Opinion

Hadja Lahbib

Et à part ça, Hadja Lahbib? Fragments d’humanités sous la pluie de Lubumbashi (chronique)

Hadja Lahbib Journaliste et réalisatrice

La chronique mensuelle de la journaliste Hadja Lahbib pour Le Vif.

Et à part ça? Il s’est mis à pleuvoir comme jamais. Le ciel s’est jeté d’un coup au sol, inondant le moindre interstice et nous jetant par grappes humaines sous la petite terrasse de l’hôtel. Quelques secondes auparavant, de gros bourdons pénétraient dans les clochettes blanches d’un fruitier flamboyant. Elles tourbillonnent à présent comme des trompettes devenues folles, emportées dans le sillage des rivières creusées en l’espace d’un instant.

A la saison des pluies à Lubumbashi, plusieurs fois par jour, la nature impose son rythme, rappelle à l’homme sa place insignifiante à l’échelle terrestre. Nous qui ne nous accordions qu’un sourire poli au petit déjeuner, nous voilà serrés les uns contre les autres, guettant les premiers mots qui ouvriront la conversation. Mon interlocuteur le plus direct parle russe, je m’en félicite jusqu’à ce qu’il s’adresse à moi dans un français parfait: « Que faites-vous à Lubumbashi? » Je me rappelle le douanier de l’aéroport qui m’avait regardée droit dans les yeux en me disant « il ne faut pas mentir madame Lahbib, vous êtes journaliste! ». Je me concentre sur la chorégraphie des trompettes et, pour toute réponse, lui retourne la question. Il est Belgo-Russe, installé au Congo depuis deux générations, à la tête d’une société de sécurité. Un genre de « Wagner » ou de « Securitas », lui dis-je? La suite dérape inévitablement sur la guerre en Ukraine. « L’Europe a quand même cherché Poutine. Bon, il a frappé un peu fort, mais à force de le défier… » Et les milliers de civils tués? Les centaines de milliers de déplacés? Toutes ces destructions?

Je questionne tout en regrettant la conversation qui pourrait s’ensuivre quand une dame au profil humanitaire intervient: « J’arrive de l’est du pays où les habitants fuient par milliers vers l’Ouganda, ils partent à pied avec leur bétail, d’autres s enfoncent dans le centre du Congo. La région est en proie aux violences de nombreux groupes armés dont le fameux M23, l’armée révolutionnaire congolaise issue d’une rébellion tutsi du Nord-Kivu. Cela fait vingt-cinq ans que ça dure. En parle-t-on en Europe? Vous logeriez chez vous des Congolais qui fuient la guerre? Peuvent-ils obtenir le droit d’asile en Belgique? »

Un homme s’avance et m’apprend que son fils, étudiant à l’université de Kinshasa, ne parvient pas à obtenir un visa pour la Belgique, même quand il est invité car il n’est pas marié, n’a pas d’enfant et représenterait un trop grand risque d’entrer dans la clandestinité. « Mais elle n’y peut rien, coupe le Russe, elle est aussi Belge que je suis Congolais, ça se voit quand même! » Marc, un ancien de la Sabena, nous rejoint sur la terrasse et me lance: « Ah, voilà notre fierté nationale, quand vous revoit-on au journal? Et que faites-vous ici? » A mes pieds, les trompettes blanches continuent de tourbillonner, il a cessé de pleuvoir et j’entends à présent leurs cris.

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