Opinion

Pierre Havaux

Vent du Nord de Pierre Havaux: panique au village (chronique)

Pierre Havaux Journaliste au Vif

La totalité de la filière des chantiers se retrouve en sursis et la réputation même d’une Flandre qui gagne en prend un coup

Cette fois, l’heure est vraiment grave, jamais la situation n’a paru aussi désespérée. Arriver à boucler un jour le ring anversois afin de rendre à la grande cité portuaire une fluidité de trafic et une qualité de vie décentes relève de plus en plus de l’improbable. Direct du gauche, crochet du droit, l’Oosterweel est dans les cordes, KO debout, et l’envoi au tapis après uppercut n’est plus chose impensable.

Y a pas à dire, le Conseil d’Etat a de la suite dans les idées. Le scud, le second du genre, qu’il vient de balancer à l’invitation de collectifs citoyens et de groupes environnementaux contestataires, frappe le mégachantier en plein coeur. Plus question de jouer avec la santé en continuant d’y remuer et manipuler des quantités de terres lourdement polluées au PFAS sans qu’elles n’aient été au préalable rendues inoffensives par assainissement ou par évacuation dans une décharge capable d’accueillir jusqu’à un million de mètres cubes.

Plus qu’un nouveau coup d’arrêt imposé au chantier, la décision est un coup de massue. Car c’est le tunnel programmé sous l’Escaut qui prend l’eau et la pièce maîtresse du projet d’infrastructure pharaonique qui vacille.

Ou comment le plus gros scandale environnemental dans l’histoire récente de la Flandre, qui puise sa source dans l’entreprise chimique 3M, voisine du chantier, tourne au cauchemar pour les forces vives flamandes, dirigeants politiques en tête. Leurs tentatives de taire aux riverains la pollution en cours depuis longtemps auront non seulement tourné court, mais le pot aux roses dévoilé menace à présent la survie même du « chantier du siècle ». C’est ce qui s’appelle se prendre les pieds dans un tapis sous lequel on avait cru pouvoir cacher la poussière contaminée.

« L’impact est immense. Cinq mille personnes travaillent à l’Oosterweel« , estime Lydia Peeters (Open VLD), ministre de la Mobilité. « Un arrêt ahurissant, nulle part en Flandre il ne sera encore possible de poser deux pierres côte à côte », déplore Ben Weyts (N-VA), vice-ministre-président. « C’est aller très, très loin. Plus aucun terrassement à partir de terres polluées ne sera encore possible », renchérit Zuhal Demir (N-VA), ministre de l’Environnement. « C’est de l’activisme juridique », s’insurge Bart De Wever, bourgmestre d’ Anvers et président de la N-VA.

Le raisonnement du Conseil d’Etat plonge les décideurs dans la consternation. En décrétant que l’assainissement des terres polluées est un passage obligé avant tout éventuel emploi, c’est le Vlarebo, le décret flamand des bonnes pratiques à suivre en la matière, qui est sérieusement compromis. La totalité de la filière des chantiers se retrouve en sursis et la réputation même d’une Flandre qui gagne en prend un coup. Le pire pourrait être à venir, à moins de trouver une issue de secours, par exemple par une modification des règles légales en cours, exercice ô combien délicat.

Et pendant que les cerveaux bouillonnent dans les cabinets ministériels pour sortir de l’impasse, la mésaventure inspire à certains experts la question existentielle: au fait, y a-t-il encore un sens à investir dans un aussi coûteux levier de décongestion automobile à l’ère de l’écomobilité? Oser douter n’est plus un tabou mais reste une hérésie politique.

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