Entre fusion et fission, entre états gazeux, liquide, et solide, un électeur peut-il se fier à un programme de parti comme un ingénieur se repose sur la stabilité d'un isotope, ou comme un automobiliste sur son GPS? Entre les campagnes électorales et les accords de gouvernement, et entre les négociations gouvernementales et l'action des gouvernements, souvent l'usine à gaz qui se construit est fort éloignée des plans promis.
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Entre fusion et fission, entre états gazeux, liquide, et solide, un électeur peut-il se fier à un programme de parti comme un ingénieur se repose sur la stabilité d'un isotope, ou comme un automobiliste sur son GPS? Entre les campagnes électorales et les accords de gouvernement, et entre les négociations gouvernementales et l'action des gouvernements, souvent l'usine à gaz qui se construit est fort éloignée des plans promis. La vieille route des pensions, déjà, est emblématique de cette propension à ne pas se sentir lié par un itinéraire annoncé. En 2014, le MR, l'Open VLD, le CD&V et la N-VA signent un accord de gouvernement, aucun de ces quatre partis n'a à son programme la hausse de l'âge légal de la pension à 67 ans, mais le gouvernement qu'ils composent hausse immédiatement l'âge légal de la pension à 67 ans. En 2020, le PS revient au gouvernement, il met à son programme la baisse de l'âge légal de la pension à 65 ans, il en fait même sa première condition pour entrer dans un gouvernement, mais le gouvernement dans lequel il entre renonce immédiatement à baisser l'âge légal de la pension à 65 ans. Et depuis quelques semaines, une autre question qui s'impose ne le devrait pas, du moins à la lecture des programmes des uns et des autres. Aucun des trois partis francophones de la coalition fédérale n'a en effet jamais osé revendiquer la prolongation de deux des sept réacteurs nucléaires en service en Belgique. Pendant la campagne de 2019, tous les trois prônaient la construction de centrales à gaz, dites Turbines Gaz-Vapeur (TGV) afin d'assurer une transition tranquille vers la fin de l'énergie fossile. La sixième priorité du chapitre "énergie" du programme socialiste exigeait ainsi de "sortir de la production d'électricité nucléaire d'ici à 2025", et précisait qu'à court terme, il était nécessaire "de faciliter le développement des énergies renouvelables, l'efficacité énergétique, la gestion flexible de la demande, les échanges d'électricité et le déploiement de centrales à gaz. Ces dernières serviront de solution transitoire d'ici la sortie complète des énergies fossiles à long terme". La onzième revendication du chapitre "énergie" du programme écologiste annonçait "fermer les centrales nucléaires sans plus aucune prolongation de durée de vie", et prévoyait un "plan de construction de centrales à gaz pour la période de transition". La septième des "dix propositions concrètes en matière d'énergie" du programme réformateur souhaitait "créer des centrales à gaz pour préparer la sortie du nucléaire en 2025". Le chemin emprunté par chacun de ces trois partis avait été sinueux, mais tous se retrouvaient à ce carrefour, là-bas, en mai 2019, entre la rue de l'usine à gaz et le boulevard du réacteur. Les écologistes, bien sûr, auraient préféré des pistes cyclables, et ne reposer ni sur le gaz ni sur l'atome. Mais il y a longtemps déjà qu'ils avaient intégré la nécessité de s'appuyer sur le premier pour se sortir du second, contre lequel ses fondateurs luttaient déjà dans les années 1970, à l'époque où la question climatique et son lien avec les dégagements de carbone mobilisaient bien moins que les méfaits de la radioactivité. "La construction à la côte d'une ou deux TGV pour balancer les parcs éoliens devrait être envisagée", soulignait déjà, fin 2011, une note d'Etopia, le centre d'études du parti. Et tous les scénarios exposés dans Terre, Mer, Soleil, ouvrage