Carte blanche

Comment le lobby nucléaire européen soutient Poutine

De toutes les sanctions prononcées contre la Russie, aucune ne concerne le nucléaire, dénoncent Luc Barbé (Etopia)  et Alex Polfliet (Zero Emission Solutions).  » La Russie continuera à gagner de l’argent grâce à la coopération avec le secteur nucléaire européen ».

Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Union européenne a déjà approuvé neuf paquets de sanctions contre la Russie. L’accent est mis sur la non-importation de sources d’énergie : gaz naturel, charbon et, depuis début décembre également, pétrole. Mais un secteur énergétique est épargné : le nucléaire.

Rosatom (NDLR:  entreprise publique russe spécialisée dans le secteur de l’énergie nucléaire) représente un tiers de toute la conversion mondiale d’uranium et 40 % de l’enrichissement d’uranium dans le monde. En 2021, 20 % de l’uranium utilisé dans l’Union européenne provenait de Russie et cinq États membres, dont la Slovaquie et la Bulgarie, possèdent des centrales nucléaires de fabrication russe qui fonctionnent avec du combustible nucléaire russe.

L’importation d’uranium, de combustible nucléaire et de technologie nucléaire n’est pas interdite. Néanmoins, le 1er mars de l’année dernière, le Parlement européen a demandé de mettre fin à toute coopération avec la Russie dans le secteur nucléaire. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a insisté en ce sens l’été dernier, également sans succès. Cela signifie que la Russie continuera à gagner de l’argent grâce à la coopération avec le secteur nucléaire européen.

Dans les années à venir, le secteur nucléaire fera tout ce qui est en son pouvoir pour
prolonger son existence, même si cela nécessite une coopération avec le régime de Poutine.

La Russie est un acteur central du commerce international du nucléaire par l’intermédiaire de l’entreprise publique Rosatom. Fondée en 2007 par Vladimir Poutine, il y a regroupé toutes les activités nucléaires russes – civiles et militaires, publiques et privées. Ce conglomérat se compose de 350 entreprises employant environ 290 000 personnes.

L’entreprise est active dans tous les domaines du secteur, de l’extraction de l’uranium jusqu’à la construction et l’exploitation de centrales nucléaires, le stockage des déchets, en passant par la production de combustible et d’armes nucléaires. Son PDG est Alexey Likhachev, nommé par Vladimir Poutine.

Centrales nucléaires françaises

Il n’est pas possible de trouver du jour au lendemain une entreprise, en dehors de Russie, capable de fabriquer ce combustible nucléaire. Il faudrait, pour ce faire, une période transitoire de plusieurs années. Et cela n’arrivera pas prochainement, car l’Union européenne n’a pas encore décidé de réduire sa dépendance vis-à-vis de Rosatom avec laquelle la collaboration est trop intense. Pour la France, en particulier.

Getty Images

L’automne dernier, par exemple, la France a exporté vers la Russie de l’uranium issu du combustible usé de ses centrales nucléaires, afin d’y être traité. Henri Proglio, ex-patron d’EDF, est membre du Conseil International de Rosatom et a affirmé publiquement qu’il ne démissionnerait pas. Des entreprises comme EDF et Framatome travaillent depuis des années avec Rosatom dans la conception et la construction de centrales nucléaires.

Alors qu’Emmanuel Macron critique durement la guerre en Ukraine, il bloque en coulisse tout boycott du secteur nucléaire russe, à la grande satisfaction de Poutine. Les intérêts nationaux priment sur ceux du peuple ukrainien. Macron sait aussi que le secteur nucléaire français est dans une situation difficile depuis des années. Actuellement, 35 % des réacteurs nucléaires sont à l’arrêt et il y a un gros risque de coupures d’électricité cet hiver. La construction de la centrale nucléaire de Flamanville n’est toujours pas terminée, après onze ans de travaux. Selon la Cour des Comptes française, le budget initial est passé de 5,5 milliards d’euros à 19 milliards. La filière nucléaire française ne veut donc pas se désolidariser de Rosatom maintenant. Ses intérêts pèsent apparemment plus lourd que la tragédie de la guerre en Ukraine.

