Le cri de deux juges : n’ouvrez pas Schengen !

Le premier est belge. Le second vient d’un pays de l’Est, gangrené par la mafia russe. Son histoire est ahurissante. A deux, ils ont écrit un roman pour nous prévenir de ne pas élargir l’espace Schengen. Inquiétant.

Voir sa fille assassinée, juste à côté de soi, à cause du métier qu’on exerce avec intégrité… Il n’y a pas d’épreuve plus insupportable pour un père. C’est ce qui est arrivé à Alain-Charles Faidherbe. Ce magistrat a dû changer de nom en se réfugiant en Belgique. Il vivait dans un pays d’Europe centrale qui, situé à moins de deux heures d’avion de Bruxelles, est membre de l’Union européenne et candidat à l’intégration de l’espace Schengen. Un pays dont il préfère encore taire le nom, pour des raisons de sécurité, même treize ans après l’avoir fui. Un pays rongé par la corruption, à tous les étages de l’appareil d’Etat, et où la mafia russe a pris le relais des tyrans communistes.

Un samedi hivernal de 1999, le juge Faidherbe se promenait avec son épouse et ses filles de 4 et 12 ans, sur la place de la Révolution, dans une ville contrôlée par les  » familles  » et où il était devenu magistrat anti-mafia. Planqué dans un immeuble surplombant la place, un sniper a pris pour cible Diana, l’aînée des deux enfants. Touchée à l’abdomen, elle s’est effondrée aux pieds de son père. Le crime était signé. Peu auparavant, le juge avait fait perquisitionner et auditionner un ponte de la mafia russe. Les méthodes de celle-ci sont connues : s’en prendre d’abord aux proches puis, quand il ne reste plus personne, achever la cible.

Les criminels n’étaient donc pas rassasiés. Ils ont tenté, plus tard, d’enlever la cadette, puis de la renverser en voiture. Finalement, un tueur à gages a reçu pour mission d’éliminer la famille. Les Faidherbe auront la vie sauve grâce à un concours de circonstances : la compagne du tueur est une ancienne prostituée qui, des années auparavant, avait comparu devant le juge après avoir été violée par les policiers qui l’avaient arrêtée… Elle avait été libérée. Le magistrat et les siens auront alors deux jours pour plier bagages. Ils trouveront refuge à l’ambassade de Belgique avant d’être exfiltrés vers Bruxelles où ils devront se construire une nouvelle existence, apprendre une nouvelle langue et, pour lui, reprendre des études de droit… belge.

C’est ainsi qu’Alain-Charles Faidherbe et le juge d’instruction bruxellois Michel Claise, spécialisé dans la lutte contre la criminalité en col blanc, se sont rencontrés, dans les couloirs du palais de justice puis autour d’un verre au café L’Inattendu, un repaire marollien de magistrats et de flics.  » Lorsqu’il m’a raconté son histoire, j’étais glacé, se souvient Michel Claise. L’idée d’écrire un livre ensemble est vite apparue comme une nécessité. Les noms de personnes et de lieux ont été rendus anonymes. Mais les faits sont rigoureusement authentiques.  » Même la rencontre amicale, il y a une quinzaine d’années, entre le ministre de la Justice et un responsable de la mafia russe placé sur écoute.

Cri d’alarme

La nécessité du livre : rien n’a changé dans ce pays corrompu depuis 2001, l’année où Faidherbe l’a quitté dans l’urgence. Au contraire.  » Il suffit d’interroger les membres du parquet de Bruxelles qui se rendent régulièrement dans ce pays lors de missions de coopération, avance le magistrat exilé. Ils m’ont décrit le luxe des villas de leurs homologues étrangers. Un luxe qu’un salaire de juge ne permet pas. Très loin de là.  » Et Michel Claise d’abonder dans le même sens :  » Selon moi, laisser entrer cet Etat au sein de l’Union européenne, c’était déjà très risqué, car on a créé un couloir avec les mafias de l’Est. Mais élargir les frontières policières de l’espace Schengen à ce pays serait catastrophique. Ce serait ouvrir la boîte de Pandore.  »

