© Christelle Calmettes / Hans Lucas

Alain Chouraqui: « Nos démocraties sont en équilibre précaire sur une ligne de crête » (entretien)

Thierry Denoël
Thierry Denoël Journaliste au Vif

Fils de résistant, chercheur au CNRS, Alain Chouraqui, qui préside la Fondation du camp des Milles, a mis au point un indice mesurant le « vertige identitaire » qui peut faire basculer les démocraties vers un chaos autoritaire. Il lance un appel à la lucidité et l’engagement.

Situé à Aix-en-Provence, le camp des Milles est le seul camp français d’internement et de déportation encore intact. A l’automne 1939, cette ancienne briqueterie a été réquisitionnée pour y interner des ressortissants du Reich ayant pourtant fui le nazisme, puis, sous le régime de Vichy, des « indésirables », dont des Juifs expulsés d’Allemagne, et enfin, à partir d’août 1942, alors que la zone sud de la France n’est toujours pas occupée, des familles juives qui seront déportées par le régime pétainiste.

L’extrémisme islamiste et l’extrémisme nationaliste se nourrissent l’un l’autre. Ils ont un socle commun: les revendications identitaires.

Antichambre d’Auschwitz, ce camp a vu passer plus de dix mille internés et deux mille déportés, parmi lesquels de nombreux artistes et scientifiques, dont le peintre Max Ernst et des prix Nobel arrêtés comme « étrangers ennemis ». Il a longtemps été oublié après la guerre, les Français préférant privilégier l’image de la résistance. Ce sont justement des résistants français qui en exhumeront le passé fangeux, en particulier Sidney Chouraqui. Celui-ci a été interné en 1941 au camp algérien de Bedeau où étaient consignés les soldats juifs pour les empêcher d’obtenir les honneurs d’anciens combattants. Il s’en est échappé pour rejoindre la division Leclerc et participa au débarquement et à la libération de Paris. Dans son carnet de route, il a écrit le 8 mai 1945 « la victoire en déchantant », conscient déjà que le terreau du pire est toujours là et que peut y germer à nouveau l’horreur absolue.

Avec d’autres résistants, des déportés et son fils Alain, il fera du camp des Milles un lieu particulier de mémoire et d’éducation citoyenne. Perpétuant sans relâche le devoir de vigilance que lui a transmis son père, Alain Chouraqui, juriste, sociologue, politologue, directeur émérite au CNRS, est président de la Fondation du camp. Avec une équipe pluridisciplinaire, il a notamment défini un indice scientifique d’alerte démocratique permettant d’évaluer le risque de basculement vers un système autoritaire, en se basant sur l’expérience des grandes tragédies génocidaires du XXe siècle. Dans Le Vertige identitaire (1), il explique les étapes de cet engrenage certes résistible et établit que le processus est déjà bien avancé dans la France de 2022. Pour lui, la démocratie est toujours le fruit d’un combat persévérant.

Bio express

  • 1949: Naissance, à Casablanca (Maroc), le 17 novembre.
  • 1996: Devient directeur de recherche en sociologie et en droit au CNRS.
  • 2010: Crée l’Institut fédératif européen pluridisciplinaire Droits, régulations et transformations sociales à l’université d’Aix-Marseille.
  • 2012: Inauguration du Mémorial du camp des Milles, aboutissement d’un travail qu’il a commencé en 1982 avec des résistants et des déportés.
  • 2015: Publie le Petit manuel de survie démocratique (campdesmilles.org).

D’où vient votre nécessaire travail de mémoire et de vigilance en tant que scientifique?

Son origine se situe dans l’expérience collective de la Deuxième Guerre, telle que transmise par mon père. J’ai grandi à la fois dans la conscience que l’impensable avait été possible quelques années avant ma naissance et dans l’esprit de résistance de mon père qui était persuadé que le tragique pouvait toujours ressurgir, car il avait vu que la plupart des hommes qui avaient participé à l’absurdité de la Shoah étaient des hommes ordinaires.

Votre esprit de résistance est intimement lié au camp des Milles?

