Pendant deux ans, Alice Barraud a cherché le moyen de poursuivre ses acrobaties sans son bras gauche. © PHOTO: FABIEN DEBRABANDERE

Voltiger malgré tout

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Parmi la vingtaine de spectacles à l’affiche à Bruxelles, le festival circassien Up accueille MEMM, le solo renversant d’Alice Barraud, accompagnée par le multi-instrumentiste Raphaël de Pressigny. Une exploration lumineuse des chemins de la résilience.

MEMM. Le titre de ce spectacle à voir prochainement au festival Up (1) n’a rien à voir avec l’identique (même) ni avec l’imitation (mème). C’est un acronyme, celui de « mauvais endroit au mauvais moment », en l’occurrence à la terrasse d’un restaurant, le 13 novembre 2015, le soir des tragiques attentats de Paris. Une balle dans le bras et pour Alice Barraud, c’est un rêve qui vole en éclats, un début de carrière brisé net.

Le cirque, elle sait que c’est cela qu’elle veut faire depuis l’enfance. « J’habitais à Massy, près du Pôle national cirque d’ Antony, évoque-t-elle. Nous étions abonnés et depuis toute petite, je voyais au moins quatre spectacles de cirque contemporain par an avec toute ma famille. Je faisais aussi de la danse, de la musique, du théâtre et, dans le cirque contemporain, j’ai découvert qu’on n’avait pas à choisir entre tout ça, parce qu’il y avait à la fois la performance sportive et la dimension artistique. Un jour, devant un spectacle, j’ai vraiment eu un élan, je me suis levée parce que j’avais envie de rejoindre la voltigeuse qui était sur scène. Je me suis rassise et je me suis dit: je veux être cette fille qu’on balance dans tous les sens. Je devais avoir 8 ou 9 ans et ça ne m’a jamais quittée. »

Je voulais être cette fille qu’on balance dans tous les sens.

Soutenue par ses parents dans ce projet, Alice Barraud entre, après son bac, au Centre régional des arts du cirque de Lomme, à Lille, où elle se forme pendant quatre ans à la voltige et aux portés acrobatiques aux côtés d’Abdel Senhadji et Mahmoud Louertani, de la compagnie XY. Le 13 novembre 2015, cela fait un an qu’elle est sortie de l’école et elle prépare alors deux créations: Les Dodos, avec la compagnie Le P’tit Cirk (passé chez nous, à Marchin, en 2018), et Charcuterie fine, un spectacle de rue en duo avec Mikis Matsakis. « Après l’attentat, tous m’ont dit qu’ils m’attendraient, se souvient-elle. Alors que les médecins me disaient qu’il fallait que j’arrête ce métier et que je pense à autre chose, mes amis m’encourageaient à continuer, parce que de toute manière, le cirque est tellement varié qu’on pourrait toujours trouver une place pour un handicap. Au départ, eux et moi, on pensait que j’allais recommencer plutôt en tant que comédienne mais je me suis vraiment battue pour reprendre ce rôle d’acrobate. Au centre de rééducation, j’ai cherché pendant deux ans des moyens de faire sans mon bras gauche et puis, j’ai testé avec mes porteurs des figures qui ne sollicitaient pas ce bras. »

Voltiger malgré tout
© PHOTO: FABIEN DEBRABANDERE

Plus forts

Le soir des attentats, Alice Barraud n’était pas seule. A côté d’elle, son frère Aristide a, lui aussi, été blessé, au poumon, à la cuisse et à la cheville. Lui a dû dire adieu à sa carrière de rugbyman, sans alternative. Tous deux ont trouvé dans l’écriture un moyen d’exprimer ce qu’ils ont traversé. Aristide a publié un livre, Mais ne sombre pas (Seuil, 2017). Alice, elle, a très vite pris des notes dans des carnets, qui sont devenus la base d’un spectacle. MEMM, donc. « J’avais l’habitude d’écrire tout le temps dans des carnets, raconte-t-elle. Pas un journal intime, mais plutôt, comme j’ai une très mauvaise mémoire, pour ne pas oublier des phrases d’un auteur qui me touchent ou des idées de création. Ici, peut-être que j’avais besoin d’écrire des choses que je ne pouvais pas dire à mon entourage. Parce que, évidemment, tout le monde était très inquiet pour mon frère et moi et nous, on s’est très vite rendu compte que soit on sombrait dans ce drame et on emportait tout le monde avec nous, soit on était plus forts. On s’est un peu forcés à rire, à dire que ça allait, à ne pas avoir de haine ni de colère, à accepter l’événement. Ça ne voulait pas dire qu’on ne vivait pas une catastrophe. Ces carnets me permettaient d’avoir un petit défouloir pour les choses que je ne pouvais dire à personne. »

Cette force de vie irradie son spectacle, où elle évolue seule sur et autour d’un lit d’hôpital, mais accompagnée en live par la musique de son compagnon multi-instrumentiste, Raphaël de Pressigny, le batteur du groupe Feu! Chatterton. Ce presque solo, Alice Barraud a tenu à lui donner un côté clownesque. « J’ai toujours voulu mêler la performance technique au rire et je me suis formée dans différents stages professionnels de clown. Après les attentats, je me suis dit que si je parvenais à en faire un spectacle de clown, j’aurais vraiment gagné sur toute cette histoire. Mais quand j’ai rouvert mes carnets, j’ai bien compris que ça ne serait pas que drôle. Cependant, pour moi, ce n’était pas possible de faire ce spectacle sans scène burlesque, parce que c’était à l’image de toute ma reconstruction: je ne voulais pas qu’on s’apitoie, qu’il y ait du pathos, que les gens sortent remplis de colère, mais, au contraire, qu’ils trouvent des chemins pour qu’à chaque obstacle de la vie, on puisse rire, continuer à sourire, à avancer. » Une magistrale leçon.

(1) MEMM, au théâtre Varia, à Bruxelles, les 26 et 27 mars.

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