Le contexte
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Elue le samedi 4 décembre par les adhérents du parti, la candidate des Républicains à l'élection présidentielle française de 2022, Valérie Pécresse, a été d'emblée créditée d'une progression importante dans un sondage Ifop-Fiducial pour LCI et Le Figaro réalisé entre le 4 et le 6 décembre. Elle rivaliserait avec Marine Le Pen pour s'adjuger la deuxième place du premier tour du scrutin avec 17% des intentions de vote, derrière Emmanuel Macron, stable à 25%. Il faudra attendre d'autres études pour juger de la réalité de cette tendance favorable à l'actuelle présidente de la région Ile-de-France, d'autant que le résultat de la "primaire" républicaine l'oblige à composer avec un partenaire inattendu, le très droitier député niçois Eric Ciotti. Professeur de science politique à l'université de Nice et à l'Ecole polytechnique, Vincent Martigny (1) décrypte les tenants et les aboutissants de cette nouvelle donne à droite. En quoi Valérie Pécresse pourrait-elle être une adversaire redoutée par Emmanuel Macron et redoutable? Sa nomination comme candidate des Républicains n'est pas le plan envisagé au départ par l'Elysée, qui craignait surtout Xavier Bertrand. A ce stade, Valérie Pécresse a réussi à trouver un équilibre. Elle assume son libéralisme et sa défense de l'Union européenne, comme Emmanuel Macron. Mais elle est plus radicale que lui sur les questions d'insécurité, d'immigration, de réduction des effectifs de la fonction publique, de fiscalité... Son programme est plus à droite que celui du président sortant. Il est assez conforme à la ligne des Républicains. La principale question qui se pose aujourd'hui pour Valérie Pécresse est de savoir dans quelle mesure les électeurs qui se sont portés sur Eric Ciotti au second tour de la "primaire" républicaine seront fidèles ou non à la ligne qu'elle portera lors de l'élection présidentielle. Car ce dernier défend tout de même une politique fort différente, beaucoup plus à droite. Donc il est trop tôt pour déterminer si la candidate des Républicains pourra "mordre les mollets" d'Emmanuel Macron et remettre en question son omniprésence dans l'espace central du spectre politique. La bonne performance d'Eric Ciotti est-elle un atout ou un handicap pour Valérie Pécresse? Ce n'est clairement pas un atout. Eric Ciotti a attiré sur son nom la partie des militants républicains qui se sont radicalisés, notamment depuis la campagne très droitière de Nicolas Sarkozy à l'élection présidentielle de 2012. Ils sont fidèles à une certaine idée de la droite, décomplexée, très conservatrice... Ils auront du mal à revenir en arrière. Ils demanderont des gages à Valérie Pécresse. Dès le lendemain de sa victoire, Eric Ciotti l'a d'ailleurs critiquée pour s'être abstenue de parler d'identité et d'adopter un ton ferme dans ses premières interventions publiques. Eric Ciotti a affirmé son intention de faire entendre la voix de ses électeurs dans la campagne. Si Valérie Pécresse adopte une stratégie jugée trop centriste, il ne manquera pas de lui rappeler que Les Républicains est un parti de droite conservateur. Cela peut évidemment gêner la campagne de la candidate. Cela ne peut-il pas permettre aux Républicains de "ratisser" plus large et de grignoter des voix à la fois chez les électeurs de Marine Le Pen et d'Eric Zemmour et auprès des partisans d'Emmanuel Macron? Occuper l'espace allant du centre-droit à la droite dure, c'est le pari de la droite. Encore faut-il qu'une certaine harmonie préside à sa campagne. Depuis 2012, Les Républicains connaissent une triple crise. Avant tout, une crise de leadership. Ensuite, une crise financière: le parti a subi des défaites, entraînant moins de rentrées d'argent. Enfin, une crise idéologique: Valérie Pécresse sera obligée de faire une synthèse, parfois improbable, entre des idées extrêmes, très proches de celles d'Eric Zemmour, et des idées plus proches de celles d'Emmanuel Macron. Dans un monde idéal, cela pourrait créer la "meilleure équipe de droite de France". Valérie Pécresse engrangerait du côté de l'électorat de Macron tandis qu'Eric Ciotti ramènerait les voix parties chez Zemmour. Mais il se pourrait tout aussi bien que l'inverse se passe. Les électeurs de centre-droit, considérant qu'Emmanuel Macron est meilleur que Valérie Pécresse dans cette campagne, pourraient se tourner vers lui dès le premier tour, et les militants qui ont voté pour Eric Ciotti lors de la "primaire" pourraient être tentés par Eric Zemmour après son entrée en campagne, jugée fracassante, lors du meeting de Villepinte le dimanche 5 décembre. C'est très ambivalent. Il ne faut pas oublier qu'au deuxième tour du scrutin présidentiel de 2017, près de 40% des électeurs de François Fillon avaient reporté leurs voix sur Marine Le Pen. Il y a un vrai danger pour Les Républicains d'exploser au cours de cette campagne. Ce contexte met une pression supplémentaire sur les épaules de Valérie Pécresse: arrivera-t-elle à tenir tous les courants des Républicains ensemble? Ce n'est pas évident. Vous me rétorquerez que, depuis une trentaine d'années, tous les candidats de droite, hormis peut-être Jacques Chirac entre 1995 et 2007 - et encore - ont dû tenir ces courants. Sauf que dans le passé, le parti n'était pas en danger de