Opinion

Carte blanche

Lettre ouverte à Sammy Mahdi: « Vous menez exactement la même politique que Theo Francken » (carte blanche)

Le collectif « Pour une politique de la paix » adresse une lettre ouverte au Secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration, Sammy Mahdi (CD&V), et accuse le gouvernement de mener une politique raciste et d’arrière-garde vis-à-vis des migrants qui arrivent en Belgique.

Monsieur le Secrétaire d’Etat,

Nous vous écrivons aujourd’hui car nous faisons partie de ceux qui ont négocié avec votre cabinet entre mai et juillet 2021 aux côtés de l’Union des Sans-Papiers pour la Régularisation. Nous avons fait l’épreuve tragique du vide politique que constitue votre mandat au secrétariat d’Etat à l’asile et à la migration. Vous êtes l’otage d’une stratégie médiatique dont l’unique objectif est de caresser l’électorat du CD&V qui pourrait voter Vlaams Belang en 2024 dans le sens du poile xénophobe.

La réalité est que vous menez exactement la même politique que Théo Francken et que le gouvernement Vivaldi est tellement traversé de divisions internes qu’il n’a pas la force de vous recadrer. La vérité est que vous délégitimez ce gouvernement et ce pays, que vous nous envoyez tout droit dans le mur du Vlaams Belang et que le prix de cette dérive collera à la peau du CD&V comme une infamie.

Vivaldi, continuité des politiques de persécution des migrants

Vous n’êtes cependant pas le seul responsable. En effet, le CD&V est coincé entre la ligne libérale autoritaire du VLD et la ligne d’extrême-droite du Vlaams Belang. Dans un tel contexte électoral, c’est une folie d’avoir laissé le Ministère de l’intérieur et le secrétariat d’Etat à l’asile et à la migration à un tel parti. Suite à l’affaire Mawda, c’était déjà le prédécesseur d’Annelies Verlinden, Pieter De Crem, qui avait intensifié les opérations de chasse aux migrants, les terribles opérations Médusa.

Depuis, le nombre de morts et de traversées extrêmement risquées du détroit de la Manche n’a cessé d’augmenter. Depuis, les migrants sont davantage persécutés et criminalisés sous le prétexte d’opérations de police contre les « passeurs ». Le nombre d’incarcérations ne cesse d’augmenter. Chaque jour, cette politique de construction d’un environnement hostile contre les migrants leur rend la vie proprement invivable sur les autoroutes, dans les gares, sur les routes, dans les parcs, dans les transports.

Avant la guerre menée en Ukraine par Poutine, un ressortissant ukrainien s’est suicidé en se jetant dans le canal à Anderlecht, il venait de recevoir un Ordre de Quitter le Territoire de l’administration dont vous êtes responsable. Ces dernières années, de nombreuses personnes sans-papiers ont été tuées par la police (Mohamed Amine Berkane, Ayoub Ayoubi, etc.).

USPR : une parole politique vidée de son sens

Les personnes sans-papiers en Belgique ont été plus que n’importe qui d’autres durement touchées par la crise sanitaire et sociale liée à la pandémie de Covid-19. C’est pour sortir de cette politique de sur-exploitation, cette politique de non-régularisation dont votre gouvernement est l’unique responsable que l’Union des Sans-Papiers pour la Régularisation s’est constitué et a mené son action. Ils se sont battus pour obtenir un accès légal au marché du travail, pour obtenir le droit à la santé, à la formation, au logement, etc. Mais vous êtes resté insensible et irresponsable devant cette situation que votre gouvernement à pourtant produite.

Vous avez répété sans cesse les mêmes éléments de langage, comme une boite noire devenue folle. Pourtant, sous la pression exercée par la grève de la faim, vous avez été contraint de négocier, nous avons assisté à toute cette séquence. Vous y avez été contraint par le Premier ministre ainsi que par les vice-Premiers ministres, vous y avez été contraint par l’Eglise catholique de Belgique et par la mobilisation de la société civile et des universités tant du côté néerlandophone et francophone.

Nous avons été nombreux à travailler sans relâche pour trouver une solution dans le cadre de la loi qui vous permette de pouvoir répondre à la pression exercée par Vlaams Belang sur votre parti. Mais dès que les vacances d’été ont commencé, dès que l’attention et la pression ont diminué, vous avez laissé l’administration dont vous avez la responsabilité saboter cet accord et produire des négatifs collectifs.

