philosophie : simplicité, paix, intégrité, communauté, égalité, soin de la planète. " Les Quakers se réunissent une fois par semaine, et s'assoient en silence. Il n'y a pas de hiérarchie identifiée, et tout le monde est libre de s'exprimer. Une fois l'heure de silence passée, nos membres se relaient pour prendre la parole si quelque chose les a traversés ", explique Gerard, la soixantaine, tout en retenue, presque timide. " Même si le mouvement fut par le passé politisé, par exemple lors de la guerre du Vietnam, nous essayons de nos jours de rester en dehors de toute considération de ce genre. De toute évidence, politiciens et croyants partagent rarement les mêmes visées. " Quelques jours plus tard, par un dimanche matin, jour de messe à la paroisse Saint-Anne, au coeur du West Side Industrial de Detroit. L'église, dédiée désormais aux pratiquants hispaniques majoritaires dans le quartier, est la plus ancienne de la ville. En cette fin juin, les mesures sanitaires sont toujours de mise dans le Michigan, troisième Etat le plus touché des Etats-Unis par la pandémie de coronavirus. Les fidèles entrent au compte-gouttes dans l'édifice pour écouter le pasteur Charles Kosanke, qui préside l'office dominical dans un espagnol haché par un fort accent américain. Mgr Kosanke, la cinquantaine bien marquée, a appris la langue lors d'un séjour prolongé au Mexique. " Septante pour cent de nos paroissiens sont d'origine hispanique, la majorité venant d'Amérique centrale. Un petit nombre d'entre eux sont diplômés, mais la majorité sont des gens simples vivant des situations difficiles. Beaucoup résident ici sous un statut précaire, voire carrément sans papiers. Le Congrès, que ce soit sous Obama ou sous Trump, s'est révélé incapable de régler leur sort. Ils sont pourtant indispensables à l'économie nationale (1) ", souligne l'homme d'Eglise. " Les Etats-Unis se trouvent à la croisée des chemins, affirme-t-il. Républicains et démocrates ont cessé de communiquer entre eux. Au sujet de la prochaine échéance présidentielle, il me revient, en tant que pasteur, de choisir entre deux maux. Les démocrates sont de toute évidence antireligieux et favorables à l'avortement, pratique à laquelle je suis moi-même farouchement opposé. Les républicains, de leur côté, sont extrêmement durs sur l'immigration et je ne souscris pas à leur approche en matière de politiques sociales. Il semble que nous en soyons arrivés aux limites inhérentes à notre système de bipartisme. Il nous faudrait une troisième option, mais cela semble bien improbable ", conclut-il.