Nous avons découvert ce camp en 1982, grâce au sous-préfet d’ Aix qui alerta des associations d’anciens résistants d’un risque de destruction de ce site oublié. Ce camp de déportation était au début du chemin vers l’indicible. Il illustre bien l’engrenage qui fait que, d’étape en étape, on en arrive au pire et comment de l’ordinaire peut naître l’extraordinaire. Il est important de ne pas caricaturer le passé. Il n’y eut pas seulement de méchants Allemands, et tous les peuples peuvent basculer. L’autorité française en zone libre a géré ce lieu jusqu’en novembre 1942. Il nous a tout de même fallu trente ans de mobilisation pour pouvoir ouvrir ce lieu de mémoire car certains, en France, ne voulaient pas remuer ce passé.

Quand 40% de l'électorat français s'apprête à voter pour l'extrême droite, il y a de quoi s'inquiéter, estime Alain Chouraqui.
Quand 40% de l’électorat français s’apprête à voter pour l’extrême droite, il y a de quoi s’inquiéter, estime Alain Chouraqui. « Il en a fallu bien moins, en 1933, au parti nazi pour prendre le pouvoir. »© GETTY IMAGES

La France et bien d’autres démocraties ne sont pas à l’abri d’un nouvel engrenage, écrivez-vous. Vous pointez la menace de deux extrémismes majeurs.

Oui, l’extrémisme islamiste et l’extrémisme nationaliste, qui se nourrissent l’un l’autre. Les nationalistes exploitent le terrorisme islamiste et les islamistes s’appuient sur des postures nationalistes radicales pour accuser les Européens d’être racistes. Dans l’histoire des tragédies génocidaires, l’extrémisme identitaire a toujours été le moteur de l’engrenage qui mène au pire. Or, les revendications des islamistes et des nationalistes sont extrémistes et identitaires. On ne peut éviter de pointer ce socle commun essentiel, porteur de guerre civile.

Comment avez-vous construit votre indice d’alerte démocratique?

Une équipe pluridisciplinaire a analysé les mécanismes individuels, collectifs et institutionnels qui ont conduit à la Shoah et d’autres tragédies génocidaires, comme celles des Tutsis, des Arméniens, des Tziganes… Cette recherche nous a permis d’identifier trois étapes dans le processus qui mène des préjugés au crime de masse. Pour résumer, cela démarre par l’émergence de crispations identitaires avec des préjugés qui se durcissent à la faveur de crises économique, sécuritaire, morale, etc., et aboutissent à désigner des boucs émissaires, notamment à l’aide de fake news. La démocratie se trouve ensuite menacée par des aspirations autoritaires et identitaires croissantes, un rejet des élites, des agressions – surtout racistes ou antisémites – de plus en plus nombreuses. Un basculement est alors possible vers un Etat qui élargit sa violence « légale » où le racisme n’ est plus une infraction et où les juges et les médias perdent leur indépendance par des changements constitutionnels. Dans la dernière étape, celle de l’extension des persécutions et des menaces contre tous, les disparitions d’opposants sont fréquentes, la dictature s’installe, l’ennemi désigné est déshumanisé… A partir des caractéristiques de ces étapes, nous avons extrait huit indicateurs objectivables et robustes pour mesurer le risque pour nos démocraties: le taux de chômage des jeunes, le nombre de bénéficiaires du revenu d’intégration social, le niveau de l’intolérance, le pourcentage de votes extrêmes, le nombre d’actes racistes, les atteintes aux personnes, les crimes et délits et l’occurrence des thématiques identitaires et sécuritaires dans les débats parlementaires.

Vous avez constaté que la France a déjà atteint la deuxième étape du processus. Plutôt inquiétant, non?

Absolument. Plusieurs caractéristiques de l’étape médiane – institutions attaquées, violence, rejet des élites, crispations identitaires – apparaissent nettement en France aujourd’hui. Je ne dis pas qu’on va tomber dans l’autoritarisme mais que le risque est sérieux car, depuis 1990, notre indice est passé de 100 en 1990 à 488 en 2021. Et, quand 40% de l’électorat se dit prêt à voter pour des extrêmes, on peut vraiment s’inquiéter. Il en a fallu bien moins au parti nazi pour prendre le pouvoir en 1933, avec des alliances. Ce qui rappelle que la démocratie ne se résume pas à l’exercice électoral, c’est aussi le respect des droits et libertés et la séparation des pouvoirs.

