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« Rupture totale de confiance », « négligence politique sans précédent » : la fermeture du secteur culturel suscite la fureur

Celine Bouckaert
Celine Bouckaert Journaliste

Face à l’émergence du variant Omicron, le Comité de concertation a décidé d’interdire les évènements de masse à l’intérieur et donc de fermer les cinémas, les salles de concert et les théâtres dès dimanche. Totalement inattendue, la mesure suscite la fureur et l’incompréhension du monde culturel, mais aussi de plusieurs virologues de renom.

Déjà peu épargnés par le dernier Codeco du 3 décembre, qui avait fixé la limite du public à 200 personnes maximum, les acteurs du monde de la culture font maintenant face à une fermeture pure et simple de toute activité alors qu’ils fournissaient de gros efforts pour garantir la sécurité sanitaire dans leurs salles CST (ventilation, limitation du public).

Beaucoup ne comprennent pas que le secteur culturel soit une nouvelle fois sacrifié alors que l’horeca, les marchés de Noël, les magasins, les fitness, ou encore les hammams restent ouverts. Selon le virologue Steven Van Gucht, les experts du GEMS ont pourtant estimé qu’une séance de cinéma était encore sûre, à condition de respecter les mesures de sécurité comme la ventilation ou le port du masque. Ils éprouvent par contre plus d’appréhension envers les rencontres dans la sphère privée.

Difficile d’intervenir dans la sphère privée

D’après le virologue, ils avaient mis sur la table un plan A et un plan B, dont le Codeco a retenu et rejeté certains conseils. « Ce sont des choix politiques, c’est à eux de décider », a-t-il commenté. Le scientifique a également reconnu la difficulté d’intervenir dans la sphère privée, particulièrement en cette fin d’année où les réunions de famille sont nombreuses. « Cependant, c’est là que nous pouvons faire la plus grande différence », prévient-il. « C’est là que réside le plus grand danger. »

Même le virologue Marc Van Ranst, que l’on peut difficilement taxer d’imprudence, ne cache pas son incompréhension vis-à-vis de la fermeture des lieux culturels. « La confiance dans ce secteur est très élevée. Il ne s’agit pas de centaines de milliers de visiteurs qui, chaque soir, vont à des représentations. Quand on voit que les marchés de Noël restent ouverts, on peut se dire que le vin chaud a gagné sur la culture« , a-t-il résumé.

Le Premier ministre, Alexander De Croo, a contesté cette affirmation. « Les activités à l’extérieur sont totalement différentes que les activités à l’intérieur. A l’extérieur signifie qu’il y a suffisamment d’aération et que l’on peut faire d’une manière sûre », a-t-il dit.

Une rupture de confiance totale

Interrogé sur La Première, l’épidémiologiste Marius Gilbert a eu du mal à retenir ses larmes face à une décision qu’il qualifie de marchandage politique. « La rupture de confiance (NDLR : avec le politique) est totale et elle intervient à un moment où l’on en a le plus besoin! », a-t-il déclaré. « Je pense qu’ils ne se rendent pas compte que ce marchandage politique est occupé à avoir un effet délétère sur la cohésion sociale« .

Pour lui, avec pareille décision, il ne faudra pas s’étonner de voir demain le secteur culturel, le personnel soignant et « tous les secteurs qui se sentent maltraités » par le gouvernement défiler dans la rue aux côtés de l’extrême droite, à la base de plusieurs manifestations récentes à Bruxelles contre les mesures sanitaires.

Le secteur culturel ne cache pas sa colère. « C’est de la déconsidération totale et un nouveau coup de massue pour nous », déplore la secrétaire générale de la Fédération des employeurs des Arts de la scène (FEAS), Françoise Havelange. En ligne de mire, l’absence totale de prévisibilité de ces mesures et le manque de prise en compte des réalités des différents lieux culturels.

« Tout simplement insultant »

« C’est hallucinant. Je n’ai plus de mots, plus d’arguments », a réagi Peter de Caluwe, directeur du Théâtre de la Monnaie, dans le quotidien Le Soir. « Nous sommes le premier secteur à avoir pris des mesures indispensables mises en place avec des virologues, des hommes et des femmes qui ont établi des protocoles précis, validés par toutes les instances. Et malgré cela, une fois encore, c’est la fermeture. Uniquement pour notre secteur. C’est une honte. Bien sûr, ce n’est pas la fin du monde mais c’est comme si nous étions le problème. C’est tout simplement insultant ! »

Pour Michael De Cock, directeur artistique du Koninklijke Vlaamse Schouwburg (KVS), le summum c’est que Marc Van Ranst se distancie de cette mesure. « C’est une décision hallucinante, et franchement honteuse. L’effet de cette mesure est nul, et entre-temps, le cirque de Noël peut continuer. Plus personne ne comprend », déclare-t-il au quotidien De Morgen.

« On est en train d’étrangler ce secteur, et personne ne s’en soucie. Il y a un exode des personnes, une fuite des cerveaux, et cette décision est préjudiciable au bien-être des personnes travaillant dans la culture. Cette décision témoigne d’une négligence politique sans précédent « , ajoute-t-il.

Même constat de désespoir pour le secteur du cinéma, « enragé et étonné » face à une décision « qui n’était pas sur la table lors de la remise de l’avis du GEMS », le groupe d’experts qui conseille les autorités, s’exaspère Thierry Laermans, secrétaire général de la Fédération des cinémas de Belgique (FCB).

« Si vous regardez les mesures strictes que nous appliquons aujourd’hui, nous ne comprenons vraiment pas comment une interdiction totale des projections de films peut aider à prévenir les infections« , a réagi la porte-parole du groupe Kinépolis, Anneleen Van Troos.

« On nous prive de la meilleure période de l’année avec les vacances d’hiver qui représentent 20% du chiffre d’affaires de nos salles », a renchéri Thierry Laermans, qui appelle le gouvernement à absolument prévoir des aides « pour sauver les salles qui ont déjà vécu une année catastrophique ».

« Voilà bientôt deux ans que la Culture est une variable d’ajustement qui sert à préserver « l’essentiel » (ici les courses de Noël et les agapes familiales). Et tant pis pour celles et ceux pour qui les fêtes ce n’est pas que cela, mais aussi le concert, le théâtre, le cinéma, le sport », résume l’écrivaine Caroline Lamarche dans une carte blanche.

Absence de voix flamande

Plusieurs politiques ont exprimé leur soutien à l’égard des acteurs du monde culturel. Le ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles Pierre-Yves Jeholet (MR) a déploré jeudi l’absence de voix flamande, mercredi lors du comité de concertation, pour défendre le secteur culturel. Selon lui, seules trois voix -dont la sienne- se sont élevées mercredi autour de la table pour contester l’opportunité de fermer le secteur culturel, mais « je n’ai rien entendu du côté de la Flandre », a-t-il regretté jeudi matin sur les ondes de Bel-RTL.

Sur Twitter, la ministre de la Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Bénédicte Linard (Ecolo), a assuré les acteurs culturels de son soutien: « Je veux surtout m’adresser aux professionnels de la culture une nouvelle fois injustement ciblés et discriminés, qui voient des mois de travail réduits à néant. Je partage votre incompréhension. Je continuerai de vous soutenir quoiqu’il en coûte. »

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Avec Belga

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