Le contexte
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Ne leur dites plus qu'ils sont résilients. Cet adjectif, dont on a souvent dit qu'il faisait partie de leur ADN, les Libanais et les Libanaises ne veulent plus l'entendre. Peut-être parce qu'en plus de romantiser leurs souffrances, il les assigne à une impuissance qui les ronge de l'intérieur. Ils sont déjà loin, les espoirs fous suscités par la Thawra, la révolution de fin 2019, qui se sont noyés dans l'enchevêtrement des crises politiques, économiques, sociales et sanitaires. Désormais, le Liban n'est plus au bord du précipice ; il a les deux pieds dedans. Pour preuve, dans une étude publiée le 1er juin dernier, la Banque mondiale classait "le naufrage du Liban" parmi "les trois pires crises que la planète a connues depuis le milieu du XIXe siècle". En parcourant les artères de Beyrouth, de Tyr ou de Tripoli, difficile d'en douter. Pénurie de médicaments, d'essence, de papier, d'électricité, dépréciation de plus de 95% de la monnaie locale, baisse du PIB par habitant de 40% ; une situation inédite pour un Etat en temps de paix. Dans les rues du pays, la population est abattue. L'extrême pauvreté, jadis le lot des très nombreux réfugiés syriens et palestiniens (1), frappe désormais sans discernement. Dans les quartiers les plus aisés de la capitale, il est coutume de croiser ces Libanais que la crise a jetés dans les rues. La détresse est partout: un habitant sur deux vit sous le seuil de pauvreté, le travail ne paie plus, les frigos sont vides - quand ils reçoivent de l'électricité - et la faim se fait de plus en plus menaçante. Selon un rapport de l'Unicef, tous les soirs, 30% des enfants au Liban se couchent sans avoir dîné. Et puis, à intervalles réguliers, il y a ces drames qui brisent les coeurs. Ce fut le cas, par exemple, en juillet 2020, quand un homme d'une soixantaine d'années s'est suicidé en pleine journée sur un trottoir du quartier commerçant de Hamra, à Beyrouth. Sur son corps gisant, le malheureux portait en évidence une copie de son casier judiciaire, vierge, ainsi que ces mots: "Je ne suis pas un mécréant, c'est la faim qui est mécréante." Quelques semaines plus tôt, un père de famille s'était immolé par le feu à l'autre bout du pays, honteux de ne plus pouvoir assurer les frais de scolarité de sa fille. Au coeur du quartier de Hamra, Shireen Makarem, Hiba Dandachli et leurs collègues d'Embrace nous reçoivent dans les locaux de l'ONG. L'endroit est spacieux, soigneusement décoré. Depuis 2013, la structure - en lien étroit avec le département de psychiatrie du centre médical de l'université américaine de Beyrouth (AUB) - sensibilise à la santé mentale, au soutien émotionnel, ainsi qu'à la prévention du suicide. Un véritable travail de fond, "d'autant que se donner la mort est religieusement très mal vu, voire condamné", comme le pointe Reve Romanos, psychothérapeute au sein de l'ONG. Parler de santé mentale ne sonne pas comme une évidence. Il aura d'ailleurs fallu attendre le mois d'avril 2021 pour que la première étude nationale sur le suicide au Liban voie le jour . Le rapport indique qu'entre 2008 et 2018, en moyenne, une personne mettait fin à ses jours toutes les soixante heures. Maya Bizri, psychiatre à l'université américaine de Beyrouth (AUB) et principale auteure de l'étude, explique: "Il faut voir au-delà: les statistiques de l'Organisation mondiale de la santé montrent qu'il y a environ vingt tentatives pour un décès constaté. Si l'on applique ce calcul à nos données, cela veut dire que toutes les six heures, quelqu'un tente de mettre fin à ses jours au Liban.." L' étude révèle en outre de fortes disparités selon les régions. Et pour cause: dans les villes les plus conservatrices, de nombreux suicides sont toujours maquillés en accidents. Témoin du poids moral et religieux qui pèse parfois sur les individus, cette sous-estimation est d'autant plus alarmante que la période couverte par l' étude s'arrête avant les pires phases de la crise économique. "Mais je crois qu'avec les efforts qui sont faits, notamment par Embrace, par le département de psychiatrie à l' AUB et par le ministère de la Santé publique, nous avons dépassé le stade du tabou. Les gens acceptent de mieux en mieux les questions de santé mentale", relève Maya Bizri. Rabih El Chammay, psychiatre de formation, est, lui aussi, au front. Depuis 2014, il dirige le programme national de santé mentale, patronné par le ministère de la Santé au Liban: "Nous avons voulu tout réformer, des lois à l'accès aux services. Mais il y a d'autres enjeux importants: développer des connaissances autour de la santé mentale, oeuvrer contre la stigmatisation, et mettre en place un plan de réponse au suicide." Alors, malgré toutes les difficultés qui l'assaillent, le Liban est-il à l'avant-garde de la lutte contre le suicide au Moyen-Orient? Probable. Tandis que des plans de formation ont été dispensés aux médecins généralistes et aux assistants sociaux, en 2017, Embrace ouvrait le 1564, la première ligne téléphonique d'urgence du Liban, et la seule de la région. La plateforme tourne aujourd'hui à plein régime, avec