Justement, on observe en de nombreux endroits, y compris en Belgique, un recul du pouvoir des parlementaires et de la justice souvent sous-financée…

Vous avez raison. Qui aurait imaginé en 2016 que Trump occuperait la Maison-Blanche? On est dans l’impensable, ou plutôt dans l’impensé, depuis quelques années. J’espère que la guerre en Ukraine fera mieux réaliser les différences fondamentales qui existent entre un régime autoritaire et un régime démocratique, même insuffisant, comme en Hongrie, par exemple, où le vertige identitaire est très présent.

Alain Chouraqui:
© Christelle Calmettes / Hans Lucas

Dans votre livre, vous expliquez que la montée des extrémismes est due au brouillage de beaucoup de règles et de repères hétéronomes, qui viennent de l’extérieur, donc. La complexité du monde fragilise les démocraties?

C’est mon sujet d’étude depuis plus de trente ans. L’ alerte la plus forte a été l’offensive dérégulationniste de l’ère Thatcher-Reagan. La politique explicite était alors d’affaiblir les règles juridiques au motif qu’elles bridaient le mouvement de la société. Avec, en outre, un brouillage d’autres repères forts: le communisme s’est effondré, les rapports de genre ont fondamentalement évolué, les religions ont été ébranlées, l’enjeu écologique a fait irruption… Dans tous les champs de la société, il y a dans la durée une accélération des changements et un accroissement de la complexité dus à la multiplication des interactions et, notamment, à la mondialisation. Tout cela a créé déstabilisations et tensions entre groupes humains, y compris les mouvements migratoires. En réaction au risque d’anomie, certains ont cherché de nouveaux repères. Les uns, plutôt discrètement, en développant des autonomies dans la sphère personnelle ou au travers d’associations, d’initiatives citoyennes… D’autres, à l’inverse, ont cherché à revenir à des repères extérieurs forts, à un pouvoir autoritaire, et sont parfois tentés par l’extrémisme politique ou religieux. Un autre groupe évolue entre les deux autres au gré des crises.

Cette accélération que vous évoquez n’est-elle pas accrue aujourd’hui avec Internet?

Ce mouvement de déstabilisation et de recherche de repères se développe indéniablement par la mise en contact systématique entre personnes, cultures, sensibilités, que permet Internet. En même temps, il y a une prise de conscience de plus en plus grande de cet emballement qui, surtout grâce à la crise climatique, conduit à interroger le modèle de développement continu, aveugle, de puissance plus que de sens. Bref, une prise de conscience des dégâts du progrès, pour reprendre l’expression d’un syndicat français qui date de… 1976. En réalité, on assiste à une course de vitesse entre cette prise de conscience et la montée des extrémismes. Cette course, qui n’ est encore ni perdue ni gagnée, fait que nos démocraties sont en équilibre précaire sur une ligne de crête. Il peut y avoir des glissements très dangereux, comme avec Trump ou Orban, mais aussi dans l’opinion en France ou en Belgique. Il faut être lucide, nous en avons encore pour longtemps à gérer ces pertes de repères et ces hésitations de l’histoire.

Qui aurait imaginé en 2016 que Trump occuperait la Maison Blanche? On est dans l’impensable depuis quelques années.

La guerre actuelle en Ukraine peut-elle faire peser la balance du bon côté?

D’un point de vue historique, on constate que tout événement fort dans un contexte de vulnérabilité peut accélérer une déstabilisation. Cette guerre, où s’affrontent démocratie et autoritarisme, peut certes renforcer notre prise de conscience de la spécificité des démocraties et de notre chance de respirer un air libre, ce qu’on ne réalisait plus vraiment. Mais, si la situation dure, elle peut conduire de plus en plus de personnes à avoir des réactions de peur, de repli, de rejet de l’autre. La guerre peut engendrer un engranage pour le pire et peut-être aussi pour le meilleur.

On est dans ce que vous appelez le « paradoxe du papillon »?

Le « paradoxe du papillon » désigne ce chemin de crête et cette course de vitesse évoqués. Il suffit de pas grand-chose pour basculer, parfois une provocation, mais aussi, paradoxalement, pour qu’une petite résistance fasse la différence en sens inverse. Et il y aura les deux, à mon avis: des tentations autoritaristes mais aussi des prises de conscience citoyennes, comme le sursaut « Pour Chalie » après l’attentat du 7 janvier 2015.

Pour éviter le pire, le rôle de l’éducation est primordial. Surtout pour les jeunes?

