Reportage de Maxence Dozin, envoyé spécial dans le Michigan
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Reportage de Maxence Dozin, envoyé spécial dans le MichiganPhotos: Brian Widdis" C'est d'une guerre dont il s'agit. " Rosanne Ponkowski, la présidente de la Coalition conservatrice du Michigan, ne cherche plus le compromis. Cette femme de 62 ans, originaire de Detroit, la grande ville de cet Etat du nord-est des Etats-Unis (dix millions d'habitants), dont le mari a vendu à bon prix sa société de pièces automobiles il y a quelques années, passe depuis cinq ans le plus clair de son temps à piloter des comités locaux de soutien aux républicains. " Black Lives Matter vient d'être peint en grandes lettres sur l'avenue menant au Capitole de Lansing (NDLR : la capitale du Michigan) ", signale-t-elle, visiblement outrée. " Si, demain, nous autres écrivions "Protégeons la Constitution"au même endroit, l'inscription serait effacée sans délai ", assure-t-elle. Sur la question identitaire, les Etats-Unis sont à la croisée des chemins. Lancée dans les années 1960, la révolution des moeurs, couplée à des revendications démocrates visant à s'afficher comme protecteurs des minorités, a lentement mais sûrement rigidifié les sensibilités républicaines, jusqu'à ce qui semble aujourd'hui constituer un point de non-retour. La perspective de bouleversements sociaux, inspirés au premier chef par Black Lives Matter, paraît inéluctable et semble avoir exacerbé deux camps représentatifs de deux visions bien distinctes de l'Amérique.Dans le camp conservateur, la Constitution est interprétée au sens littéral et considérée comme garante de libertés individuelles sacro-saintes qui ont permis aux Etats-Unis d'être ce qu'ils sont aujourd'hui. Du côté progressiste, les textes fondateurs sont perçus comme sujets à interprétation et perméables à des changements, d'autant plus dans des domaines considérés comme biaisés dans leur conception ; c'est le cas de la question raciale. D'où ce grand paradoxe : les Etats-Unis, pays de pionniers qui s'accommode mal des contraintes, se veut égalitariste dans ses fondements, mais est jugé par beaucoup comme l'étant de moins de moins, voire pire, ne l'ayant jamais été. " Les Etats-Unis sont basés sur le respect des lois ", enchaîne Rosanne Ponkowski. " Cet égalitarisme et cette croyance en la force de la destinée individuelle ont façonné ce pays et lui ont permis d'exceller. Mais il faut travailler pour réussir. C'est ce qui nous est retiré aujourd'hui, avec ces politiques socialistes visant à amadouer les gens et à acheter leurs votes. Elles vont détruire ce pays. " " Le parti démocrate ne se soucie pas des Noirs. Il les conforte dans une position d'assistés, voire de victimes, dénonce la présidente de la Coalition conservatrice du Michigan, alors que les républicains, de leur côté, les traitent vraiment de manière égale, ni plus ni moins. Qui respecte le plus les Noirs ? Ceux qui cherchent à les élever ou ceux qui cherchent à les acheter ? interroge-t-elle en accusant sans détour le camp démocrate " détourné par des marxistes, de parasiter ce pays unique, longtemps un phare pour le monde. Mais jusqu'à quand ? ". Detroit, la grande ville du Michigan, peuplée de près de 80 % d'Afro-Américains, est passée depuis le début du xxe siècle par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Durant la Première Guerre mondiale, lorsqu'Henri Ford ouvrit les portes de ses usines contre une paie de cinq dollars par jour, un exode massif d'hommes de couleur venant du sud des Etats-Unis fit de la ville un haut lieu de la culture noire. La cohabitation entre les deux communautés, chacune évoluant parallèlement, fut satisfaisante jusqu'au début des années 1950. C'est alors que survint ce que d'aucuns considèrent comme un tournant majeur de l'histoire de la cité automobile : la destruction du quartier noir de Black Bottom en vue de la construction d'une autoroute urbaine traversant la ville de part en part. La décennie suivante est celle de l'exode blanc vers les banlieues. En 1962, année phare de la production automobile, Detroit, alors peuplée d'un peu plus d'un million et demi d'habitants, est encore majoritairement blanche. Deuxième plus importante agglomération américaine, elle connaît son heure de gloire. Le président Kennedy en fait sa ville de prédilection. Mais les tensions entre les deux communautés sont légion, facilitées par une détérioration des conditions économiques parmi la population noire et un racisme implacable émanant de forces de police