Le samedi 5 février, Eric Zemmour tenait meeting à Lille, sur les terres de Marine Le Pen, et celle-ci faisait de même à Reims, la "cité des rois" où fut baptisé Clovis, cher à l'ancien journaliste. © Getty images

France: entre Zemmour et Le Pen, le temps des coups bas (analyse)

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Entre Eric Zemmour et Marine Le Pen, c’est le temps des coups bas. Un combat sans merci qui détonne avec la proximité des programmes et qui affectera l’issue de l’élection de la présidentielle. Un second tour compromis?

Le contexte

Après des débauchages au parti Les Républicains (le député Guillaume Peltier), au Rassemblement national (les eurodéputés Gilbert Collard et Jérôme Rivière) et un nouveau meeting réussi le samedi 5 février, à Lille, le candidat d’extrême droite Eric Zemmour a opéré une progression dans les intentions de vote pour l’élection présidentielle française des 10 et 24 avril. Lâchée par certains proches, dont sa nièce Marion Maréchal, Marine Le Pen accuse le coup et table sur une partition plus personnelle et plus humaine. A quel résultat, succès ou débâcle, mènera cette étonnante bataille des extrêmes droites?

Les extrêmes droites françaises finiront-elles par se cannibaliser dans la bataille pour l’accession à l’Elysée au soir du 24 avril? Débauchages de cadres du Rassemblement national, ralliement idéologique de Marion Maréchal avant qu’il ne soit peut-être officialisé d’ici à la fin février, attaque du « zemmourisme » ravalé au rang de « communautarisme » par Marine Le Pen, dénonciation de la présence au sein du mouvement Reconquête de quelques chapelles aux personnalités sulfureuses, « les catholiques traditionalistes, les païens, et quelques nazis »…: la rivalité entre les deux figures de l’extrême droite française, toutes deux potentiellement éligibles – phénomène inédit – à l’accession au second tour du scrutin, tourne au pugilat. Avec une conséquence, le cas échéant, dévastatrice: Marine Le Pen et Eric Zemmour pourraient se neutraliser et ouvrir une voie d’accès, pour le moment inespérée, à la « finale » du 24 avril à la candidate du parti de droite Les Républicains, Valérie Pécresse.

En réalité, c’est davantage une union des droites radicales et des extrêmes droites qu’Eric Zemmour souhaite opérer.

La tendance majoritaire des sondages ne le prévoit pas encore. L’étude d’opinion Ifop-LCI du 8 février place toujours Marine Le Pen en tête du « groupe de la mort » derrière Emmanuel Macron. Mais la dirigeante du Rassemblement national est dans une phase descendante (- 0,5 point, à 17%), alors qu’Eric Zemmour profite d’une dynamique inverse (+ 0,5 point, à 15%). Valérie Pécresse se maintient à 15,5%, entendez: sa candidature ne décolle pas. L’ écart entre les trois prétendants égale par ailleurs la marge d’erreur de l’enquête. Un autre sondage (Ipsos-Sopra Steria pour Le Parisien, en date du 6 février) met en revanche Le Pen et Zemmour à égalité à 14%, une aubaine pour la candidate des Républicains qui, avec… 16,5%, se classerait deuxième du premier tour. La faillite de la « famille nationale » n’est donc plus une hypothèse farfelue. Quelles sont les conséquences de cette étonnante foire d’empoigne fratricide? Tentative de réponse avec Benjamin Biard, chargé de recherche au Centre de recherche et d’information socio-politiques (Crisp)

Le samedi 5 février, Eric Zemmour tenait meeting à Lille, sur les terres de Marine Le Pen, et celle-ci faisait de même à Reims, la
Le samedi 5 février, Eric Zemmour tenait meeting à Lille, sur les terres de Marine Le Pen, et celle-ci faisait de même à Reims, la « cité des rois » où fut baptisé Clovis, cher à l’ancien journaliste.© Getty images

Les débauchages et les critiques laisseront-ils des traces dans les relations entre les appareils du Rassemblement national et du mouvement Reconquête d’Eric Zemmour?

L’extrême droite apparaît aujourd’hui particulièrement divisée en France. Depuis plusieurs décennies, Jean-Marie Le Pen puis, à partir de janvier 2011, Marine Le Pen ont réussi à rassembler très largement autour d’eux sur le plan partisan. Bien sûr, de nombreuses tensions pouvaient déjà être repérées. Mais leur impact sur le Front national/Rassemblement national était limité. Aujourd’hui, on assiste à une reconfiguration de l’extrême droite: d’un côté, le parti de Marine Le Pen, qui lisse son discours et qui se présente comme présidente d’une formation « normalisée » ; de l’autre, le parti d’Eric Zemmour, qui se présente comme authentique. C’est une tendance que l’on observe dans plusieurs pays: lorsqu’un parti d’extrême droite opère une stratégie de « dédiabolisation », d’autres essaient de récupérer un électorat considéré comme orphelin.

