Carte blanche

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Pourquoi tant de haine dans les commentaires sur les réseaux sociaux ? Tentative de compréhension (carte blanche)

Les commentaires sur les réseaux sociaux débordent souvent de haine. Comment expliquer cet étrange phénomène? Gisèle Dedobbeleer, responsable RH et « citoyenne engagée », tente de décrypter et de comprendre les « haters ».

Nombreux sommes-nous, gens mesurés que nous sommes ou estimons être, à nous étonner de la virulence de certains commentaires sous les articles de presse relayés sur les réseaux sociaux. La situation, sans doute, date de bien avant, mais m’est apparue au printemps 2021.

Et pas avant, alors que notamment les mouvements de foule en faveur du climat, à l’évidence, avaient déjà suscité leur lot de commentaires de tous types. Et bien d’autres faits d’actualité, probablement.

Mais jusque là, je ne lisais pas les commentaires sous les articles ou, s’ils me venaient à la lecture, sans doute me disais-je qu’il s’agissait là de quelques-un.e.s qui, à l’évidence, avaient dormi contre le radiateur durant toute leur scolarité. Et ce malgré, très certainement, une énergie démesurée déployée par les enseignant.e.s qui s’étaient succédé à leur chevet de leurs 3 à leur (au moins) 18 ans.

Or donc au printemps 2021, j’ai commencé à lire des commentaires virulents, sous ces mêmes articles ou dans le fil de certain.e.s de mes relations. A mon grand étonnement. Des personnes que je jugeais jusque là cohérentes dans les échanges que nous avions ne me le semblaient plus. Des termes que je jugeais d’un excès ridicule ou choquant ont commencé à circuler. Parfois, honnêtement, aussi parmi les pro-vaccins. Mais le plus souvent en provenance des antivaccins ou qui ne s’assumaient pas comme tel.le.s mais se décrétaient « esprits éclairés » ou « prudent.e.s ». Discrimination, persécution, dictature sanitaire, passe « nazitaire », Holocaust, étoile jaune, Shoah, collabos, muselière, tout le bestiaire négatif en termes d’idéologie (moutons, rats, corbeaux, serpents, cafards). Thèses fumeuses comme l’ « Etat profond ». Complots de tous types. Ces mystérieux « ils » si souvent ainsi nommés. Les « eux » des théories organisationnelles de gestion du changement. L’autre dans tout son mystère victimaire. Celui qui est contre moi. Citations de Brecht, Orwell ou autres penseurs libertaires utilisées à tout va et souvent hors de propos. Etant moi-même friande de bons mots, j’ai un jour écrit qu’il faudrait instaurer un permis de citer, tant ces citations orwelliennes ou camusiennes sorties de leur contexte m’exaspéraient, et que beaucoup manqueraient cet examen.

Février 2022, le combat pro ou anti-vaccinal perd (provisoirement ?) de sa vigueur ? Qu’à cela ne tienne, voici que survient le basculement en Ukraine et nous voilà reparti.e.s dans les excès de tous poils. Il est facile de rire de cet état de fait en décrétant que les virologues FB sont devenu.e.s expert.e.s en géopolitique. Ce que ces mêmes personnes, à raison d’ailleurs, interprètent comme du mépris. Ce qui renforce leur sentiment d’être persécuté.e.s. Par Big Pharma, Bill Gates, les politiques, le capital, ce fameux et mystérieux « Etat profond », les « ils », les moutons. Tout ensemble ? On ne le sait pas. Peur de l’autre, de celui ou celle qui pense différemment. Rejet. Et le fossé se creuse. Désolant.

Très souvent, à ces lectures, vient l’évidence que ces propos polémiques sont hors sujet. C’est en effet souvent le cas. Mais débattre avec des inconnu.e.s ou même des connu.e.s est vite déplaisant, tant la tentative de contre-argumentation vire souvent bien vite à une bordée d’anathèmes. Après quelques tentatives, beaucoup ont alors décidé de s’éloigner des réseaux sociaux, jugés le vecteur et donc le provocateur de ces excès. Ce que je trouve sincèrement dommage. Les réseaux sociaux sont un outil. Ils sont ce que nous en faisons. Incubateurs d’échanges positifs ou anxiogènes, accélérateurs de proximité amicale ou convictionnelle ou d’agressivité. A nous d’en choisir l’usage que nous en ferons.

Les diaboliser nous prive de leurs inestimables bienfaits.

Et s’en retirer laisse entre eux les « autres » dans une étrange cacophonie de cour des miracles, qui hurlent sous les fenêtres du château-fort médiatique d’où personne ne leur répond. En effet, nombre de services RH des médias conseillent, à raison, à leurs journalistes de ne surtout pas consulter les commentaires sous leurs articles, dans le souci légitime de leur bien-être au travail : remarques sexistes, insultes, commentaires déplacés sur le physique des personnes citées, tout ou presque y passe. Or cet entre-soi mortifère conforte certain.e.s dans leur pensée, faute d’espace de réel débat contradictoire. Et empêche, en tout cas là, ce débat.

Alors ?

Tenter de comprendre.

Il semble que sur certains sujets, Covid, géopolitique, climat, égalité des chances, et tant d’autres, nous ayons perdu toute mesure.