Il est aujourd’hui établi qu’aucun des éléments positifs avancés lors des négociations (longue procédure, ancrage, intégration, travail, formation, famille, liens avec la société, etc.) n’a été pris en compte par l’Office des Etrangers. Au contraire, celui-ci a considéré le fait de ne pas disposer des bons papiers comme un délit en soi, elle a considéré les grévistes comme étant eux-mêmes en infraction, du seul fait de leur présence sur le territoire. Votre administration a été jusqu’à considérer les relations sociales et professionnelles nouées par eux en Belgique, gages de leur intégration et de leur désir de vivre ici légalement, comme étant illégitimes, pire elle les a considérées comme étant le signe d’un délit et les a retournées contre eux. C’est l’exemple même de la création d’un délit sui generis.

Pourtant malgré leurs expériences douloureuses d’exclusions, d’exploitations et de persécutions en Belgique, les grévistes vous ont fait confiance, parce qu’ils estimaient que les mots prononcés par un homme politique dans un pays démocratique ont encore un sens, parce que vous avez créé un climat de confiance légitime dans l’administration de l’OE. Mais vous avez détruit cette confiance et avez saboté les accords de juillet menés au plus haut niveau. Vous avez ensuite dû être entendu dans le cadre de la commission de l’intérieur de la Chambre.

Dans le même temps, la situation au Petit Château (NLDR: point d’accueil des migrants à Bruxelles) du point de vue de l’accueil des demandeurs d’asile n’a cessé de se dégrader par manque de politique structurelle d’accueil et la situation y est chaque jour plus critique. Aujourd’hui au Heisel, les Ukrainiens sont aussi mal traités que les Syriens. Aucune aide humanitaire structurelle n’est mise en place, la Ville de Bruxelles renvoie la responsabilité vers la Croix Rouge qui elle renvoie vers Fedasil qui a son tour renvoie vers la Ville de Bruxelles. Pendant ce temps, comme au parc Maximilien, les citoyens bénévoles sont empêchés de venir en aide aux Ukrainiens.

La « protection temporaire », un changement de paradigme ?

Plus de 3,5 millions d’Ukrainiens ont été contraints de traverser la frontière pour tenter de trouver refuge en Europe suite à la guerre de Poutine en Ukraine. L’Europe des gouvernements n’est pas parvenue à empêcher cette guerre, en partie à cause de la dépendance qu’elle entretient avec la Russie, en partie parce que l’économie kleptocrate oligarchique du régime fasciste de Poutine est protégée dans les paradis fiscaux en Europe, en partie parce que les Européens de l’Ouest ont ignoré à peu près toutes les transformations post-soviétiques des sociétés d’Europe de l’Est.

Nous ne sommes donc pas en mesure de protéger les civils pris pour cibles par la guerre d’agression de Poutine. Nous l’avons laissé faire en Tchétchénie, en Géorgie, en Syrie, en Crimée, dans le Donbass, aujourd’hui il nous menace directement. L’Europe des souverainismes partagés, l’Europe égoïste des règlements de Dublin, l’Europe de Frontex, l’Europe qui fait la chasse aux migrants, qui tire sur des réfugiés au large de Lesbos, l’Europe gangrénée par les populismes d’extrême-droite a été contrainte et forcée d’appliquer la convention dite de « protection temporaire ». C’est un changement de paradigme majeur dans la politique d’asile de l’UE.

Jusqu’alors, l’obtention de la protection dépendait de la possibilité de montrer que la personne est, en tant que personne individuelle, bien victime de persécution. Cette individualisation extrême du droit d’asile a permis son progressif démembrement. Bon nombre des grèves de la faim des Iraniens, des Afghans, des Kurdes, etc. ces dernières décennies ont tenté de freiner en vain cette destruction progressive du droit d’asile. Les réglementations de Dublin ont également aggravé cette pente.

Avec l’introduction de la « protection temporaire » l’Union Européenne renoue enfin avec une politique de protection collective contre la guerre et la persécution. Mais même dans cette terrible épreuve, votre gouvernement a malgré tout trouvé le moyen de continuer son travail de discrimination en refusant d’octroyer la « protection temporaire » aux personnes qui fuient la guerre qui viennent de pays tiers et qui ne peuvent rentrer dans leur pays. Des étudiants congolais qui ont tenté de terminer leurs études chez nous après avoir dû fuir les bombardements à Soumy n’ont trouvé personne en Belgique pour leur permettre d’obtenir cette protection. Ils ont dû rentrer en Pologne. Il en va de même pour les ressortissants Russes ou Biélorusses. Vous avez vous-mêmes déclaré que « les Russes ne sont pas les bienvenus ici » en établissant une « interdiction générale de visa » (Le Soir, 24/02/2022), ce qui vaut aussi pour les ressortissants Biélorusses. Cette décision, en plus d’être stupide, est dangereuse : les ressortissants Russes et Biélorusses qui fuient les bombes de Poutine risquent la prison si ils sont renvoyés dans leur pays. De plus, l’histoire récente biéliorussse a montré que ce sont précisément les ressortissants qui sont venus en Europe de l’Ouest et qui ont pu faire l’épreuve de la démocratie et de la liberté d’expression qui ont constitué l’opposition au gouvernement de Loukachenko. Cet acte manqué montre combien votre politique d’asile est profondément réactionnaire et sans vision.

