Opinion

Carte blanche

« Monsieur Bouchez, ce qui est mortifère, c’est le cynisme politique des agissements dont vous faites preuve » (carte blanche)

On ne débat pas avec l’extrême-droite ! Le Cercle du Libre Examen de l’ULB réprouve, à son tour, la participation du président du MR à un débat télévisé avec Tom Van Grieken, président du Vlaams Belang. Rappelant qu’un cordon sanitaire reste indispensable pour ne pas faire proliférer les partis extrêmes dans l’espace belge francophone.

Monsieur Georges-Louis Bouchez,

Le jeudi 21 avril au soir, vous avez choisi de débattre avec Tom Van Grieken, président du Vlaams Belang, dans l’émission Terzake.

S’en sont suivies de nombreuses critiques vis-à-vis de la rupture du cordon sanitaire et du précédent grave que constitue votre participation à ce débat. De nombreuses personnalités politiques vous ont renvoyé à la charte de la démocratie de 2002. En y adhérant, les partis politiques francophones (dont le Mouvement Réformateur) se sont engagés à refuser toute participation à un débat télévisuel avec un représentant d’une formation d’extrême droite. Ce dimanche, le MR, dont vous êtes le président, a réitéré son engagement à respecter la charte.

Cependant, loin de regretter votre participation à ce débat, vous la justifiez au motif que l’ « on combat les partis d’extrême droite en débattant et en démontant leurs arguments respectifs, pas en restant dans un entre-soi mortifère« . Cette réponse n’est ni naïvement optimiste ni pragmatique, elle est dangereuse. Elle traduit le mépris que vous accordez à la lutte contre les partis d’extrême droite. Elle participe à la légitimation de leur présence médiatique. Elle occulte les dangers de leurs discours. Elle vide de son contenu la lutte contre le fascisme, réduit à un amas indifférencié l’extrême gauche et l’extrême droite. Elle minimise l’importance primordiale d’appliquer strictement le cordon sanitaire.

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L’extrême droite porte un discours antidémocratique

En 1991, suite au dimanche noir lors duquel la Belgique a assisté à la percée historique du Vlaams Blok (l’ancien nom du Vlaams Belang) aux élections législatives, la RTBF décide de prendre des mesures pour éviter pareil scénario en Belgique francophone. Au cours des années qui ont suivi, l’idée d’un cordon sanitaire médiatique prend forme et prévoit, dans les grandes lignes, l’exclusion de tout discours politique qui ne respecte pas les principes et valeurs démocratiques.

Dans les faits, cet engagement se traduit par le refus systématique de tout accès à une plateforme médiatique aux partis d’extrême droite. Ce mécanisme a par ailleurs été validé par le Conseil d’État, qui l’a jugé conforme aux exigences démocratiques.

La logique qui sous-tend l’instauration du cordon sanitaire médiatique part du constat suivant : les médias jouent un rôle crucial dans la construction des thématiques abordées dans l’espace public.

Alors que le débat démocratique et le pluralisme politique imposent l’accès de tous les partis aux médias afin de défendre leurs idées et leurs programmes, l’exclusion de l’extrême droite se justifie par son refus de se soumettre aux principes démocratiques.

Sa présence, à coup de répétitions bruyantes, oriente et structure le débat public de façon insidieuse. L’extrême droite, dès lors que la possibilité lui en est laissée, impose de façon implacable ses idées, ses éléments de perception et son vocabulaire, rendant ardue toute tentative de récusation rationnelle et juste de ses procédés. Les forces démocratiques se retrouvent démunies face au référentiel institué par l’extrême droite. À titre d’exemple, l’extrême droite porte un discours alarmiste qui associe constamment l’immigration avec l’insécurité, ou l’islam avec le terrorisme alors qu’aucune donnée empirique n’appuie le rapprochement entre ceux-ci. Pourtant, à force d’être répétées en boucle, ces fausses idées s’installent dans l’opinion publique.

Ce faisant, refuser une tribune médiatique à l’extrême droite revient à la priver des moyens de communication et, en fin de compte, de bons résultats électoraux. Les travaux de la politologue Léonie de Jonge ont par ailleurs démontré l’efficacité de cette stratégie en Wallonie.

En effet, les scores électoraux des partis d’extrême droite dépendent du traitement qu’ils reçoivent dans les médias et de l’attitude des partis démocratiques à leur égard. S’ils sont considérés comme des interlocuteurs légitimes, ils bénéficient d’un espace politique et médiatique, et sont ainsi propulsés sur le devant de la scène publique. Leurs scores aux élections augmentent alors en conséquence.

L’extrême droite nuit à la liberté d’expression en démocratie

L’inclusion de l’extrême droite dans le débat politique menace l’existence même de l’espace démocratique. Cet espace, qui permet la liberté d’expression, n’existe pas de manière abstraite, il est composé par un ensemble d’acteurs et actrices.

