L’après-Flanders Technology embarrasse la Flandre

Pierre Havaux
Pierre Havaux Journaliste au Vif

Il y a vingt-cinq ans, la Flandre inaugurait sa vitrine high-tech et se flattait d’entrer dans l’ère de la  » Belgique à deux vitesses « . Mais, aujourd’hui, elle s’interroge sur son avance technologique.

Champagne et petits fours, vanité du chemin parcouru, congratulations de circonstance : Flanders Technology (FT) vient de se rappeler au bon souvenir des Flamands. C’était il y a un quart de siècle : le 3 mai 1983, au palais des Floralies, à Gand, la Flandre s’offrait une première grand-messe consacrée aux nouvelles technologies. L’image d’une poignée de main entre un humain, flamand évidemment, et un robot devait incarner l’événement. Le Nord manifestait ainsi sa ferme volonté de maîtriser l’avenir. 120 000 visiteurs se presseront pendant les cinq jours de cette première bourse, qui aura bientôt son  » temple « , Flanders Expo, érigé en périphérie gantoise.

Orgueil de cette Flandre qui gagne, Flanders Technology n’a pourtant pas résisté au temps : le succès de foule s’est émoussé dans les années 1990, et l’événement s’est éteint de sa belle mort, en 2000. La Flandre, stupéfaite, allait bientôt vivre le naufrage du fleuron de sa technologie, Lernout & Hauspie, en 2001. C’est le temps des premiers doutes. Ils ne se sont pas dissipés. Flanders Technology a vécu, mais une partie de la Flandre s’interroge : faut-il lui redonner vie ? Comme si elle cherchait à se rassurer, en misant à nouveau sur cette valeur refuge. Le débat a fait rage au sein même du gouvernement flamand : la ministre régionale de l’Economie et de l’Innovation, Patricia Ceyssens (Open VLD), a évoqué l’idée de remettre au goût du jour cette vitrine de la technologie. Mais le ministre-président Kris Peeters (CD&V) s’y est opposé avec vigueur. Pas question de relancer un FT bis, alors que la Flandre table aujourd’hui sur un programme baptisé Vlaanderen in actie, dans le but de garder le cap des nouvelles technologies.

Etalée sur la place publique, la cacophonie montre que le nord du pays médite sur la réalité de son avance technologique. Un rapport d’évaluation, rédigé par un professeur de l’université de Maastricht, Luc Soete, est venu ébranler les certitudes : la politique flamande en matière d’innovation pèche par un manque d’efficacité. Car elle est jugée trop complexe, trop provinciale, trop peu transparente. Certains indicateurs sont interprétés comme autant de signes de faiblesse. Telle la baisse sensible du nombre d’étudiants flamands qui s’engagent dans les filières scientifiques et technologiques. Ou encore le surplace, voire le recul, de la Flandre dans le classement des 125 régions européennes relatif aux prestations économiques, où elle oscille entre la 20e et la 30e place. Le lion flamand a perdu de sa superbe, il s’est fait dépasser par le tigre celtique, l’Irlande, admet la ministre Ceyssens. Le discours triomphaliste n’est sans doute plus de mise ; mais la Flandre reste une des régions les plus innovantes d’Europe. Et son ministre-président rappelle que les performances flamandes dans les domaines de la recherche et du développement demeurent supérieures aux moyennes belge et européenne.

Pas de Vercingétorix wallon au pied d’un Jules César flamand

Le Nord n’a toutefois pas boudé son plaisir de célébrer le 25e anniversaire de Flanders Technology, qui marquait aussi le lancement de sa  » troisième révolution industrielle « . En revanche, cette commémoration remue le couteau dans la plaie wallonne. Car, en 1983, le sud du pays broyait du noir. Empêtrée dans le marasme de sa sidérurgie, la Wallonie appelait alors le patron français Jean Gandois au chevet de Cockerill Sambre et se préparait à affronter l’une des pires catastrophes sociales de son histoire. Le contraste était d’autant plus cruel que le rendez-vous  » high-tech « , lancé par le premier exécutif flamand, avait une forte connotation nationaliste. L’événement devait ainsi concrétiser cette  » Belgique à deux vitesses « , idée chère au père de Flanders Technology, le ministre-président flamand Gaston Geens (CVP). Pareille attitude avait de quoi déplaire à son alter ego wallon, le socialiste Jean-Maurice Dehousse. Le chef de l’exécutif wallon avait brillé par son absence à l’inauguration de la première édition de FT.  » Je ne me souviens plus si j’ai été invité. De toute façon, je ne voulais pas être Vercingétorix se rendant chez Jules César. A l’époque, Gaston Geens faisait tout pour discréditer la Wallonie dans les milieux internationaux, en répandant notamment l’image tronquée d’une région de « gréviculteurs ». Ce n’était pas à Flanders Technology que nous étions hostiles, mais à l’utilisation hargneuse qui en était faite, comme outil antiwallon « , se souvient Dehousse.

Un représentant du gouvernement wallon se hasardera cependant à faire acte de présence à la première bourse technologique de la Flandre. Non sans susciter des grincements de dents :  » Ma présence a causé un gros problème politique, car j’étais désavoué par mes collègues. Ils estimaient que nous ne devions pas être présents à ce genre d’initiative. Moi, je refusais que l’on nous considère comme de pauvres zozos. J’étais présent, j’ai dit à Geens : Félicitations, Gaston !  » raconte le PSC Melchior Wathelet, à l’époque ministre régional des Technologies nouvelles. Wathelet, beau joueur, mais pas naïf pour autant :  » La Flandre utilisait le levier technologique pour faire valoir son autonomie, avec une certaine condescendance envers les autres. « 

Et elle n’hésitait pas à forcer le trait :  » Les Flamands exagéraient en se valorisant, mais les Wallons se pénalisaient par leur tendance à pleurnicher sur leur sort. Pourtant, il y avait une part de bluff et de frime. Flanders Technology, c’était une image coup de poing. Cette volonté de montrer ses réalisations technologiques manquait en Wallonie. Pourtant, nous avions aussi en magasin de quoi garnir une vitrine « , regrette l’ex-ministre. Qui parle en connaissance de cause : en 1982, il avait lancé l’opération Athéna, vaste programme de développement des nouvelles technologies, au service de la reconversion de l’économie wallonne.  » Un quart de siècle après, il ne reste plus qu’un bulletin mensuel qui porte le nom d’Athéna. Le programme a été interrompu par mes successeurs. Il fallait marquer la rupture avec le logo que j’avais imaginé … « 

Athéna est tombée dans l’oubli, là où Flanders Technology frappe encore les esprits. Mais l’impact réel de FT sur l’évolution économique de la Flandre reste à démontrer. Même si le coup de fouet que l' » icône flamande  » (dixit le député flamand CD&V Eric van Rompuy) a insufflé sur les plans psychologique et politique est indéniable. Il y a vingt-cinq ans, la Wallonie a raté pareil rendez-vous.

Pierre Havaux

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