L’armée israélienne resserre l’étau sur les troupes du Hamas dans la ville de Gaza. © Photonews

Pourquoi l’hôpital Al-Shifa est l’enjeu principal de la guerre Israël-Hamas, au mépris des civils

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint

La volonté de traquer le Hamas laisse peu de place à la mesure dans la stratégie d’Israël. Une évacuation totale est impossible.

La guerre entre Israël et le Hamas est entrée dans une phase déterminante, un face-à-face entre les soldats de Tsahal et les combattants du Hamas et du Djihad islamique, deux semaines et demie après le lancement de l’offensive terrestre dans la bande de Gaza.

Le 14 novembre, des militaires de la brigade Golani ont posé à la tribune du Parlement du Hamas à Gaza City, arborant le drapeau israélien. Prise symbolique comme celles du siège du gouvernement, du quartier général de la police et d’une école d’ingénieurs, qui servait, selon l’état-major israélien, « à la production et au développement d’armes ». L’enjeu principal des combats est ailleurs.

Il est dans la bataille des hôpitaux dans lesquels les Israéliens voient, outre leur fonction médicale, des bâtiments abritant dans leurs sous-sols des infrastructures du Hamas. Celui d’Al-Shifa, à l’ouest de la ville de Gaza, renfermerait même le poste de commandement du groupe islamiste. Pour étayer ses accusations, l’armée israélienne a diffusé, le 13 novembre, une vidéo de ce qui a été présenté comme un sous-sol de l’hôpital Al-Rantissi au nord de la ville. On y voit une salle sans fenêtre dans le plafond de laquelle a été installé un conduit d’aération de fortune et où des espaces distincts ont été aménagés, dont un coin toilettes. Selon l’officier du service de communication de Tsahal, il a dû accueillir certains des otages enlevés par le Hamas le 7 octobre.

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L’hôpital Al-Qods, au sud de Gaza City, est une autre « cible » autour de laquelle se déroulent des combats, a confirmé l’Institut pour l’étude de la guerre (ISW), à Washington. En revanche, celui de Al-Ahli, qui avait été touché le 17 octobre par une frappe attribuée par Israël à une erreur de tir d’un groupe palestinien, serait relativement épargné par les affrontements. Deux salles d’opération y auraient été rétablies, et des patients du premier y auraient été accueillis.

Des tirs contre les civils

L’enjeu principal des combats réside cependant dans la bataille pour le contrôle de l’hôpital Al-Shifa, en vertu des raisons stratégiques invoquées par Israël. Du personnel soignant et des patients y sont pris au piège, comme a pu en attester l’organisation Médecins sans frontières, le 13 novembre. « Beaucoup de patients ont déjà été opérés mais ne peuvent pas marcher. Il est impossible pour eux d’évacuer. Nous avons besoin d’ambulances, mais nous n’en avons pas », témoigne le docteur Mohammed Obeid, un chirurgien de MSF, cité par l’organisation.

Alors que les autorités israéliennes assurent permettre aux patients et soignants de quitter les lieux, Médecins sans frontières fait état de tirs sur des personnes cherchant à fuir l’hôpital. « On est en train de nous tuer, ici. S’il vous plaît, faites quelque chose » est le SMS reçu par l’ONG de la part d’un de ses infirmiers qui tentait de se protéger des tirs d’artillerie. D’autres témoignages ont fait état de tirs indiscriminés contre des personnes ayant tenté de quitter l’établissement.

« On est en train de nous tuer, ici. S’il vous plaît, faites quelque chose »

Dans ces conditions, traquer le Hamas jusque dans les tunnels de l’hôpital et épargner ses occupants civils relève de la mission quasi impossible. Pour preuve, un missile a touché le service de cardiologie de l’hôpital Al-Shifa. Selon le ministère palestinien de la Santé, l’attaque aurait eu pour conséquence de mettre en danger de mort 39 nouveau-nés qui se trouvaient en soins intensifs. Pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS), « l’hôpital a cessé de fonctionner comme un centre médical et cela met des vies en danger ».

Le bâtiment de l’hôpital Al-Shifa numérisé

Si par impossibilité technique – l’OMS a fait savoir qu’évacuer des personnes « très vulnérables, très malades » relève d’une « tâche impossible » – ou par coercition du Hamas, les patients et soignants ne réussissent pas à quitter l’établissement, Israël lancera-t-il néanmoins son attaque contre les éléments du groupe islamiste qui y seraient encore retranchés ? Pour Raphaël Jerusalmy, ancien membre des services de renseignement israélien et consultant militaire, il s’agira pour Israël de jauger la balance entre l’objectif d’éradication du Hamas et celui de préservation de vies civiles, y compris peut-être celles d’otages israéliens s’il en détient dans ce poste de commandement présumé.

L’hôpital Al-Shifa, épicentre de l’affrontement entre Israël et le Hamas. Au mépris de la vie des civils.

Tsahal est en tout cas préparée à mener l’opération. Raphaël Jerusalmy a affirmé à la chaîne i24 News où il officie qu’elle disposait des plans détaillés du complexe hospitalier étant donné que c’est un cabinet d’architectes israéliens qui l’avait conçu et que son unité 9900, spécialisée dans le renseignement électronique, en avait tiré des représentations en images virtuelles.

Cette phase de la guerre d’Israël contre le Hamas est tellement sur la corde raide que ses conséquences potentielles ont sans doute convaincu le président américain de lancer un avertissement à son allié israélien. « J’espère et je m’attends à des actions moins intrusives à propos de l’hôpital (Al-Shifa). […] L’hôpital doit être protégé », a insisté Joe Biden, le 13 novembre. Un propos tempéré peu après par le porte-parole du Conseil de sécurité nationale, John Kirby, qui a surtout insisté sur le « dilemme incroyablement difficile » auquel les forces de défense israéliennes sont confrontées. Les autorités britanniques, pourtant elles aussi au premier rang des tenants du droit d’Israël à se défendre, ont pris moins de pincettes pour dénoncer l’attitude israélienne. « Les hôpitaux devraient être des lieux sûrs, capables de traiter les patients avec compassion et c’est bouleversant de voir qu’ils sont incapables de le faire », a déploré le secrétaire d’Etat britannique aux Affaires étrangères, Andrew Mitchell.

Pour autant, il y a peu de chances que ces signes d’exaspération tempèrent le désir de vengeance des Israéliens, si près du but.

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