Le droit belge et la Convention européenne des droits de l’homme reconnaissent que toute personne a droit à la liberté d’expression. Toutefois, en pratique, les individus ne sont pas égaux dans leurs moyens de faire usage de cette liberté. Certains et certaines disposent d’un accès plus large à l’espace démocratique du fait de leur position politique, économique ou culturelle favorisée. Pour ces raisons, la liberté d’expression n’est ni stable ni égalitaire, elle est précaire, mouvante et soumise à certaines limites. En démocratie, le but doit être de viser son expansion et de permettre ainsi à un maximum d’acteurs et d’actrices de s’exprimer pour garantir un débat réellement démocratique.

Cependant, parmi ces acteurs, certains utilisent leur liberté d’expression dans l’espace démocratique pour chercher à porter atteinte, à restreindre ou à annihiler les droits reconnus à d’autres individus. Ces acteurs discriminants sont ceux qui composent l’extrême droite et qui font usage de leur liberté d’expression pour propager des propos racistes, xénophobes, homophobes, sexistes, etc. précisément dans le but de détruire les droits fondamentaux d’autres acteurs. En Belgique, un tel usage de la liberté d’expression est interdit par l’article 17 de la Convention européenne des droits de l’homme. Son principe : pas de liberté pour les ennemis de la liberté. Permettre aux prédateurs d’extrême droite d’accéder à l’espace démocratique, c’est faire entrer le loup dans la bergerie.

L’extrême droite et l’extrême gauche ne peuvent être mises sur un pied d’égalité

Estimer, dans la réponse de votre parti publiée dimanche qu’il est « nécessaire d’approfondir ces textes [charte de la démocratie de 2002] en y intégrant les nouvelles menaces qui pèsent sur nos démocraties, à savoir les extrémismes de droite comme de gauche, les radicalismes religieux et les populismes en tout genre. », c’est se tromper d’ennemi et instrumentaliser le cordon sanitaire à des fins partisanes.

Estimer que discuter avec le Vlaams Belang serait légitime en raison des débats entretenus entre les partis signataires de la charte et le PTB, c’est faire preuve d’une méconnaissance fondamentale des dynamiques spécifiques à l’extrême droite. On ne peut mettre sur un pied d’égalité des partis liberticides et dangereux d’extrême droite avec les forces démocratiques.

© belga image

Pourquoi ? Parce que les partis d’extrême gauche ne remettent pas en question les droits humains fondamentaux des catégories précarisées et discriminées. Au contraire, l’extrême droite n’existe que dans le seul but d’ôter des droits à certaines minorités et d’exclure du champ public d’autres idées. Ce sont ces dangers spécifiques à l’extrême droite que le cordon sanitaire vise à combattre.

Cet argument de la symétrie partisane fait l’impasse sur les enjeux réels dont doivent se préoccuper les partis démocratiques : la défense dans l’espace public des droits fondamentaux et la promotion de valeurs démocratiques, enjeux pour lesquels seule l’extrême droite constitue un danger.

Bien plus qu’une charte, le cordon sanitaire est un véritable projet démocratique qui va au-delà des oppositions partisanes et qui ne doit pas être instrumentalisé pour délégitimer des opinions avec lesquelles on est en désaccord.

Le seul espace « mortifère », c’est celui avec l’extrême droite

Enfin, Monsieur Bouchez, serait-ce le champ démocratique que vous qualifiez d’ « entre-soi mortifère » ?

Ce qui est mortifère, c’est au contraire la longue histoire de légitimation progressive de l’extrême droite française qui, après avoir fait sauter les digues médiatiques et idéologiques, a obtenu ce dimanche un score de 41,5%.

Ce qui est mortifère, c’est l’omniprésence médiatique à notre frontière d’Éric Zemmour, personnage qui, au contraire de votre « respect« , devrait susciter une ferme condamnation de votre part.

Ce qui est mortifère, c’est le cynisme politique des agissements dont vous faites preuve et dont vous ne semblez mesurer ni la gravité ni les conséquences à long terme.

Une réaction digne face à cette dérive nous semble être celle de Jean-Luc Crucke : « Je désapprouve avec la plus grande fermeté toute rupture du cordon sanitaire et toute banalisation de l’extrême droite ! (…) Tout écart par rapport à ces valeurs ne recueille ni mon adhésion, ni le moindre respect. »

Dans son histoire, la famille politique libérale a été l’une des forces motrices des valeurs démocratiques et a toujours été intransigeante vis-à-vis de l’extrême droite. Aujourd’hui, il revient à ses membres de condamner avec la plus grande fermeté toute tentative d’instrumentalisation de l’extrême droite à des fins électorales, a fortiori venant de leur président de parti.

Le fascisme est aux portes de la Belgique francophone. Pour les garder fermées et empêcher l’extrême droite de monter en puissance, il nous faut tirer les leçons des échecs flamands et français en réaffirmant la nécessité du cordon sanitaire.

Le Cercle du Libre Examen de l’ULB

Le titre est de la rédaction. Titre original: « Monsieur Bouchez, on ne débat pas avec l’extrême droite! »

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