Les repères mémoriels et citoyens que nous pouvons transmettre aux jeunes sont essentiels. Il faut cependant viser toutes les générations, car l’enjeu est certes de long terme mais aussi de court terme et il y a parfois urgence pour toute la société. Le premier tour de l’élection présidentielle en France, avec l’enjeu que l’on sait, a lieu dans trois semaines… Quel qu’en soit le résultat, il persistera un air vicié par le pilonnage d’idées extrémistes. Cette éducation citoyenne est la raison d’être du camp des Milles, qui se veut un lieu de mémoire « révérence », tournée vers le passé, mais aussi et surtout de mémoire « référence », tournée vers le présent et l’avenir. Autrement dit, un lieu dont on sort en ne se disant pas seulement « plus jamais ça! », mais plutôt « comment résister pour qu’il n’y ait plus jamais ça? ». Près de 600 000 jeunes l’ont déjà visité avec des ateliers sur les engrenages et résistances possibles.

(1) Le Vertige identitaire, par Alain Chour aqui, Actes Sud, 208 p.

Alain Chouraqui:

Ce travail d’éducation n’est-il pas mis en péril par les réseaux sociaux qui peuvent influencer, dans le mauvais sens, la course de vitesse entre prise de conscience et autoritarisme?

Pour le moment, il faut reconnaître qu’Internet, et en particulier les réseaux sociaux, jouent davantage contre la démocratie, même si, par ailleurs, le potentiel de cet outil numérique est immense dans la diffusion des connaissances et l’échange entre personnes. Mais, dans un monde qui s’emballe, les réseaux sociaux accélèrent toutes les déstabilisations dont j’ai parlé, en favorisant de facto les idées simplistes et les pensées flash. Cela reflète le manque de temps qui caractérise nos sociétés modernes et qui, in fine, met en difficulté les analyses fondées, réfléchies, validées, s’approchant de la vérité, au profit de manipulations ou de simples opinions, non informées mais qu’on érige tout de même en « vérités alternatives ». Ce qui manque aujourd’hui, c’est le temps du recul, de l’apaisement, d’échapper à toutes ces accélérations déstabilisantes. La vitesse sur les réseaux n’est pas compatible avec la complexité du réel.

Que faire? Interdire les réseaux sociaux, couper Internet?

Non, bien sûr. Cependant, on peut introduire davantage de responsabilité dans l’usage de cette technologie. Nombreux sont ceux qui refusent la régulation des réseaux sociaux au nom de la liberté d’expression. Mais, dans une société démocratique, la liberté d’expression va de pair avec des responsabilités. La première d’entre elles est la signature ou le visage qui accompagne les propos qu’on exprime. Un journaliste signe son article, chacun trouve cela normal. Même quand vous vous exprimez dans un bistrot, on vous voit, on peut vous reconnaître. Pourquoi autoriser l’anonymat sur Internet? Outre cette question cruciale qui limiterait déjà les déversements de haine, l’apprentissage d’Internet est un autre levier important, car toute liberté s’apprend. Aujourd’hui, on constate d’ailleurs que de plus en plus de jeunes internautes se méfient de ce qu’ils voient sur les réseaux sociaux et s’interrogent sur les sources. C’est bon signe, même si cette évolution n’est sans doute pas assez rapide. A nouveau, on voit une course de vitesse entre l’apprentissage de cet outil puissant et ses mauvais effets.

Qui doit se charger de cet apprentissage?

Il y a plusieurs niveaux. Celui sur lequel on peut le plus compter est l’apprentissage par l’expérience, comme je viens de l’expliquer: le jeune qui s’aperçoit par lui-même qu’il lit de fausses vérités et qui se méfie davantage de ce qu’il trouve sur Internet. Après, les éducateurs – maîtres et parents – ont un rôle évident pour apprendre aux jeunes les bons usages de leur esprit critique, pas seulement sur Internet, d’ailleurs.

Et les médias?

Dans mon livre, j’évoque ceux qui traquent les fake news par un travail de vérification souvent remarquable. Mais je pointe aussi ceux qui cherchent surtout le buzz et le spectaculaire. Encore une course de vitesse… où le vertige identitaire ne condamne pas forcément à la chute car l’histoire montre aussi qu’il est possible de résister, chacun à sa manière.

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content