quasi exclusivement blanches. La tension monte jusqu'à un dimanche de l'été 1967, où éclatent les pires émeutes raciales ayant jamais touché le pays. Cinq jours plus tard, et après l'intervention de l'armée et de la garde nationale, la ville est ravagée. Elle ne s'en remettra jamais réellement. La population blanche fuit en masse, s'installant dans des banlieues alors en plein développement. Elle y restera. En 2008, la crise immobilière des subprimes entraîne un exode massif de ménages incapables de payer leurs traites. Des quartiers entiers sont désertés. Cinq ans plus tard, Detroit, qui compte alors à peine 700 000 habitants, est déclarée en faillite. Aujourd'hui dirigée par Mike Duggan, un démocrate de 61 ans qui jouit au milieu de son second mandat d'un taux de popularité proche de 70 %, Detroit renaît. Porté par des investissements privés massifs, le centre-ville est en pleine métamorphose. Le prix des appartements de certains quartiers prisés a triplé en quelques années. Mais dans de nombreuses artères jouxtant le centre-ville, des rues entières de maisons abandonnées se succèdent les unes aux autres. Certaines ont été rasées, laissant place à des pelouses désolées, voire à des champs d'herbes hautes. Seuls quelques liquor stores ravagés,situés aux carrefours, témoignent encore d'une vie sociale presque disparue. Dans East Detroit, le chômage est endémique. Les tensions raciales n'ont pas disparu. Le meurtre de George Floyd, le 25 mai dernier à Minneapolis, a donné un nouvel élan aux revendications de la communauté noire. Le 19 juin, jour célébrant la libération des esclaves et l'héritage culturel afro-américain, quelques centaines de personnes ont défilé dans le calme, à deux pas du siège de General Motors, en bordure du fleuve Detroit. Sur l'autre rive, le Canada. Detroit-la-démocrate ne donnera aucune chance le 3 novembre prochain à Donald Trump. Mais il n'en est pas de même ni dans les nombreuses banlieues majoritairement blanches situées autour de la ville, ni dans le reste de l'Etat. Dans d'autres villes plus conservatrices, comme à Grand Rapids, cité polie située dans l'ouest du Michigan, c'est bien le président en exercice qui est plébiscité. Idem dans les régions les plus rurales de l'Etat. Et même si les derniers sondages semblent indiquer une percée démocrate, les jeux sont loin d'être faits. Le comté de Macomb, situé au nord de Detroit, riche de près d'un million d'âmes, constitue l'essence même du Michigan version Donald Trump. Banlieue dortoir d'une banalité presque affligeante, où les grandes enseignes en bord de route se succèdent les unes aux autres, débouchant sur des quartiers divisés en pâtés de maison identiquement dessinés, Macomb est considéré par beaucoup d'analystes comme " le " comté qui a provoqué la victoire finale de l'ancien magnat de l'immobilier en 2016. L'influence des électeurs blancs de la classe moyenne, autrefois résidents de Detroit, y a été prépondérante dans la prise du Michigan par Trump. " Mon sentiment est que ce qu'il s'est produit à Macomb est révélateur d'un raz-de-marée général dans tout le haut du Midwest ", révèle Timothy Bledsoe, professeur à la Wayne State University, établissement situé non loin du centre-ville de Detroit. " On y a assisté à une sorte de révolte des Blancs de la classe ouvrière qui, jusqu'alors, étaient fidèles au parti démocrate. " Trump a remporté à Macomb County 54 % des votes, contre 42 pour Hillary Clinton. Lors des deux précédents scrutins, c'est Barack Obama qui avait remporté ce territoire peuplé à quatre cinquièmes par des Blancs. Richard (prénom d'emprunt), entrepreneur prospère proche de la cinquantaine, est emblématique des républicains pur jus du Michigan. S'identifiant comme un " véritable égalitariste ", il peine à trouver du sens aux revendications des Afro-Américains de Detroit ou d'ailleurs." La justice sociale tant revendiquée n'est pour moi qu'un concept, explique-t-il. De toutes les nations occidentales, les Etats-Unis constituent, je pense, le pays le moins raciste ", soutient-il. " Le racisme dont s'estiment victimes certains de mes compatriotes est un problème humain qui ne se réglera pas avec de nouvelles lois. Les démocrates, certes, excellent en la matière. Donald Trump, de son côté, même s'il n'est pas parfait, ne cherche pas à vendre un chat dans un sac. Il ne cherche pas à créer en un mandat une société parfaite, digne d'un conte de fées. " Vingt kilomètres plus au sud, dans les rues désolées de l'East Side de Detroit, les ressentis sont très, très différents.