En réalité, les divisions idéologiques entre Marine Le Pen et Eric Zemmour sont peu nombreuses. Tous deux défendent une vision de la société nativiste et autoritaire sur le plan sécuritaire. Dans un tel contexte, il est vraisemblable que ces divisions laisseront des traces à l’avenir. Dans quelle mesure une personnalité autre que Marine Le Pen ou Eric Zemmour parviendrait-elle à fédérer les différentes tendances dans la perspective de l’élection présidentielle de 2027? C’est une question à garder à l’esprit.

Si elle n’accède pas au pouvoir, l’extrême droite a néanmoins renforcé sa capacité d’influence, malgré les divisions.

L’ électorat d’Eric Zemmour est-il soluble dans celui de Marine Le Pen, si celle-ci le devançait au premier tour et se qualifiait pour le second?

Tant l’électorat de Marine Le Pen que celui d’Eric Zemmour partagent un fond idéologique commun, notamment en matière migratoire ou sécuritaire. Chacun est, en outre, caractérisé par un degré de confiance affaibli à l’égard du système représentatif actuel. Pour autant, plusieurs différences importantes les distinguent. La première tient au fait que Marine Le Pen compte sur un électorat davantage populaire que celui d’Eric Zemmour. La présence de l’ex-mandataire La France insoumise, Andréa Kotarac (NDLR: élu conseiller régional d’Auvergne- Rhône-Alpes pour LFI en 2015, et tête de liste RN aux élections régionales de 2021) sur la scène lors de la convention présidentielle du 5 février, à Reims, en est une illustration. Présentant son parti comme n’étant une formation ni de droite ni de gauche, Marine Le Pen tente d’afficher une fibre sociale et table sur des voix traditionnellement portées à gauche. S’appuyant sur un électorat davantage élitiste, Eric Zemmour est clair sur ses intentions: il compte opérer un « rassemblement des droites ». En ce sens, Eric Zemmour est capable de capter davantage de voix que Marine Le Pen parmi les électeurs ayant voté pour François Fillon en 2017. Une autre différence importante tient au fait que Marine Le Pen continue à être considérée comme instable par une partie de l’électorat d’extrême droite, par exemple sur les questions de l’euro ou des retraites, mais, plus encore, comme ayant trahi le message véhiculé pendant des décennies par le Front national alors présidé par son père. Enfin – et sans être exhaustif – Marine Le Pen parvient à capter davantage de voix féminines qu’Eric Zemmour, ce dernier étant jugé misogyne par un certain nombre d’électeurs, y compris à l’extrême droite.

Marion Maréchal pourrait rallier officiellement Eric Zemmour avant la fin février: une trahison qui porte un sérieux coup à sa tante, Marine Le Pen.
Marion Maréchal pourrait rallier officiellement Eric Zemmour avant la fin février: une trahison qui porte un sérieux coup à sa tante, Marine Le Pen.© belga image

L’union des droites recherchée par Eric Zemmour n’est-elle pas la seule voie possible pour que l’extrême droite accède au pouvoir en France?

L’union des droites prônée par Eric Zemmour me semble difficile à atteindre en ce sens que, plutôt que de modérer son discours pour tenter d’élargir sa base électorale et attirer en nombre des électeurs votant traditionnellement pour la droite dite républicaine, il le durcit. En réalité, c’est davantage une union des droites radicales et des extrêmes droites qu’Eric Zemmour souhaite opérer. Notons que, au-delà de Marine Le Pen, d’autres segments de l’extrême droite ne poussent pas nécessairement la candidature d’Eric Zemmour. On peut penser à Henry de Lesquen (NDLR: ancien haut fonctionnaire, président de Radio Courtoisie de 2007 à 2017) ou à Yvan Benedetti (NDLR: ancien président du mouvement L’OEuvre française) – ce dernier ayant d’ailleurs annoncé sa candidature à l’automne dernier en vue de ce scrutin présidentiel.

Sur la base de ce que certains exemples étrangers nous ont montré, je crois que la stratégie développée par Marine Le Pen est davantage porteuse pour l’extrême droite française. Mais de par ses racines, le plafond de verre peine à se briser pour le Rassemblement national. Enfin, il faut insister sur le fait que, d’ores et déjà, Marine Le Pen et Eric Zemmour ont influencé la campagne présidentielle et les discours tenus par les uns et par les autres. Si elle n’accède pas au pouvoir, l’extrême droite a néanmoins renforcé sa capacité d’influence, malgré les divisions.

Pour le chercheur Laurent Joly, la réhabilitation du régime de Vichy (ici, le maréchal Pétain) sert les ambitions politiques actuelles d'Eric Zemmour.
Pour le chercheur Laurent Joly, la réhabilitation du régime de Vichy (ici, le maréchal Pétain) sert les ambitions politiques actuelles d’Eric Zemmour.© getty images

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