Le  » non  » de la rue

Le mouvement altermondialiste a souvent servi de support logistique à la protestation mondiale, d’une ampleur rarement atteinte, contre la guerre en Irak. Non sans quelques dérives, en Belgique, liées à l’agitation du PTB et de la Ligue arabe européenne d’Abou Jahjah

Du jamais-vu depuis la guerre du Vietnam ! La société civile mondiale se donne à voir à longueur de manifestations. Deux millions de personnes dans les rues des deux hémisphères, le week-end des 22 et 23 mars derniers. En Belgique, deux, parfois, trois générations se retrouvent dans la même dénonciation de la guerre en Irak. Qu’est-ce qui jette des familles entières, des étudiants – dont, pour certains, c’est le baptême politique -, des lycéens, des Monsieur Tout-le monde et des militants pur jus dans ces happenings (à peu près) débonnaires ? La violation de la légalité internationale, l’arrogance de George W. Bush, une détestation instinctive de la guerre et, maintenant, l’horreur concrète des combats.

Les mois de tractations diplomatiques qui ont précédé l’intervention anglo-américaine en Irak ont certainement conditionné les opinions publiques à se rebeller contre l’unilatéralisme américain. Dans les pays industrialisés, le mouvement vient cependant de plus loin. De la lente montée, depuis trois ou quatre ans, du mouvement altermondialiste. Celui-ci a réappris aux citoyens qu’ils détenaient un réel pouvoir de contestation et de proposition.  » Ce qui ce passe en Irak, analyse Bernard Duterme, directeur adjoint du Centre tricontinental, à Louvain-la-Neuve, est la traduction, au niveau militaire, des rapports de force injustes que nous dénonçons dans la mondialisation de l’économie. Rien d’étonnant à ce qu’il se produise des convergences qui existent, depuis le début, dans la nébuleuse des thèmes développés par notre mouvement. On a souvent stigmatisé les Etats-Unis pour leur attitude isolationniste dans différents dossiers. Avec la guerre contre l’Irak, cet enjeu est exprimé très clairement à l’échelle planétaire, ce qui ne fait pas de Saddam Hussein un libérateur du Sud comme d’aucuns voudraient le faire croire, ni des Etats-Unis le mal absolu. Ce simplisme n’est pas dans nos habitudes…  »

Cette actualité a fini par s’imposer, reléguant dans un relatif arrière-plan les thèmes plus classiques des altermondialistes, comme le débat sur l’Accord général sur le commerce des services (AGCS), qui est loin d’avoir fait recette, au début du mois de février, dans les rues de Bruxelles. Les gens avaient déjà la tête ailleurs. Uni par Internet et une planification rigoureuse de ses combats, le mouvement altermondialiste offre une caisse de résonance extraordinaire, sur le plan logistique, à la protestation contre la guerre en Irak. Cette structuration souple et internationale a aidé à créer des  » événements  » à l’échelle planétaire. A Florence, en novembre 2002, le Forum social européen arrête une date européenne – le 15 février 2003 – pour manifester contre la guerre qui se prépare, inéluctablement. Le Forum social de Porto Alegre, en janvier 2003, propulse cette date sur orbite internationale. Le jour venu, c’est un succès total. Les images des manifs dans le monde donnent le tournis. A Bruxelles, 70 000 personnes sont descendues dans la rue. Hormis l’énorme exception de la Marche blanche, en octobre 1996 (300 000 manifestants), on n’avait plus connu cela depuis les grandes mobilisations des années 1970 et 1980 contre la guerre au Vietnam et l’installation des euromissiles.

Et ce n’est pas fini. En décembre 2002, à Copenhague, un ensemble de plates-formes anti-guerre décident de lancer un deuxième mot d’ordre de protestation pour le 15 mars. Ce jour-là, même défilé d’images bariolées en faveur de la paix, un peu moins répandues, toutefois, dans l’ensemble du monde. Les citoyens européens – en particulier là où les gouvernements ont pris leurs populations à rebrousse-poil : Espagne, Grande-Bretagne, Italie…- votent avec leurs pieds. A Bruxelles, où ce divorce n’existe pas, il y aura encore quelque 45 000 marcheurs pacifistes. Le jour du début de l’offensive anglo-américaine, des citoyens manifestent leur réprobation presque spontanément aux quatre coins du pays. Ainsi, à Verviers, une poignée de  » citoyens pour la paix  » réussissent sans effort à faire descendre 300 personnes dans le centre-ville. Réfugiés kurdes, politiques, responsable de mosquée, militants chrétiens, jeunes femmes arabes et citoyens conscientisés, n’appartenant à aucun mouvement, se retrouvent sur une base minimaliste : non à la guerre, non au viol de la légalité internationale, non au survol et au transfert de matériel militaire américain sur le territoire belge. Pas d’incidents à signaler, alors qu’ailleurs, déjà, des lézardes apparaissent.