Suivez notre live sur la guerre en Ukraine, toutes les dernières informations en direct

Et chez nous ? Pendant des années, une partie de l’uranium destiné à nos centrales nucléaires provenait de Russie et du Kazakhstan, dont Poutine contrôle le secteur nucléaire. Heureusement, cette année, la collaboration avec Rosatom a pris fin. Pour son nouveau réacteur Myrrha, le Centre d’Etudes Nucléaires (CEN) belge utilise bien une technologie développée par des experts russes et utilisée par l’armée russe depuis des années dans les sous-marins nucléaires, mais la coopération entre le CEN et les instituts de recherche russes a été suspendue cette année. Heureusement !

Pas de contrôle démocratique

Comment le secteur nucléaire parvient-il à échapper à un boycott ? Parce qu’il bénéficie d’un régime d’exception tel qu’il échappe aux mécanismes de contrôle normaux dans une démocratie. En voici quelques exemples.

Le Traité de Lisbonne de 2007 a simplifié l’architecture institutionnelle européenne et accru le pouvoir du Parlement européen. Mais le traité Euratom, et donc aussi l’agence atomique du même nom, n’ont pas été inclus dans la réforme. Le Parlement européen n’a donc pas voix au chapitre en cette matière.

Notre législation sur la publicité de l’administration a – et c’est heureux – un périmètre très large. Mais notre créativité institutionnelle a permi d’en exclure le Centre d’Etudes Nucléaires (CEN), alors même que le contribuable paie 55 millions d’euros par an et que le gouvernement nomme les membres du conseil d’administration. Combien les producteurs de déchets nucléaires versent-ils au gouvernement pour le stockage de déchets nucléaires ? C’est un secret d’état. Même nos députés n’ont pas le droit de le savoir et ne peuvent donc le vérifier.

L’électricité de nos centrales nucléaires apparaît dans nos statistiques comme « électricité domestique », à l’image de celle issue du vent ou du soleil. C’est évidement mensonger, car l’uranium de nos centrales ne provient pas de Tirlemont ou Dinant mais de pays comme le Niger. Ce mensonge est très intéressant pour le secteur, qui peut ainsi affirmer qu’il participe à notre souveraineté énergétique. Conséquence, on maintient l’enjeu de l’extraction de l’uranium en-dehors du débat : il pourrait en effet soulever des questions sur les conditions de travail des mineurs ou sur le fait qu’après des décennies de production d’uranium, le Niger est toujours un des pays les plus pauvres du monde…

Toutes ces exceptions ne sont pas contenues dans une loi, une directive ou un traité, mais sont réparties sur de nombreux textes, ce qui rend la traçabilité difficile. Mais aux moments critiques, ceux-ci sont bien utiles pour protéger le secteur nucléaire des regards et des questions de la presse, du public et du parlement. On le voit bien dans le débat sur la Russie et l’Ukraine : le désaccouplement des secteurs nucléaires européen et russe doit être évité à tout prix.

L’Ukraine demande l’application de sanctions au secteur nucléaire russe. L’UE placera-t-elle la vie de 44 millions d’Ukrainiens et la défense de la démocratie au-dessus des intérêts d’un secteur industriel particulier ?

Prolonger son existence

En 2021, dans le monde, quinze fois plus d’investissements sont allés au secteur des énergies renouvelables qu’à l’énergie nucléaire. La part de cette dernière dans la production d’électricité est tombée en-dessous de 10 %, tandis que la part de l’électricité produite à partir de sources d’énergies renouvelables y est supérieure. L’énergie renouvelable est devenue considérablement moins chère et continue son mouvement à la baisse alors que, dans le même temps, le coût de l’énergie nucléaire augmente. Le secteur nucléaire est donc en grande difficulté et ce, depuis des années. Il fera tout pour prolonger son existence, même si cela passe par une coopération avec le régime de Poutine.

L’Union européenne prévoit d’approuver le mois prochain un dixième paquet de sanctions contre la Russie. L’Ukraine a récemment demandé, une nouvelle fois, une approche ferme vis-à-vis du secteur nucléaire russe pour contrer le régime de Poutine. Espérons que l’Union européenne place la vie de 44 millions d’Ukrainiens – et la défense de la démocratie contre un despote – au-dessus des intérêts d’un secteur industriel particulier.

Luc Barbé, chercheur associé d’Etopia, auteur de Kernenergie in de Wetstraat. Dissectie van de deals (2005) et La Belgique et la bombe. Du rêve atomique au rôle secret dans la prolifération nucléaire (Etopia, 2012)

Alex Polfliet, expert en énergie et fondateur de Zero Emission Solutions.

Ce texte a été publié en néerlandais dans le journal De Standaard

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content