Le cri d’alarme est lancé. La liste des concernés est courte. Seuls deux pays de l’ancien bloc de l’Est, membres de l’UE, frappent avec insistance à la porte de la forteresse Schengen : la Bulgarie et la Roumanie. Pour l’instant, les évaluations européennes sur l’évolution de la corruption dans ces Etats restent négatives.  » Mais jusqu’à quand ?  » s’interroge le juge Claise, qui affirme que le pays visé est plus corrompu encore que la Grèce mais qu’il n’attire pas autant l’oeil des médias. Le livre Les poches cousues (éditions Luce Wilquin), écrit à quatre mains, est donc un ouvrage à portée politique. Les auteurs espèrent que les responsables politiques, au sein de la capitale européenne, seront sensibles à l’histoire de Faidherbe et y verront, au-delà de sa forme romancée, un sérieux avertissement.

La vie du magistrat de l’Est est un roman depuis le début. Le jeune Mikhaïlovitch – le nom de Faidherbe dans le livre – se découvre une vocation dès l’âge de 6 ans, après avoir assisté à une audience rendue par son voisin qui se trouve être président d’un tribunal.  » Si tu veux être un juge qui respecte les gens dans ce pays pourri, il faudra coudre tes poches « , l’avise celui-ci. Une parole qu’il n’oubliera jamais. C’est donc les poches cousues que Mikhaïlovitch débutera sa carrière, dans les années 1980, n’hésitant pas à condamner des membres du parti communiste lorsqu’il le faut, au grand dam de sa hiérarchie. Surnommé  » l’emmerdeur  » ou  » le fou « , il résistera à toutes les tentations et toutes les pressions : dessous de table, voiture offerte par le parti, professionnelles de luxe, mais aussi brimades, menaces, changements d’affectation, accusations mensongères, etc.

Le juge Mikhaïlovitch a la tête dure. Il fait partie d’une race devenue rare, celle des hommes d’honneur.  » C’est une valeur que m’a inculquée mon père qui a toujours été mon seul dieu. Etant athée, je n’en ai jamais eu d’autres. Il était d’une droiture exemplaire « , sourit Faidherbe. Une droiture qui a inspiré à son fils son idéalisme. Rien n’entamera son intégrité, même à partir de 1989. Car, si la chute du Mur a inspiré quelques espoirs, elle n’a rien changé au système de corruption qui, derrière la façade de nouvelle démocratie, s’est maintenu et même aggravé. Le gouvernement social-démocrate a perpétré les méthodes des anciens maîtres communistes. L’honnêteté est restée l’exception…

Le seul véritable changement a été l’arrivée de la mafia russe qui a pris les commandes économiques du pays. Pour Mikhaïlovitch, l’adversaire sera de taille, d’une cruauté implacable. Comme sous l’ère communiste, il ne pourra compter sur aucune institution pour l’épauler, seulement sur certains hommes au sein de ces institutions, convaincus par son combat, tel le colonel Gontcharov de la Sûreté de l’Etat qui assurera, un temps, sa sécurité, ou un secrétaire d’Etat à la Justice, depuis lors disparu, qui lui donnera une formation anti-mafia.

Le magistrat tentera aussi d’avertir les instances européennes qui, à l’époque, négociaient l’adhésion à l’UE avec son pays et lui versaient déjà d’importants subsides, car il savait que ces subventions étaient détournées. En vain.  » On me répondait qu’on était conscient de ce qui se passait réellement, mais que les dés étaient jetés, témoigne Faidherbe. On me parlait de réparation historique et de la culpabilité de nous avoir laissés dans les griffes de Moscou…  » Aujourd’hui encore, persiste une certaine forme de surdité par rapport à cette réalité-là, qui fait dire au juge Claise :  » Soit nous serons la force capable de combattre cette corruption, soit nous nous ferons dévorer.  » Nous voilà prévenus.

Par Thierry Denoël

 » Soit nous serons la force capable de combattre cette corruption, soit nous nous ferons dévorer  »

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