C'est le tabou ultime d'une Belgique qui patine. La grande peur qu'on agite au pays de la frite. Les négociations pour former un gouvernement fédéral n'ont, bientôt quatre mois après le scrutin du 26 mai dernier, même pas encore commencé. Le blocage est total, et les bâtons si enfoncés dans toutes les roues du char de l'Etat fédéral qu'il tourne tout carré.
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C'est le tabou ultime d'une Belgique qui patine. La grande peur qu'on agite au pays de la frite. Les négociations pour former un gouvernement fédéral n'ont, bientôt quatre mois après le scrutin du 26 mai dernier, même pas encore commencé. Le blocage est total, et les bâtons si enfoncés dans toutes les roues du char de l'Etat fédéral qu'il tourne tout carré. Les accords négociés dans les entités fédérées ont été plus lents à advenir que jamais dans l'histoire du fédéralisme belge. La Flandre, du reste, n'a toujours pas intronisé sa coalition N-VA-Open VLD-CD&V. C'est que la N-VA a perdu les élections et, après avoir voulu négocier avec le Vlaams Belang, qui avait gagné les élections, elle fait désormais semblant de vouloir négocier avec le PS, qui a perdu les élections et qui avait voulu négocier avec le PTB. Tandis que le PTB, qui a gagné les élections, ne veut négocier avec personne et personne ne veut plus négocier avec lui. Cependant, le MR, le CDH, l'Open VLD, le SP.A et le CD&V, qui ont perdu les élections, veulent que le PS qui a perdu les élections négocie avec la N-VA qui a perdu les élections. Et le PS qui a perdu les élections ne veut pas négocier avec la N-VA qui a perdu les élections. Car le PS qui a perdu les élections et Ecolo qui a gagné les élections et Groen qui a gagné les élections mais beaucoup moins que prévu veulent que l'Open VLD et le CD&V, qui ont perdu les élections, arrêtent de négocier au fédéral avec la N-VA qui a perdu les élections. Et puis le Vlaams Belang, qui a gagné les élections, rigole et se paie toujours plus de publicités sur les réseaux sociaux pour dire qu'il a gagné les élections, que tous les autres les ont perdues, et qu'il en rigole. Les partis, depuis le 26 mai, sont tétanisés. Ils ont peur. Le peuple a mal voté, à l'extrême droite au nord, à gauche de la gauche au sud. Alors, comme dans une dystopie de Bertolt Brecht, si le peuple a mal voté, faut-il dissoudre la Chambre ? " En cas de blocage sur le long terme, la seule solution est le retour aux urnes ", a récemment déclaré Olivier Maingain au Soir, précédé un peu plus tôt par Laurette Onkelinx qui, à L'Echo, expliquait prudemment qu'" il ne faut certainement pas l'exclure, même si ce n'est pas mon choix ". Ce n'est pas son choix, à Laurette Onkelinx, et ce n'est le choix de personne, parce que personne ne peut publiquement assumer vouloir rappeler si vite un peuple qui a si mal voté. D'une part parce que beaucoup de représentants craignent que leurs représentés ne leur en veuillent d'encore devoir désigner des représentants. Car les représentés sont réputés ne pas aimer désigner trop souvent leurs représentants : 68 % des Belges sondés par Le Soir et RTL sont opposés à l'organisation de nouvelles élections législatives. La principale raison pour laquelle, avec la sixième réforme de l'Etat, a été décidée la piteuse synchronisation des scrutins fédéral et régionaux, était que les électeurs étaient lassés de voter trop souvent. Oser dire qu'on veut de nouvelles élections, c'est prendre la responsabilité de stimuler cette lassitude, et donc assumer les conséquences électorales de cette responsabilité. D'autre part parce que beaucoup de partis ont déjà perdu les dernières élections, et le récent sondage Le Soir/RTL, qui fait du Vlaams Belang le premier parti de Flandre et du pays, devant la N-VA, n'ira pas apaiser les états-majors. Et pourtant, dans les états-majors pas apaisés, on y pense. " Le soir des élections, ma première réflexion a été qu'on allait aller revoter en 2020, et je le pense encore maintenant, même si tout le monde en a tellement peur qu'un arc-en-ciel augmenté du CD&V, au fédéral, est la seule voie crédible qui pourrait éviter un scrutin fédéral anticipé ", explique ainsi un influent réformateur wallon. Un socialiste pas moins influent ajoute, avec une fermeté que permet son anonymat, que " le PS n'a aucune raison de craindre des élections législatives. Aucune. Il faut simplement attendre que tous les autres se rendent à l'évidence. Et parvenir à ne pas endosser la responsabilité du blocage ". Un ancien ministre Ecolo, heureux que son parti ait refusé l'invitation des informateurs royaux Didier Reynders et Johan Vande Lanotte, cet été, pronostique même : " On viendra nous rechercher une fois que la N-VA aura quitté les discussions fédérales. Mais si l'Open VLD et le CD&V ont trop peur de monter dans une coalition sans les nationalistes, ils devront assumer la responsabilité de ce scrutin anticipé. " Et donc, puisqu'on y pense dans les états-majors pas apaisés, on spécule. On se dit que cet éventuel scrutin aura au moins pour avantage de désynchroniser les élections fédérale et régionales : les deux législatures sont censées durer cinq ans, sauf au fédéral, où la Chambre peut être dissoute. On se dit