Par ailleurs, il y a toujours de nombreux exilés afghans, irakiens, subsahariens, iraniens qui sont coincés à la frontière biélorusse avec le Pologne et qui sont également victimes de la guerre hydride que Poutine mène contre l’UE. Ces personnes sont également des réfugiés qui doivent pouvoir obtenir la protection de l’UE. Car la décision d’exécution 2022/382 du Conseil de l’Europe du 4 mars 2022 permet de leur octroyer cette protection. C’est ce que fait l’Espagne par exemple. Mais vous avez délibérément utilisé cette terrible crise migratoire pour maintenir le modèle raciste défendu par Théo Francken et le Vlaams Belang. Vous avez délibérément -et pour des raisons purement électoralistes- joué la carte raciale en prétendant que nous venions en aide aux Ukrainiens parce qu’ils « n’ont plus de pays où rentrer, contrairement aux autres » ou en vertu d’une loi de « proximité géographique ». Vous avez produit ainsi un terrible ressentiment et tenté de monter les réfugiés les uns contre les autres. Ce petit jeu cynique ne prendra pas. Cette rhétorique raciste n’existe que dans votre bouche, elle ne se trouve ni dans la décision d’exécution du Conseil de l’Europe ni dans le coeur des citoyens solidaires.

Pour toutes ces raisons, alors que nous, Européens, faisons face à notre destin, dans un monde où partout les logiques d’Empire sont en expansion, votre politique est devenue anachronique. Elle est incapable de répondre aux défis économiques, sociaux, climatiques que nous avons à affronter à toutes les échelles. On ne peut répondre avec une politique des années 1990 aux défis les plus contemporains. Votre politique du siècle dernier ne fait qu’ajouter des discriminations, des frontières et des problèmes là où les sociétés civiles européennes tentent de construire des solutions durables.

Nous avons besoin d’une solidarité populaire avec les Ukrainiens, contre la guerre et pas de la fausse solidarité des gouvernements

Le sentiment d’urgence face à la menace que fait peser cette guerre sur les peuples de l’Europe de l’Est a généré un tout autre sentiment de solidarité, une toute autre politique de l’accueil qui correspond davantage au changement de paradigme qui se trouve dans la mise en application de la « protection temporaire » qu’à cette politique du ressentiment et de la haine raciale qui caractérise votre politique d’inhospitalité systémique.

En Russie, des manifestations massives ont lieu chaque dimanche, des milliers de citoyens russes sont arrêtés pour avoir manifesté leur opposition à la guerre. Les Ukrainiens résistent de toutes leurs forces à l’invasion. Dans les régions russophones de l’Est de l’Ukraine que Poutine est censé venir « dénazifier » et qu’il bombarde sans relâche, les habitants sortent à mains nues pour repousser les chars et traiter l’envahisseur de fasciste. En Allemagne, en Suisse, en Tchéquie se sont des manifestations de masses pour s’opposer à la guerre. En Biélorussie, les actes de sabotage sont extrêmement nombreux pour empêcher l’approvisionnement militaire. Le mouvement contre la guerre qui est en train de monter en Europe de l’Est et en Russie est un mouvement essentiellement populaire. Ce mouvement défend le droit des Ukrainiens à l’autodétermination, à une Ukraine indépendante et démocratique, il exige le retrait immédiat des troupes russes de tout le territoire ukrainien, y compris en Crimée et dans le Donbass, l’arrêt de la menace nucléaire, le soutien à la résistance du peuple ukrainien sous toutes ses formes, l’accueil sans discrimination de tous les réfugiés, le soutien aux mouvements contre la guerre en Russie, en Biélorussie, la garantie du statut de réfugié politique aux opposants russes et biélorusses ainsi qu’aux soldats russes déserteurs, la saisie du capital oligarchique des kleptocrates poutiniens détenu en Europe, etc.

Ce mouvement émergera aussi en Belgique, malgré la politique raciste de ce gouvernement. