Clap de fin pour Open Society. Le 31 août, la fondation créée par le milliardaire américain George Soros a quitté la Hongrie. Elle a rejoint Berlin, où elle continuera de soutenir l'action d'une soixantaine d'ONG hongroises en faveur de la liberté d'expression, des droits de l'homme... Ce départ avait été annoncé en mai dernier, quelques semaines après les élections législatives hongroises, qui avaient consacré, pour la troisième fois consécutive, la victoire du Premier ministre, Viktor Orban. Durant sa campagne, le chef du parti historique Fidesz avait mené une violente croisade contre les migrants, accusant Soros d'organiser " l'invasion " de l'Europe par le biais des ONG qu'il finance.
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Clap de fin pour Open Society. Le 31 août, la fondation créée par le milliardaire américain George Soros a quitté la Hongrie. Elle a rejoint Berlin, où elle continuera de soutenir l'action d'une soixantaine d'ONG hongroises en faveur de la liberté d'expression, des droits de l'homme... Ce départ avait été annoncé en mai dernier, quelques semaines après les élections législatives hongroises, qui avaient consacré, pour la troisième fois consécutive, la victoire du Premier ministre, Viktor Orban. Durant sa campagne, le chef du parti historique Fidesz avait mené une violente croisade contre les migrants, accusant Soros d'organiser " l'invasion " de l'Europe par le biais des ONG qu'il finance. Bien qu'elle n'eût consacré qu'une faible part de son budget aux demandeurs d'asile, la branche hongroise d'Open Society a donc décidé de partir. Un crève-coeur pour la centaine de salariés qui, depuis l'implantation de la fondation, en 1984, avaient multiplié les projets sociaux dans cet ancien pays du bloc soviétique. D'origine hongroise, George Soros, qui a fait sa fortune dans la finance, y avait ouvert sa première fondation - il en anime aujourd'hui 23, en Europe et ailleurs. Plus de 340 millions d'euros ont été injectés depuis trente-quatre ans dans son pays d'origine, dont 45 % dans des projets d'éducation et de santé. Et 3 200 Hongrois ont bénéficié de bourses, depuis la chute du Mur, notamment pour étudier à l'étranger. Dont Viktor Orban lui-même... Mais l'époque est loin où le jeune Orban s'émerveillait, à Oxford, des bienfaits de la société civile occidentale, ouverte et pluraliste. Aujourd'hui, l'homme fort de la Hongrie apparaît comme l'ennemi no 1 de la démocratie libérale, qui a forgé l'Europe depuis l'après-guerre. Plutôt qu'une société fondée sur l'échange d'idées et le multiculturalisme, Orban défend un modèle opposé, qu'il qualifie " d'illibéral ". Lors d'un déplacement en Roumanie, le 28 août dernier, il en a rappelé les contours : la démocratie, dit-il, doit être " antimigrants, antimulticulturelle et se battre pour le modèle de la famille chrétienne ". En réalité, cette contestation émerge de toutes parts : essor de l'extrême droite en Allemagne et en Autriche, populisme à la Trump, rejet des valeurs européennes par Matteo Salvini, le leader italien du parti d'extrême droite La Ligue, attaques anti-Bruxelles venues de Pologne et de Slovaquie... Toutes ces nouvelles forces, applaudies par une partie de la société, contestent le principe, que l'on croyait immuable, d'une " démocratie universelle ". Dans son nouvel essai, Le Peuple contre la démocratie (Ed. de l'Observatoire), le chercheur Yascha Mounk attribue notamment cette " révolte illibérale " à la stagnation du " bien-être économique " depuis un quart de siècle, qui engendre une forte frustration, ainsi qu'à la peur croissante de vivre dans un monde ouvert et multiethnique, qui provoque un repli identitaire. En 2002, rappelle-t-il, l'Italie ne comptait qu'un million de résidents étrangers - or, ce chiffre a été multiplié par 4 en moins d'une décennie. Aux Etats-Unis, ajoute-t-il, 7 électeurs sur 10 ont reconnu que l'immigration avait constitué un critère de vote important lors de la dernière élection présidentielle. Ces facteurs entraînent, selon le chercheur, une divergence entre libéralisme et démocratie. D'un côté, des élites, qui auraient confisqué le système politique et seraient de moins en moins enclines à partager le pouvoir ; de l'autre, des citoyens en quête de repères, qui se défient des institutions indépendantes et des minorités ethniques et religieuses. C'est, notamment, le cas de la Hongrie. Ce divorce risque d'avoir un effet considérable sur les jeunes générations, qui sont déjà, remarque Yascha Mounk, beaucoup moins attachées aux valeurs démocratiques que leurs parents. Dans les années 1990, pourtant, l'ambiance était à l'euphorie. Après l'effondrement du bloc soviétique, le nombre de démocraties avait triplé dans le monde. Galvanisé par ce triomphe, le chercheur américain Francis Fukuyama proclamait la " fin de l'histoire " - concept philosophique développé par Hegel, qu'il avait repris à son compte. Selon Fukuyama, l'économie de marché avait triomphé, le spectre de la guerre s'éloignait, et la démocratie libérale émergeait comme le consensus capable de mettre fin, une fois pour toutes, aux querelles idéologiques. Vingt ans plus tard, l'échec des révolutions (Géorgie, Ukraine, printemps arabe) et le retour des guerres (Golfe, ex-Yougoslavie) ont douché ce rêve d'universalité. La crise financière et bancaire, en 2008, a porté un rude coup à la crédibilité de la doxa libérale. Et le balancier est reparti dans l'autre sens... En 2017, selon l'ONG américaine Freedom House, la démocratie a connu " sa plus sérieuse crise depuis des décennies ". Pour la douzième année consécutive, le nombre de pays où elle recule (113) est largement supérieur à celui où elle progresse (62). Faut-il, pour autant, céder au pessimisme ? Dans son dernier rapport, le Centre pour la paix systémique, un institut américain, montre, avec force graphiques, que la démocratie reste le modèle dominant dans le monde. Près de deux Terriens sur trois vivraient ainsi dans le " monde libre ". Surtout, 78 % des personnes interrogées dans 38 pays par le centre de recherche américain Pew estiment que la démocratie représentative reste le meilleur système de gouvernance. A plus long terme, la politique antimigratoire d'Orban va être confrontée à une autre réalité : le manque de main- d'oeuvre, qui risque de plomber la croissance hongroise, comme celle des autres pays de Vi?egrad - Pologne, république Tchèque, Slovaquie. La population de ces quatre pays devrait en effet chuter de 13 % d'ici à 2050, selon l'ONU. Les raisons : une baisse de la natalité et, surtout, l'exode des jeunes, attirés par de meilleures perspectives professionnelles en Allemagne et en Autriche. Orban et consorts ne pourront pas faire campagne éternellement contre l'immigration, alors même que leurs économies sont menacées, de façon structurelle, par une carence de main-d'oeuvre. L'économie au secours de la démocratie ? Un chercheur du Massachusetts Institute of Technology, Daron Acemoglu, a validé cette idée. Dans une étude établie à partir de trente ans d'observation, il a montré que le revenu par tête augmentait de 20 %, lorsqu'un pays passait d'un régime autocratique à un régime démocratique. Une donnée que Viktor Orban pourrait méditer.Par Charles Haquet.