aussi que cet éventuel scrutin prendra des airs de référendum de crise. On se dit que l'électeur, en colère d'être si lassé, devra se déplacer pour dire si oui ou non il veut encore de la Belgique. On se dit que c'est très risqué. Mais certains se disent qu'il y a peut-être quelque chose à y gagner. Quelques-uns en Flandre, d'autres en Wallonie. La N-VA a beaucoup perdu, en voix (300 000 de moins) comme en sièges (huit de moins à la Chambre). Les transferts, entre 2014 et 2019 de ses électeurs les plus à droite vers le Vlaams Belang sont avérés, notamment par l'étude RepResent (conjointe à l'UCL, la KUL, l'université d'Anvers, la VUB et l'ULB). Mais elle n'a pas tout perdu. D'abord parce qu'elle reste le premier parti de Flandre, et ensuite et surtout parce que les trois partis traditionnels flamands - le CD&V, l'Open VLD et le SP.A - se sont effondrés jusqu'à l'insignifiance. Les deux premiers ont participé au gouvernement Michel, et ont, toujours selon l'étude RepResent, surtout perdu des électeurs au profit de la N-VA. C'est en fait ce double mouvement électoral, d'électeurs démocrates-chrétiens et libéraux vers la N-VA, et d'électeurs N-VA vers le Vlaams Belang, qui est à l'origine du blocage fédéral. Le bloc indépendantiste flamand s'en trouve si renforcé qu'il tutoie la majorité absolue : N-VA et Vlaams Belang ensemble ont récolté 43 % à l'élection régionale flamande. Mais ils sont loin d'être aussi nombreux à rêver d'une Flandre indépendante. Ou à une réforme de l'Etat : selon la même enquête RepResent, sur dix thématiques proposées aux électeurs, celle-ci n'arrive qu'en neuvième place. Ils ne sont que 6,1 % de Flamands (et 4,7 % de Wallons) à avoir pointé la réforme de l'Etat parmi leurs priorités du 26 mai dernier. Une campagne monothématique sur l'avenir de la Belgique pourrait ainsi nuire à un bloc séparatiste surtout performant sur les thèmes identitaires. De l'autre côté de la frontière linguistique, le Belgicain se verrait bien sortir du tombeau wallon : le PS, dont le résultat du 26 mai a été le plus mauvais en cent ans de suffrage universel masculin, n'aurait rien à perdre d'une campagne pendant laquelle il poserait en grand parti patriotique, protecteur des opprimés francophones et défenseur du Royaume. L'accession de Paul Magnette à la présidence du parti lui donnera des airs de renouveau. Et, surtout, déclarant la patrie en danger, la machine de guerre socialiste pourra mobiliser toutes ses plus populaires figures. Dans le Hainaut, où il présenterait une liste rassemblant les Magnette, Di Rupo, Demotte, Furlan et autres Devin, ou à Bruxelles, avec des Laaouej, Moureaux, Close voire des Onkelinx ou des Picqué, il parviendrait alors à compenser une partie des pertes de ce cuisant 26 mai. A l'échelle bruxelloise, DéFI, circonscrit à la circonscription de la capitale, est dans la même situation, qui verrait les amarantes, sur un thème qui relève de leur coeur de cible, inviter les Maingain, Gosuin et Clerfayt à gagner un siège de plus que les deux occupés actuellement à la Chambre. En revanche, le MR se retrouve dans une position symétriquement défavorable. Dans un parti qui a perdu les élections (six de ses vingt sièges de 2014 à la Chambre y sont passés) parce qu'on lui reproche toujours l'alliance avec la N-VA, l'hypothèse d'une élection de mobilisation contre le danger séparatiste a de quoi tourmenter. Le départ vers l'Europe de ses deux principales figures, Charles Michel et Didier Reynders, crée déjà un vide au moins apparent, et les transitions respectives, la première à la présidence nationale, la seconde à la présidence de la régionale bruxelloise, ne se font pas sans tensions. Les futurs impétrants auront besoin de temps pour s'installer, pour apaiser, et surtout pour se faire connaître. Avenue de la Toison d'Or, on mise donc sur 2024 pour ne pas devoir tout perdre en 2020. Rue des Deux-Eglises aussi, on a besoin de temps. Maxime Prévot a fait une bonne campagne mais a engagé son parti, mal en point, dans un processus de rénovation si profond que le Namurois, qui se donne deux ans, a déjà annoncé qu'un changement de nom serait nécessaire. Et peut-être un changement de siège. Or, on ne va pas à la guerre en plein déménagement. Ecolo, lui, a tout juste bouclé son déménagement vers son nouveau siège, mais aussi de l'opposition vers les gouvernements, et de la coprésidence Dupriez-Khattabi au binôme Maouane-Nollet. Encore sonné par la violence des dernières semaines de campagne, il s'absorbe désormais tout entier dans l'exercice du pouvoir et, pour ce faire, doit encore recruter. Or, on ne va pas à la guerre en plein recrutement. Une guerre qui n'effraie pas le PTB, quoiqu'il ait craint, pendant l'été, de payer chèrement son refus d'appuyer une majorité de gauche en Wallonie. Alors il a chèrement payé des publicités sur Facebook pour limiter le coût politique de ce choix, posé de longue date : on peut aller à la guerre quand on est en campagne permanente. L'article 46 de la Constitution proclame que la Chambre ne peut se dissoudre qu'avec l'accord d'une majorité absolue de ses membres. Avec tous les perdants, ceux qui ont peur de perdre et ceux qui ont peur d'encore perdre plus, ce n'est pas gagné.