signé par Jean-Marc Nollet et Julien Vandeburie en 2018, et synthétisant la doctrine énergétique écologiste, intègrent des quantités d'électricité produites par du gaz. "Même dans notre propre feuille de route, vu le retard accumulé par les gouvernements Leterme, Di Rupo et Michel, le recours à des centrales à gaz de type TGV ou, de préférence, avec cogénération, reste nécessaire, mais uniquement pour une phase de transition", expliquait alors l'actuel coprésident Ecolo.Les réformateurs, eux, auraient jadis préféré rouler à plein gaz sur l'autoroute de l'atome. "Nous nous engageons à assurer un monitoring permanent de l'impact de la sortie du nucléaire sur la sécurité d'approvisionnement et les prix de l'électricité, et à ajourner de dix ans la fermeture de certaines centrales nucléaires", exposait ainsi leur programme électoral de 2014. Mais l'accord du gouvernement Michel, compromis entre partis plutôt très nucléaristes (MR et N-VA, qui voulaient même construire de nouvelles centrales) et plutôt pas trop (CD&V et VLD), s'il prolongeait bien deux réacteurs (Doel 1 et Doel 2), confirmait que "la durée d'exploitation de ces réacteurs ne dépassera pas 2025". C'est ainsi qu'une ministre réformatrice, Marie-Christine Marghem, dut non seulement prolonger ces deux vieux réacteurs, mais aussi préparer leur extinction, notamment en augmentant les capacités gazières de production d'électricité. Devoirs d'apparence contradictoire, qui la virent se confronter à l'opposition des écologistes pour l'un, et à l'obstruction de la N-VA pour le second. Si bien qu'il fallut que la N-VA du gouvernement Michel tombât, et qu'écologistes, nationalistes et ministre de l'Energie en affaires courantes s'entendissent pour que, à l'été 2019 seulement, le système d'enchères du CRM (pour Capacity Remuneration Mechanism) soit inscrit dans une loi. Alors députée et membre de la Commission Energie de la Chambre, l'écologiste flamande Tinne Van der Straeten avait joué un rôle central dans ce compromis, qu'elle est aujourd'hui chargée de mettre en oeuvre. Quoi qu'il en soit, l'engagement, au MR, à fermer toutes les centrales en 2025 était si officiel que seul Denis Ducarme, le candidat qui s'affichait comme le plus rebelle à l'establishment libéral, défendait la possibilité de prolongations. Georges-Louis Bouchez, que soutenaient aussi bien Marie-Christine Marghem que David Clarinval, proverbialement favorable au nucléaire, s'engageait à respecter les programmes du gouvernement Michel et de son parti: lui président, le chemin de l'extinction serait atteint. "L'erreur a été faite au début des années 2000. Moi, je ne serais pas sorti du nucléaire mais, à l'époque, j'étais encore à l'école... Sur la date de 2025, nous ne sommes pas dans le meilleur schéma pour y arriver, mais il faut se tenir à ce calendrier: ne pas le faire déstabiliserait à nouveau le marché, les investisseurs", avait-il ainsi détaillé en novembre 2019 dans La DH, alors que Denis Ducarme envisageait, lui, "une sortie par phases". Quant aux socialistes, ils étaient devenus, paraît-il, écosocialistes en 2017, après le long travail doctrinal du Chantier des idées, et ne pouvaient, bien entendu, que s'opposer à toute prolongation. Mais les socialistes sont, sur la question, entraînés à une certaine souplesse. C'est en effet Paul Magnette, ministre fédéral de l'Energie, qui avait en 2009 proposé de prolonger trois réacteurs (Doel 1, Doel 2 et Tihange 1) après avoir annoncé qu'il ne le fallait pas, et avant de s'opposer à la prolongation de Doel 1 et Doel 2 par le gouvernement Michel. Ils avaient beaucoup tourné, donc, pour arriver à ce carrefour en même temps que les deux autres, sans toutefois que le chemin, et le carburant employé pour y parvenir, ait autant compté pour eux que pour les réformateurs, ou, bien sûr, pour les écologistes. Mais tous, quoi qu'il en soit, étaient arrivés au même