quatre opérateurs, 21 heures sur 24. De bonnes volontés, l'ONG n'en manque pas, puisqu'elle peut compter sur une centaine de bénévoles, formés à l'écoute active, à l'évaluation du risque de suicide et à l'intervention en cas de crise. "Nous installons un roulement d'opérateurs d'autant plus important que ces derniers sont également des citoyens, et qu'ils souffrent des mêmes maux. En ce moment, ils ne sont pas sûrs de pouvoir arriver, pénurie d'essence oblige", précise Reve Romanos. Une démarche qui n'a rien d'anodin, tant la tâche est sensible. Chaque semaine, des appels sont supervisés par des psychologues ou des psychiatres, et des débriefings ont lieu. "Cela demande une parfaite maîtrise de soi, avance Reve Romanos. Par exemple lorsque quelqu'un appelle et qu'il est sur le point de sauter d'un pont. Il y a des communications très difficiles, et des opérateurs peuvent être amenés à craquer. Il y a un grand risque de burnout, de fatigue compassionnelle."Si, pour l'heure, il n'y a pas d'étude statistique sur les suicides au Liban, le nombre d'appels au 1564 n'a cessé de croître depuis 2019: "La crise, la pandémie, la situation socio-économique, l'inflation, l'absence d'espoir, c'est le cumul de tout cela qui a provoqué une augmentation des appels. Cela a pris un nouveau tournant après l'explosion du port de Beyrouth", rapporte-t-on dans les locaux de l'ONG. Ce 4 août 2020 est encore dans tous les esprits. Les psychiatres n'hésitent d'ailleurs pas à parler de "trauma collectif". "Beaucoup nous ont dit que même pendant la guerre, ils n'avaient pas assisté à des scènes aussi dures", se souvient Reve Romanos. "Mais dans ce cas précis, les interventions doivent d'abord être collectives, enchaîne Rabih El Chammay. La reconnaissance et la justice sont primordiales, et doivent faciliter les soins individuels." Un an après, rien n'a évolué, ou presque. L' enquête avance à pas de fourmi, et la situation économique n'a cessé de se dégrader. Face à la crise, la jeunesse libanaise, assaillie par les difficultés et le manque d'horizon, est surexposée. "Il y a encore des sous-catégories, en particulier les jeunes issus de la communauté LGBTQ. Et même si les choses commencent à évoluer positivement pour eux au Liban, beaucoup nous rapportent des abus, des violences, et un rejet familial", indique-t-on du côté d'Embrace. Parmi les populations à risque, si les réfugiés syriens et palestiniens figurent en bonne place, les statistiques en attestent: après les Libanais, la deuxième catégorie la plus touchée par le suicide entre 2008 et 2018 est celle des travailleurs domestiques immigrés, 13,2%, majoritairement des Ethiopiens. "Cela a été un énorme choc. D'autant que la barrière de la langue les empêche souvent d'appeler ou de se tourner vers des soins", souligne Maya Bizri. Le système Kafala (2) au Liban est au centre de toutes les suspicions. "Si l'on veut nommer les choses par leur nom, c'est un peu de l'esclavage moderne. Les travailleurs domestiques sont un groupe vulnérable, il faut avancer sur cette question très vite, il y a urgence", avertit Rabih El Chammay. Autre catégorie de population exposée, les personnes âgées. Beaucoup ont épargné dans les banques tout au long de leur vie. Aujourd'hui, leurs biens ont fondu comme neige au soleil et leurs pensions ne valent plus rien - quand ils en perçoivent une. D'où un sentiment intense de frustration chez beaucoup d'opérateurs, qui n'ont guère de solution à proposer, notamment pour celles et ceux qui n'arrivent plus à se nourrir ou à payer leur loyer. Pour Rabih El Chammay, pas question pour autant de médicaliser la souffrance de la population: "La santé mentale est en relation avec ce que les personnes vivent. Nous ne réglerons rien sans solution politique et économique. Mais nous ne pouvons pas non plus nous contenter d'attendre que la crise passe." De surcroît, l'inflation entrave très fortement l'accès aux soins pour la santé mentale: les disponibilités se font rares, et les prix sont devenus inabordables. L'immense majorité des personnes à risque ne sont plus en mesure de consulter, d'autant que le milieu hospitalier au Liban est à terre et que la pénurie de médicaments empêche beaucoup de malades de poursuivre leur traitement. "Tous ceux qui le peuvent quittent le Liban, et cela concerne aussi de nombreux médecins qui sont déjà partis. C'est une première dans l'histoire du pays. Imaginez, quarante d'entre eux viennent de partir définitivement pour un hôpital en Irak", signale Maya Bizri. "Plusieurs de nos opérateurs ont également quitté le pays, ajoute Reve Romanos. Presque toutes les personnes de moins de 35 ans avec qui j'échange ont postulé à l'étranger, ou envisagent de le faire. Je crois que nous vivons une dépression collective." Dans ce tableau d'un noir d'encre, les lueurs d'espoir sont bien rares. Entre janvier et avril derniers, le nombre d'appels au 1564 a été multiplié par trois, convainquant Embrace de doubler le nombre d'opérateurs journaliers. Le mot de la fin est pour Rabih El Chammay: "C'est difficile de garder l'espoir. Il faut oeuvrer pour un changement, l'espoir seul ne résoudra rien."