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« Quand on ne s’occupe que de son image, l’autre aussi devient un objet »

Han Renard

« Dans une société où l’idolâtrie de soi a pris d’énormes proportions, le contact humain réel est sous pression, explique Liesbeth Woertman, professeur en psychologie à l’Université d’Utrecht, à notre consoeur de Knack. « L’idéal de beauté n’a jamais été aussi grand et important qu’aujourd’hui. »

« Un physique avantageux et un corps parfait sont plus importants que jamais dans notre culture basée sur l’image » explique Woertman. « On veut être éternellement jeune. On veut être vu. On fait des selfies au lieu de photographier les autres et les environs. Dans ce monde virtuel, dans lequel le moi occupe de plus en plus le devant de la scène, regarder devient plus important que toucher et établir un véritable contact. » Selon la scientifique, cette évolution est lourde de conséquences pour notre vie sexuelle.

Vous voyez la culture du selfie comme une métaphore de toute la société…

Exactement. Je vois mes étudiants qui prennent des photos d’eux-mêmes aux toilettes. Je suis d’une autre génération et je suis abasourdie de la facilité avec laquelle les jeunes se photographient. Et ils sont tous capables de prendre la pose en une seconde. Les gens de ma génération se crispent quand on braque un appareil photo sur eux. Je suis fascinée par cette différence. Regardez la quantité de photos qu’on fait actuellement. Personnellement, je n’ai que quelques photos de quand j’étais petite. On ne photographiait que les jours de fête: lors de la naissance d’un petit frère ou quand les parents fêtaient leur anniversaire de mariage. Ce flux continu de photos de soi, cette impulsion d’exposer toute sa vie privée et de se montrer comme un objet sexy, cette importance énorme accordée au physique, tout cela est typique de cette époque.

Comment cet égoïsme et cette propension à l’exposition comme vous l’appelez influencent-elles notre vie sexuelle ? Pour quelles raisons êtes-vous inquiète ?

Nous sommes des êtres relationnels par définition. Je crains que les jeunes se retrouvent dans une espèce de palais de miroirs si on continue à exagérer ce « moi ». Quand on ne s’occupe que de son image et qu’on se voit comme un objet qu’on peut regarder, saisir, admirer et perfectionner, l’autre aussi devient un objet et on le déshumanise. Et celui qui passe son temps à se mettre en avant le fait aussi dans les relations sexuelles. Il n’accorde pas vraiment d’attention à l’autre et se focalise surtout sa propre excitation. Je le dis très crûment, mais si au lit vous voyez l’autre comme une espèce de machine destinée uniquement à satisfaire vos besoins, vous manquez une grande partie de ce que peut-être la sexualité, à savoir une exploration captivante. C’est en effet en lâchant le physique et en s’abandonnant à cette expérience sexuelle, qu’on peut sortir de sa zone de confort et qu’on laisse de l’espace à la nouveauté. Cet égoïsme empêche de vivre une telle expérience, parce que si on se base uniquement sur les films et sur internet, on ne connaît rien d’autre.

Vous dites que l’obsession de l’apparence et la culture visuelle dominante empêchent une activité sexuelle chargée de sens.

Oui, ce que je regrette aussi pour cette jeune génération, c’est qu’un certain nombre de jeunes ont déjà vu toutes sortes d’images pornographiques et d’images sexualisées dans les films, la publicité et sur internet avant d’être sexuellement actifs. C’est du jamais vu. Sur internet, les images sexuelles sont facilement accessibles. De mon temps, on regardait tout au plus l’une ou l’autre revue licencieuse et la plupart des jeunes ne le faisaient même pas. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes ont déjà vu des films pornographiques très esthétiques. Toutes sortes d’informations sur ce qui se fait, comment il faut s’y prendre et à quoi ils doivent ressembler. Alors qu’ils vont vivre leurs premières expériences sexuelles timides et maladroites dans une confusion de sentiments. Mais ce qui se passe vraiment est diamétralement opposé aux images qu’ils ont vues. Je trouve que c’est très problématique.

Mais on sait que ces images parfaites sur les réseaux sociaux dans les films et les publicités sont complètement manipulées, non ?

Il y a une grande différence entre les femmes d’un certain âge et les jeunes filles ont été élevées dans cette culture visuelle et ne peuvent pas comparer avec ce qu’il se faisait autrefois. En même temps, les femmes adultes et intelligentes aussi sont très faciles à influencer. Tout le monde de la publicité se base sur ce genre de manipulations. Mais les jeunes filles qui grandissent dans cette culture visuelle ne peuvent pas se défendre contre ce culte de la beauté narcissique. Elles n’ont jamais rien connu d’autre et ne comprennent pas que je m’énerve. Il est tout de même agréable de faire beaucoup de photos de nous, de suivre des vlogueurs cinq heures par jour et de savoir exactement comment se maquiller, disent-elles.

Aujourd’hui, beaucoup de jeunes filles ont une image négative d’elles et subissent des opérations esthétiques.

Certainement. La jeune fille qui vient d’être élue Miss Univers a subi 19 opérations esthétiques. Je trouve qu’il faut cesser ces absurdités. Suite à cette importance démesurée accordée à l’apparence, beaucoup de jeunes filles souffrent d’attaques de panique, de phobies, de dépression, etc.

Il est prouvé que les gens qui regardent beaucoup la télévision ou qui passent des heures devant leur ordinateur ont une image plus négative de leur apparence. Il y a même eu des expériences dans les salles d’attente. Les femmes qui avaient feuilleté des magazines féminins pendant un quart d’heure avaient une image de leurs corps plus négative que les femmes qui s’étaient abstenues. Les gens pensent souvent : je ne me laisse pas influencer. Mais ce n’est pas ainsi que cela fonctionne. On enregistre une image sans même avoir bien réalisé qu’on l’a vue. La seule à chose à faire, c’est de ne pas trop s’exposer à ce genre d’images.

Mais pourquoi les femmes mettent-elles tant d’argent et d’énergie pour atteindre un idéal de beauté inaccessible par définition ?

Parce qu’évidemment, c’est aussi une histoire très ancienne. Culturellement et historiquement, les femmes ont été très longtemps jugées sur l’apparence. On ne s’est débarrassé de ça que depuis peu, et particulièrement en Occident où les femmes vont à l’université et font carrière. Pour cette raison, il est paradoxal que l’idéal de beauté soit plus grand et plus important qu’il ne l’a jamais été. Mais techniquement, il y a beaucoup plus de possibilités qu’autrefois pour améliorer son apparence. Et on voit que ce sont surtout les femmes déjà malheureuses qui recourent aux interventions esthétiques.

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