carrefour. Chacun avait, presque à la lettre près, la même idée dans son programme de mai 2019. Tous se sont retrouvés là ensemble. D'où vient que, deux ans et demi plus tard, les routes semblent à nouveau devoir s'éloigner? Pourquoi, d'abord, l'accord du gouvernement se laisse-t-il la possibilité de garder actifs deux des sept réacteurs nucléaires belges? Et pourquoi, ensuite, certains de ceux qui préféraient le gaz au nucléaire, aujourd'hui, semblent préférer le nucléaire au gaz? Dès le soir de l'élection, en réalité, deux des trois partis aux prises sont prêts à se délester de leur engagement d'en finir avec le nucléaire. Il n'est fondateur ni pour les socialistes ni pour les réformateurs. Il l'est si peu qu'aucun ne s'y opposera si quelqu'un l'intègre ou le désintègre, si bien qu'au cours des longs mois de discussions en vue de la formation d'un gouvernement fédéral, la N-VA étant mutuellement exclusive des écologistes, la présence de l'une impliquait la prolongation de réacteurs et la présence des autres leur fermeture. La première mission d'information de Paul Magnette, à l'automne 2019, devait éviter la N-VA et attirer les écologistes. Son rapport prévoyait donc que le calendrier de sortie prévu depuis 2003 "sera respecté et mis en oeuvre" et que "le gouvernement identifiera, dans les trois mois de son installation, les besoins alternatifs nécessaires, afin de garantir la sécurité d'approvisionnement". Son avant-dernière mission royale, menée au milieu de l'été 2020 avec Bart De Wever, prévoyait symétriquement l'inverse. La N-VA, comme les écologistes, pouvait bouger sur beaucoup de choses, pas sur le nucléaire. Mais pendant que Bart De Wever et Paul Magnette s'entendaient pour composer un gouvernement qui prolongerait deux réacteurs, Jean-Marc Nollet et Egbert Lachaert s'accordaient pour faire échouer leur mission. Bleus et verts allaient faire advenir la Vivaldi et, donc, confirmer la sortie du nucléaire. Les maigres réticences à cet égard étaient bleues, et principalement flamandes. Mollement, les socialistes se préoccupèrent des conséquences sur le prix, et les libéraux surtout de sécurité d'approvisionnement. Mais Tinne Van der Straeten, négociatrice sur cette thématique pour les verts flamands, emporta définitivement l'adhésion d'Egbert Lachaert, au palais d'Egmont, dans les derniers moments de la négociation. Sous les yeux de ses camarades, de la main, la ministre avait dessiné un tableau présentant les besoins en énergie, et les moyens de les satisfaire, sans devoir compter sur ces deux réacteurs. Le MR, sur le sujet, était resté plutôt discret tout au long des négociations et jusqu'à leur phase terminale. Georges-Louis Bouchez, attaqué de partout, devait se démultiplier pour défendre le bilan économique du gouvernement Michel. David Clarinval aussi. Et Marie-Christine Marghem, pourtant ministre sortante de l'Energie, n'était pas de la délégation réformatrice. Moins tenu par son programme présidentiel que par le fait qu'Egbert Lachaert avait choisi les verts plutôt que la N-VA, il ne pouvait pas faire du nucléaire un enjeu. Aujourd'hui, il le peut. Il le doit même. Georges-Louis Bouchez le peut car Marie-Christine Marghem elle-même estime qu'il vaut mieux garder ces deux vieux réacteurs en fonction que construire ces deux ou trois nouvelles centrales au gaz. David Clarinval en était déjà convaincu, et Sophie Wilmès, au début de l'été, a accepté de relayer leurs demandes d'un monitoring plus serré, adressées à Tinne Van Der Straeten. Et Georges-Louis Bouchez le doit car les verts lui ont fait perdre beaucoup de jeunes électeurs davantage préoccupés par l'insécurité climatique que par la sécurité nucléaire. Et ces jeunes électeurs pourraient s'étonner de voir des écologistes vouloir consommer plus de gaz pour son électricité quand on doit en consommer moins pour son climat. Quand bien même c'est ce qu'il voulait lui aussi.