Opinion

Carte blanche

Réforme des rythmes scolaires des enfants… Et les profs, dans tout ça ? (carte blanche)

La réforme des rythmes scolaires, qui sera d’application dès la prochaine rentrée, passe sous silence un autre sujet: le temps de travail des enseignants. Comment a-t-il déjà été réformé et que resterait-il à accomplir?, s’interroge Bernard De Commer, ancien permanent syndical.

Les rythmes scolaires ont tenu en haleine les médias au cours des dernières semaines. Et sans doute en sera-t-il de même à l’avenir avec les rythmes hebdomadaires et journaliers.

Il est un domaine largement passé sous silence alors que le Rapport de la Commission des rythmes scolaires du 4 octobre 91 y consacre deux chapitres. L’un pour l’enseignement fondamental sous l’intitulé : le temps de l’adulte. L’autre pour l’enseignement secondaire : une répartition du temps.

Qu’y lit-on ? « Tous les membres de la communauté éducative sont appelés à élaborer la politique de l’établissement et le projet qui la traduit… La communauté scolaire s’organise en un ensemble complexe, mais cohérent d’équipes et de groupes. La direction d’école est responsable de l’articulation de tous les réseaux de communication et d’action existant au sein de l’institution ».

Et pour permettre cette élaboration, « une utilisation optimale du temps doit permettre… d’aménager un indispensable temps de concertation pour l’équipe éducative locale. La concertation permettra la mise en oeuvre des projets, l’aménagement du temps, l’ajustement des activités en fonction des contraintes, la réalisation d’outils ». Tout en précisant que cela « ne devrait en aucun cas entraîner un accroissement de l’horaire hebdomadaire des enseignants »

Ceci dit, c’était il y a une trentaine d’années. Depuis, un certain nombre de choses s’étaient mises en place. Par exemple, les 2 heures hebdomadaires de concertation dans l’enseignement fondamental. Le secondaire, lui, restait globalement le parent pauvre en cette matière.

Et pour permettre justement cette concertation tous niveaux d’enseignement confondus, encore fallait-il organiser (ou réorganiser) le temps de travail des personnels occupés dans les écoles de manière à quitter l’image du prof devant son tableau noir. C’est ce qui allait se faire dans le cadre du Pacte pour un enseignement d’Excellence.

Petite remarque, en passant : en ce qui concerne les adultes, dans le Rapport de la Commission des rythmes scolaires, pas la moindre allusion aux rythmes chronobiologiques pourtant tout aussi présents chez eux que chez les enfants. Il faut croire que, chez ces derniers, étaient visés le bien-être et l’efficience. Dans le cas des adultes, seule l’efficience semble concernée. Cette absence d’étude sur les rythmes chronobiologique des adultes est éminemment regrettable et affaiblit les dispositions qui vont être prises ultérieurement.

La réforme du temps de travail dans les écoles est une vieille revendication des fédérations des pouvoirs organisateurs et des associations de directions. Elle a fait l’objet de négociations entre les interlocuteurs sociaux et la Fédération Wallonie-Bruxelles. Chacun y a sans doute obtenu un certain nombre de points jugés prioritaires à ses yeux. Ainsi, par exemple, pour les organisations syndicales, la suppression de la plage-horaire dans le secondaire. Celle-ci permettait de faire travailler les enseignants une ou deux périodes de plus pour le même traitement. Les pouvoirs organisateurs, eux, obtiennent des missions de service à l’école.

Le temps de travail des enseignants se décline désormais comme suit en regard du décret du 14 mars 2019 portant diverses dispositions relatives à l’organisation du travail des membres du personnel de l’enseignement et octroyant plus de souplesse organisationnelle aux pouvoirs organisateurs :

  • les périodes de cours variant en fonction du niveau et des fonctions exercées
  • des missions obligatoires (réunions de parents, conseils de classe, voyages scolaires…)
  • des missions de service à l’école nécessitant ou non une formation complémentaire : délégué en charge de coordination pédagogique, délégué
  • référent pour les membres du personnel débutants y compris les temporaires débutants, délégué en charge de la coordination des maîtres de stage, délégué en charge de la coordination des enseignants référents , délégué en charge des relations avec les parents, délégué
  • référent numérique, délégué en charge de la médiation et de la gestion des conflits entre élèves, délégué en charge de l’orientation des élèves, délégué
  • référent aux besoins spécifiques et aux aménagements raisonnables
  • et d’autres encore sans doute

Très clairement, on déborde largement de l’image caricaturale du prof devant son tableau noir.

Hors temps de cours, les profs auront 60 périodes à prester par année scolaire pour l’exercice de ces missions. Les modalités de mise en oeuvre du travail collaboratif sont définies dans le plan de pilotage et le contrat d’objectifs.

Les modalités d’organisation du travail sont une mission des Conseils d’Entreprise dans l’enseignement libre ou de l’organe de démocratie sociale dans l’enseignement officiel. Cette organisation se matérialise dans le règlement de travail (loi du 8 avril 1965 pour l’enseignement libre et du 18 décembre 2002 pour l’enseignement public). C’était aussi une revendication des organisations syndicales : il n’était pas question de laisser celle-ci au bon vouloir des pouvoirs organisateurs et des directions.

Finalement cette réforme du temps de travail des enseignants a généré une architecture complexe, floue parfois, montée sans référence à des études scientifiques sur les rythmes chronobiologiques des adultes, ni sur le temps de travail effectif des enseignants. Une absence qui a fortement handicapé les négociations et va sans doute encore le faire dans l’avenir. Les seules données à disposition sont de l’ordre du déclaratif, et donc sujettes à caution.

Une organisation du travail qu’il faudra évaluer dans le temps en espérant en tout cas que des chercheurs se penchent sur cette absence d’études scientifiques. En espérant aussi que le monde de l’enseignement accepte de collaborer à ces travaux, ce qui est loin d’être gagné d’avance : en effet, les praticiens dans les écoles semblent avoir fait de leur temps de travail un tabou, sentiment acquis au fil des réformes successives depuis de nombreuses années, comme si leur travail n’était jamais satisfaisant aux yeux des responsables politiques ou comme si on voulait les déprofessionnaliser.

Il faudra travailler et travailler encore sur ce ressenti. Mener à bien le Pacte pour un enseignement d’Excellence est à ce prix-là.

Bernard De Commer, ancien permanent syndical, désormais militant.

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