"Promets que tu raconteras pour qu'on ne soit pas les oubliés de l'Histoire." Cette promesse faite à sa soeur Fanny, déportée comme elle dans le camp d'extermination nazi d'Auschwitz-Birkenau en 1943, Esther Senot l'a respectée. Elle l'honore encore aujourd'hui en allant témoigner dans les classes ou en publiant le récit de son témoignage sous le titre La Petite Fille du passage Ronce (1). Elle avait 15 ans quand elle a été emprisonnée avec sa soeur.
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"Promets que tu raconteras pour qu'on ne soit pas les oubliés de l'Histoire." Cette promesse faite à sa soeur Fanny, déportée comme elle dans le camp d'extermination nazi d'Auschwitz-Birkenau en 1943, Esther Senot l'a respectée. Elle l'honore encore aujourd'hui en allant témoigner dans les classes ou en publiant le récit de son témoignage sous le titre La Petite Fille du passage Ronce (1). Elle avait 15 ans quand elle a été emprisonnée avec sa soeur. Au même âge, la scénariste et cinéaste Marceline Loridan-Ivens débarquait aussi dans le tristement célèbre camp de la mort, en compagnie de son père dont elle allait être immédiatement séparée. Avant de décéder en septembre 2018, elle avait livré le récit oral de ce parcours à David Teboul et Isabelle Wekstein-Steg. C'est sa version écrite qui paraît sous le merveilleux titre C'était génial de vivre (2). Un troisième témoignage, celui de Francine Christophe, arrêtée à l'âge de 9 ans et transférée en mai 1944 en compagnie de sa mère dans le camp de concentration de Bergen-Belsen, dégage par son titre, L'Enfant des camps (3), la dimension partagée des destins de ces trois rescapées juives de l'enfer nazi. Toutes les trois évoquent à leur manière le caractère industriel de l'extermination dont elles furent rapidement informées, l'extrême souffrance de la captivité et la forme unique d'asservissement mise en oeuvre par les nazis. "Si l'on veut réellement que le sous-homme obéisse à son maître, comme un animal le ferait, il faut le déshumaniser. En éliminant d'abord ceux qui ne sont pas récupérables. Les autres, dans les camps, par mille et une humiliations, par mille et une souffrances, devront comprendre leur nouvel état de sous-hommes, de presque bêtes. C'est ce que j'ai connu", résume "l'enfant-esclave" Francine Christophe. Pourtant, comme le souligne Esther Senot, "à Birkenau, c'est notre mise en esclavage qui a différé notre assassinat immédiat par le gaz et ouvert la possibilité d'une survie". Tant que les détenues étaient corvéables, elles étaient maintenues en vie. Les autres étaient envoyées dans les chambres à gaz. Parfois, la survie dépendait d'un processus de sélection au caractère très aléatoire. Moments glaçants quand l'amie est sacrifiée et que vous êtes épargnée. Pourquoi? Le camp est un lieu de violence extrême, y compris entre prisonnières. C'est parfois, là aussi, une question de survie. Marceline Loridan-Ivens reconnaît y avoir cédé. Mais rejette toute forme de culpabilité. "A celles qui, plus tard, m'ont dit "moi, je n'ai rien fait", j'ai répondu "tu as oublié ce que tu as fait. Tu l'as peut-être fait sans le savoir. Tu as peut-être volé une paire de chaussures à quelqu'un et il en est mort. Nous avons tous fait ça. Moi je le sais, je le reconnais, mais je ne me sens coupable de rien, ce sont eux les coupables". Ce froid constat n'empêche pas celle qui devint une brillante réalisatrice de documentaires de lâcher: "Ce que j'ai vécu était inimaginable. Et puis voilà, je trouve que c'était génial de vivre." Et de réussir à vivre après avoir connu l'enfer.