mort. Aujourd'hui, la campagne pourrait lui être fatale si Pécresse n'arrive pas à passer la barre du premier tour. Avec son meeting de Villepinte le 5 décembre, Eric Zemmour a-t-il réussi sa "mue" de candidat à l'élection présidentielle? Qu'est-ce qu'un candidat à l'élection présidentielle en France? Quelqu'un qui dispose d'une légitimité personnelle, du soutien d'un parti qui permet de mobiliser des ressources financières et des militants, et d'un ancrage territorial. Le problème de Zemmour est qu'il n'a ni la légitimité partisane - il vient seulement de créer un parti - ni la légitimité territoriale. En revanche, il a réussi à transformer la popularité dont il bénéficiait en tant que journaliste en un discours politique structuré. Ce critère-là est satisfait. Cela ne suffit pas à faire de lui un candidat efficace à l'élection présidentielle. Il lui faut maintenant engranger de l'argent, des soutiens politiques parmi les élus, et construire un ancrage sur le territoire. Pour le moment, il n'a rien de tout cela. Ce qui ne veut pas dire pour autant que cela n'arrivera pas. Il a fait une démonstration de force à Villepinte, après une séquence, notamment au JT de TF1 et à travers son clip qui a charrié beaucoup de quolibets pour son amateurisme, où il n'a pas été très bon et où il était plutôt sur la défensive. Le meeting de Villepinte a restauré en partie son image, grâce au public qu'il a attiré, et ce, même si des scènes de violence l'ont entaché. On sent à ce titre que dans l'électorat d'Eric Zemmour s'exprime une colère qui est la marque des partisans des candidats antisystème. Eric Zemmour devra être capable de contrôler cette colère pour qu'elle ne déborde pas. Qu'Eric Zemmour n'ait pas attiré de soutiens politiques de poids, est-ce un problème? Cela aurait été mieux s'il y en avait eu. On a dit que Philippe de Villiers a hésité jusqu'au dernier moment à venir dimanche. Mais ce n'est pas encore un problème majeur. Nous ne sommes qu'à cinq mois de l'élection. Il peut encore se passer beaucoup de choses. La précampagne d'Eric Zemmour depuis septembre, après avoir percé dans l'opinion, commençait à patiner. Il perdait des points dans les sondages. Il faut attendre les jours et les semaines qui viennent pour évaluer si la tendance est renversée. S'il souhaite peser, au-delà du rôle de "poil à gratter", Eric Zemmour devra structurer sa campagne. En son temps, Emmanuel Macron a réussi à le faire. Mais quand il a créé En marche en avril 2016, puis lorsqu'il a déclaré sa candidature six mois plus tard, il avait déjà une série d'élus de centre-gauche qui le soutenaient et de solides soutiens financiers. On savait où il allait récupérer des électeurs et des moyens. Ce qui n'est pas encore le cas d'Eric Zemmour. C'est pour cela que les trois campagnes de Marine Le Pen, d'Eric Zemmour et de Valérie Pécresse sont très liées: elles sont susceptibles de faire l'objet d'un jeu de balancier. Quand l'équipe d'Eric Zemmour se structurera, ses soutiens ne viendront pas de nulle part. Ils émaneront soit de la droite traditionnelle, soit de l'extrême droite. Ces soutiens-là oseront s'engager si et seulement si le candidat qu'ils avaient choisi dans un premier temps se révèle décevant. On verra au cours des prochaines semaines si Eric Zemmour réussit ou pas à grignoter des soutiens et des voix à Valérie Pécresse et à Marine Le Pen. L' espace politique que ces trois candidats couvrent n'est pas infini. Vous ne pouvez pas imaginer tout d'un coup que l'addition de Pécresse, de Le Pen et de Zemmour puisse atteindre les 80% des voix. Il faut qu'ils se partagent un segment qui fait environ 45 à 50% des voix en France. C'est beaucoup, mais il faut tout de même le partager. Or, 45% divisés par trois, cela fait environ 15%. Au moins l'un de ces candidats devra donc nécessairement échouer pour que les autres puissent percer. En attendant, la question des soutiens à la candidature d'Eric Zemmour se posera lorsque les campagnes de Pécresse et de Le Pen seront vraiment lancées. Ce n'est pas encore le cas. Y a-t-il des accents trumpiens dans le discours et la campagne d'Eric Zemmour? Des accents assumés. La science politique, qui parle de partis populistes de droite radicale, connaît bien cette famille idéologique. On y retrouve le Parti républicain aux Etats-Unis, une frange du Parti conservateur en Grande-Bretagne, le Parti de la liberté (FPÖ) en Autriche, le Fidesz de Viktor Orban en Hongrie... Trois indicateurs caractérisent ce type de formations politiques. La dénonciation de la "trahison" des élites: l'opposition est exacerbée entre celles-ci, dénoncées comme corrompues, et le peuple, uni et victime de ses dirigeants. Ce discours s'accompagne d'une dénonciation des médias jugés complices du système. Un penchant pour l'autoritarisme: le chef est présenté comme le sauveur providentiel d'un peuple dans l'ornière et d'un pays en déclin ; une opération qui s'opère au détriment des corps intermédiaires et de l'Etat de droit. La xénophobie enfin: les immigrés et leurs descendants sont désignés comme des "ennemis" de l'intérieur, exerçant une menace sur la survie du groupe majoritaire. On retrouvait ces éléments dans la campagne de Donald Trump comme dans celle de tous les populistes de droite radicale. Eric Zemmour s'inscrit pleinement dans cette famille politique.