Et quand nous tentons d’être mesuré.e.s dans nos propos, que nous arrive-t-il ? Nous sommes littéralement traîné.e.s dans la boue sur ces forums. eux-ci soient alors instrumentalisés ou risquent de l’être par plus extrême que nous.

Car une caution scientifique, même tronquée d’une bonne part de son contexte et de ses intentions, est toujours bonne à prendre

Un exemple : l’utilisation des propos d’Yves Coppieters au sujet des politiques vaccinales anti-Covid. Je n’ai pas le plaisir de le connaître. Mais on me confirme sa sagesse et sa mesure. Dans la plupart des articles où il est cité, il rappelle combien il est important de se faire vacciner. Loin de lui, donc, de promouvoir la non-vaccination. Il tente simplement de mettre en garde contre le risque social de contraindre quelqu’un.e sans le persuader. Et voudrait surtout donc travailler à cette conscientisation, pour susciter une adhésion raisonnée. On en est hélas loin. Et ses propos sont récupérés avec virulence par la blogosphère anti-tout. Car une caution scientifique, même tronquée d’une bonne part de son contexte et de ses intentions, est toujours bonne à prendre.

Ces adultes incapables de mettre des mots sur leurs ressentis

On le sait, il n’est pas nécessaire, loin de là, d’éprouver une volonté de tromper pour le faire. Ainsi, nombre de mouvements à caractère sectaire ne sont pas nés de la volonté d’un gourou quelconque de se faire de l’argent sur le dos de quelques adaptes fragiles et crédules. Au contraire. De très nombreux mouvements, parfois très toxiques dans leurs pratiques, s’appuient sur la bonne foi de leur créateur. Il, plus rarement elle, croit sincèrement oeuvrer pour le bien d’autrui. 

Il semble donc que beaucoup d’adultes soient littéralement incapables de mettre des mots sur leurs ressentis, quels qu’ils soient et surtout s’ils sont négatifs. Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur du monde, a écrit Camus. Phrase si souvent mal citée et mal comprise. Mais si vraie.

Augmenter le niveau de conscience (« qu’est-ce que je vis en cette minute et qu’est-ce que j’en ressens ? ») et d’expression. Quels sont mes ressentis, mes besoins et que puis-je apporter au monde. De toute personne, adulte en devenir ou déjà adulte, titulaire d’un diplôme d’ingénieur ou sans titre certifiant. Adulte. Citoyen.ne.

Alors ?

Que faire, d’un point de vue individuel au minimum, mais aussi nécessairement sociétal, pour modifier ce paradigme ? Comment parvenir à une société qui permettrait non pas à chacun.e, ne soyons pas naïf.ve.s, mais à un maximum de nous de pouvoir mettre des mots sur nos inconforts de vie et de pensée et sur nos doutes sans crier au loup quand il n’est pas nécessaire de le faire. D’où viendra la solution, car je veux qu’elle existe ?

Du cours de citoyenneté ajouté au cursus du secondaire puisqu’à l’évidence, hélas, ceux de langue maternelle et d’histoire ne suffisent pas pour certains ? Peut-être. Je l’espère sincèrement.

Mais avant cela ? Et surtout pour les millions que nous sommes, entre 18 et 108 ans ?

  • Social lifelong learning. Education tout au long de la vie.
  • Médias. Multiples. Pluralistes. Eclairés.
  • Rôles modèles dans le quotidien. Il en existe des milliers, qu’ils et elle soient politiques, intellectuel.le.s mais aussi de tous métiers, de tous niveaux sociaux, économiques, culturels et de tous âges.

Et espérer, espérer encore que la posture de calme détermination peut avoir un impact, aussi infime soit-il, sur celles et ceux dont nous croisons la route.

Croire aux effets papillon.

Mais un changement pour être durable, gagne à être systémique. Les initiatives individuelles, nécessaires, ne suffisent pas.

Mesdames et Messieurs les Ministres en charge des matières hélas scindées, et parfois de niveaux de pouvoir différents, de l’enseignement obligatoire, supérieur, de la formation professionnelle, de l’égalité des chances, du travail, de l’emploi, si nous en parlions ? Une mission de vie reste à inventer, de l’ordre de « être un.e adulte responsable dans notre monde vulnérable, incertain, complexe et ambigu* » .

Pour reprendre une phrase du philosophe Jean-Pierre Dupry, « il faut prendre les catastrophes comme certaines, si l’on veut pouvoir les éviter ». Alors évitons ensemble la catastrophe de l’invidualisme et du repli sur soi et son semblable, dont ces réactions sur les réseaux sociaux sont une des démonstrations.

Passons ensemble de la compétition et l’affrontement stériles à l’hyper coopération féconde. Inventons un autre vivre ensemble en adultes conscient.e.s de qui nous sommes.

Vraiment, si nous en parlions ?

Gisèle Dedobbeleer, master en langues romanes, RH dans la fonction publique et citoyenne engagée

*En jargon RH et managérial, on parle de monde VUCA.

Le titre et l’intertitre sont de la rédaction. Titre original: « Pour une vie citoyenne sereine : éloge de la mesure et la nuance« 

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