Abou Jahjah persona non grata

A Liège, le samedi 22 mars, les manifestants (quelques milliers) ont défilé dans deux cortèges différents : d’un côté, les anti-guerre/altermondialistes, de l’autre, l’extrême gauche alliée à la Ligue arabe européenne. A Bruxelles, où ces deux tendances avaient fait taire leurs divergences, la manifestation a réuni environ 20 000 personnes.  » La masse des manifestants n’appartiennent à aucune association, précise Arnaud Zacharie, président du mouvement Attac (Association pour la taxation des transactions commerciales). Ils viennent à titre individuel, dans une démarche de nature éthique.  » Cette mobilisation pacifique risque cependant de souffrir des incidents graves qui se sont produits devant l’ambassade américaine, boulevard de la Régence, à Bruxelles, placée sous haute protection policière. Dans un brouhaha de jets de projectiles et d’invectives, trois jeunes gens d’origine arabe ont mis le feu à un drapeau américain. Un énorme retour de flamme a enveloppé l’un d’eux : il est toujours dans un état critique. Les forces de l’ordre, généralement discrètes – trop, si l’on considère l’accident du boulevard de la Régence, mais on aurait crié à la provocation dans le cas contraire – ont, semble-t-il, réagi de manière excessive, en fin de journée. Et, regrette le Centre national de coopération au développement (CNCD), elles ont procédé à des arrestations abusives.

Une telle expérience laissera des traces.  » La plate-forme contre la guerre en Irak est constituée de plus de 200 associations qui vont des syndicats à une très large palette de mouvements progressistes « , explique Arnaud Ghys, coordinateur et responsable du secteur  » paix  » au CNAPD (Coordination nationale d’action pour la paix et la démocratie). Elle a réussi, jusqu’à présent, à trouver un terrain d’entente avec sa branche ultra, StopUSA (www.stopusa.be), une émanation du couple infernal formé par le PTB (Parti du travail de Belgique), stalinien, et la Ligue arabe européenne d’Abou Jahjah. En cause, leurs positions respectives par rapport au dictateur irakien, que StopUSA soutient, sur la base du principe de non-ingérence.  » Ni Bush ni Saddam « , répondent en ch£ur les majoritaires.  » En Flandre, le PTB occupe une place plus importante dans le mouvement pour la paix qu’en Wallonie et à Bruxelles, remarque Dominique Weerts, secrétaire général du CNCD. Depuis vingt ans, nous sommes bien obligés de travailler avec eux au niveau national. Ce n’est jamais facile, mais il y a moyen. En revanche, depuis qu’Abou Jahjah s’est mis dans le sillage du PTB, cela devient tout à fait inacceptable.  »

De fait. Le 22 mars, un garde du corps d’Abou Jahjah a étendu de deux coups de poing en pleine figure un membre du service d’ordre qui s’interposait entre le leader de la Ligue arabe et Ludo, une figure connue du mouvement pacifiste flamand Vrede, dont Abou Jahjah ne voulait pas en tête de la manifestation. Autre comportement inexcusable de l’activiste et de ses troupes de choc : avoir déserté les lieux, en dépit de ses engagements antérieurs de participer au maintien de l’ordre, précisément lorsque des jeunes manifestants ont commencé à  » péter les plombs « . La plate-forme contre la guerre en Irak, qui ne tient pas à effaroucher les manifestants pacifiques, espère encore fixer un calendrier d’actions consensuelles, en réaction à une guerre qui, sur le terrain, se révèle déjà épouvantable. Infiniment plus que les petits jeux de la rue bruxelloise.

Marie-Cécile Royen

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