Menacé de sanctions, sermonné par ses pairs, Viktor Orban ne voit toujours pas où se situe le problème. Intraitable, l'"enfant terrible" de l'Union européenne continue de défendre bec et ongles sa loi destinée à rendre inaccessibles aux mineurs tous les "contenus qui montrent ou encouragent la sexualité en elle-même, le changement de genre ou l'homosexualité".
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Menacé de sanctions, sermonné par ses pairs, Viktor Orban ne voit toujours pas où se situe le problème. Intraitable, l'"enfant terrible" de l'Union européenne continue de défendre bec et ongles sa loi destinée à rendre inaccessibles aux mineurs tous les "contenus qui montrent ou encouragent la sexualité en elle-même, le changement de genre ou l'homosexualité". Un dangereux amalgame entre pédophilie, transsexualité et homosexualité qui scandalise les associations de défense des droits humains. "On parle de l'homosexualité mais il s'agit aussi de questions autour de l'avortement, de l'éducation sexuelle, de la contraception et des maladies sexuellement transmissibles", s'inquiète le directeur d'Amnesty International Belgique, Philippe Hensmans, rappelant au passage que le Parlement hongrois vient aussi de rejeter la ratification d'un traité international destiné à mieux protéger les femmes de la violence. "Ce n'est donc pas un acte isolé, c'est lié à d'autres facteurs." Ces mesures anti-LGBT, si elles ne sont évidemment pas le reflet d'une position unanime dans la société hongroise, ont inévitablement un impact sur le quotidien des personnes qu'elles visent. En Pologne, où les discriminations à l'égard des gays, lesbiennes, bisexuel(le)s et transgenres sont également très fortes, on a ainsi vu fleurir des zones "libres d'idéologie LGBT". Pour Agnès Chetaille, sociologue à l'ULB spécialisée dans les mouvements LGBT en Pologne et la politisation des questions sexuelles en Europe, bien que l'on soit face à une instrumentalisation politique, ces mesures n'en sont pas moins symboliquement très fortes et très violentes. "Comment faire son coming out sous un gouvernement qui passe son temps à désigner les LGBT comme des ennemis de l'intérieur?" Avant de s'attaquer aux minorités sexuelles et de genre, le gouvernement de Viktor Orban en avait déjà désigné d'autres comme les migrants ou les chômeurs. Une politique antimigratoire, antigay, dopée par la perspective des prochaines élections législatives en 2022 qui opposeront le parti Fidesz de Viktor Orban à une alliance formée par six partis d'opposition. Cet agenda politique hongrois n'explique cependant pas le sursaut de l'Union européenne sur ce dossier et le recadrage par les autres Etats membres... "C'est une accumulation de décisions qui se sont ajoutées les unes aux autres et qui ont créé un passif, mais aussi le fait que l'Europe a déjà réagi sur la question lorsque la Pologne a instauré des zones "libres d'idéologie "LGBTIQ+"", expose Sandrine Roginsky, professeure de communication à l'UCLouvain et spécialiste des politiques européennes. "D'autant que ce dossier-là fait le consensus, en tout cas plus que la question migratoire, par exemple. Sur le plan juridique, il y a sans doute aussi plus d'éléments dans les traités permettant aux institutions d'agir."Pour faire barrage aux ardeurs populistes du gouvernement Orban, l'Europe dispose de peu d'options: solliciter la Cour européenne des droits de l'homme ou infliger des sanctions financières. Après avoir condamné (mais sans le nommer) le pays rebelle, elle n'a en tout cas d'autre choix que de faire suivre cette indignation publique d'actes concrets. Un enchaînement des événements sur lequel s'interroge Sandrine Roginsky. "Dans un premier temps, la Commission a eu une réaction très light mais elle a été poussée à agir par toute une série d'acteurs qui se sont mobilisés. C'est l'affaire du stade (NDLR: l'UEFA a interdit à la Ville de Munich de pavoiser aux couleurs de l'arc-en-ciel le stade accueillant la match Allemagne-Hongrie de l'Euro) qui a réellement contraint les institutions à changer de discours. La question est maintenant de savoir si elle va passer à l'étape supérieure." En montrant la Hongrie du doigt, l'Europe tient aussi une occasion de réaffirmer ses valeurs communes. Un positionnement qui laisse Agnès Chetaille dubitative. "Affirmer des valeurs est une chose mais mieux vaut regarder ce qui se fait dans la pratique. De quels droits humains parle-t-on et de quelle façon sont-ils protégés? On constate une certaine contradiction avec le traitement de la question des migrants: pourquoi mettre en valeur certains droits à certains moments si ce n'est pour se donner bonne conscience?" "L'Union européenne ne s'est pas trop inquiétée du sort des migrants car c'était un sujet sur lequel les dirigeants européens ne pourraient pas obtenir le soutien de toutes les populations", abonde Sandrine Roginsky. "Tandis que cette loi anti-LGBT est plus difficile à justifier car elle est clairement discriminatoire. Par ailleurs, l'Euro représente une opportunité politique. Comme le foot est très fédérateur, ça a créé une forme de pression sur les institutions." Opposer l'Europe de l'Est et l'Europe de l'Ouest, comme s'il s'agissait de deux blocs, est une erreur, insiste Agnès Chetaille. Gare aux raccourcis et aux simplismes. Le risque que les partis antieuropéens s'appuient sur ce conflit pour mobiliser les perdants du capitalisme et alimenter le populisme au-delà de la question LGBT, comme c'est le cas en Pologne, est bien réel. "Le fait qu'Orban ait commencé ces dernières années à cibler les minorités LGBT peut être le signe de deux choses: il a l'impression que l'argumentaire antimigrant ne suffit plus pour remporter les élections législatives qui se profilent ; il veut exprimer une convergence avec ses alliés, comme on l'a vu avec l'apparition de "zones sans LGBT+" en Hongrie, en "solidarité" avec la Pologne." Pour les deux chercheuses, la question du respect des droits humains et des minorités doit donc être prise de façon transversale. Il reste beaucoup à faire, y compris dans les pays qui se considèrent comme irréprochables mais où affirmer ouvertement son identité sexuelle reste difficile, voire source d'insécurité.