Opinion

Carte blanche

Soignante: jusqu’à quand ? (carte blanche)

Martine Goethals est infirmière. Mais jusqu’à quand ? Elle explique les raisons qui la poussent à refuser de se faire vacciner, quitte à risquer la suspension. Qui ne sont pas d’ordre médical mais plutôt dirigées contre « la politique de la peur, de la division, de la culpabilisation ».

Je suis infirmière, et j’aime profondément mon travail. S’agit-il d’ailleurs seulement d’un travail ? Ne parle-t-on pas d’art infirmier ? Art de tisser du lien, non avec un organe, ou une pathologie, mais avec une personne. Art de prendre soin, du corps, de l’esprit, de l’âme. Art de donner et de recevoir, en un seul mouvement.

Je souhaite moins que tout apporter de l’eau au moulin de la polémique et du clivage. Juste, humblement, apporter mon témoignage, et ma motivation, en tant que soignante et que citoyenne, à refuser, pour moi-même, le vaccin.

Le dimanche 21 novembre, je suis allée marcher à Bruxelles, aux côtés de 35 000 personnes. Les revendications étaient multiples, et je ne me suis pas reconnue dans toutes. Notamment pas dans le cri « Liberté ! », scandé par certains. Ma liberté, je ne la conçois pas comme un absolu. Je la conçois, pleine de gratitude, en lien avec toutes celles et ceux qui se sont battus pour que je la vive aujourd’hui et qu’elle soit devenue naturelle, acquise. Je ne la conçois pas sans ses alliées précieuses : la responsabilité, et la conscience du collectif, et du bien commun. Il me semble évident que les droits ne sont rien s’ils ne sont assortis de certains devoirs, et je suis prête à assumer ceux qui m’incombent.

Il n’en reste pas moins : ma liberté, c’est entre autres de pouvoir dire « non ». D’avoir le droit de ne pas être d’accord sur la mise en oeuvre de ce bien commun, et de le dire, sereinement, paisiblement. Et ce « non » qu’en âme et conscience, je prononce aujourd’hui, il ne s’adresse pas tant au vaccin qu’à la politique de la peur. De la division. De la culpabilisation. Du repli. La peur nous est inoculée avec rigueur et constance depuis 18 mois, assourdissante au point qu’aucune voix dissidente ne puisse se faire entendre, qu’aucun débat contradictoire ne puisse avoir lieu, qu’aucun doute, même, ne puisse être émis. Il semble qu’on ait oublié, ces derniers temps, que le questionnement est la base d’une éthique bien comprise…

Comment se fait-il que lorsque j’énonce une opinion qui s’écarte du discours dominant, de la pensée unique, j’aie l’estomac qui se serre ? Comment se peut-il que je sois inquiète au moment d’écrire ces lignes ?

Je ne remets pas en cause cette évidence : chaque décès dû au virus du Covid est un décès de trop, et une tragédie à l’échelle personnelle et familiale. De la même manière que l’est chaque décès dû au cancer, au diabète, ou à un accident de la route, qui tuent bien davantage encore. Comment expliquer que l’émotion soulevée, et les moyens dégagés, soient si différents ? Par l’encombrement des hôpitaux ? Ne sont-ils pas saturés du fait, surtout, du sous-financement des soins de santé, et ce depuis des années ?

Nos soins de santé sont en souffrance, et cela ne date pas d’avant-hier, ni du mois de mars 2020. Nos soignants sont épuisés, en sous-effectifs. Nous avons besoin de reconnaissance, de soutien, de confiance. En aucune manière, du spectre de la suspension des soignants non-vaccinés, qui viendra déforcer plus encore des équipes déjà fragilisées. Que de chemin parcouru -à reculons- depuis les applaudissements que nous accordaient les citoyens chaque soir à 20h lors du premier confinement ! Depuis ces applaudissements naïfs jusqu’à la menace de suspension, en passant par des promesses de revalorisation non tenues : ce triste changement d’attitude à l’égard d’un personnel soignant éreinté restera comme l’une, parmi bien d’autres, des blessures profondes de cette crise.

« Plus aucun soignant non-vacciné au chevet d’un patient ! », a-t-on entendu marteler notre Ministre de la Santé. Allez-vous, Monsieur le Ministre, venir vous-même au chevet de nos patients ? Viendrez-vous en soutien à nos équipes exsangues ? Notre suspension viendra-t-elle apporter une réponse positive à la saturation de nos hôpitaux ? Je ne peux m’empêcher d’être très sceptique quant au nombre de morts qui seront évités par l’écartement des soignants non-vaccinés. Je n’ai en revanche aucun doute quant au lien entre pénurie de soignants et taux de mortalité dans les hôpitaux.

Voilà à quoi je dis non. A la logique de la répression, de la peur, de la division, de la polarisation. Non aux certitudes qu’il serait inqualifiable de remettre en question. Non à une politique de vaccination massive, indistincte, généralisée, alors que la prévention et le traitement précoce de la maladie sont largement laissés de côté, de même que la prise en compte de l’immunité naturelle. Alors, aussi, que règne une inégalité criante dans la distribution de ces vaccins entre pays du Nord et du Sud.

Je dis oui, en revanche, à la fraternité, au dialogue, à la confrontation des points de vue, à la prise de risque inhérente à l’aventure humaine. Oui, à la recherche d’un mieux vivre ensemble, inlassablement. Cela passera, notamment, par une revalorisation des métiers du care et, plus globalement, par un changement d’ordre culturel, qui replacerait en son centre l’activité du « prendre soin », trop longtemps reléguée en périphérie. L’éthique du care, portée entre autres par une figure comme la politologue et féministe américaine Joan Tronto, de passage chez nous récemment, est une logique totalement étrangère aux concepts de répression, d’ultimatum ou de chantage dont procède la politique en cours.

Il est un Livre, précieux à mes yeux, et dont la sagesse est millénaire. Il y serait dit, à 365 reprises : « N’ayez pas peur. », pour que chaque jour, nous puissions nous le répéter. Soyez dans la confiance, et dans la paix. A travers les joies et les tourments, la quiétude et la souffrance, et inéluctablement la mort, au bout du chemin. Mais elle n’aura le dernier mot que si nous laissons la peur, la division et la suspicion s’ériger entre nous et rompre les liens qui fondent nos sociétés.

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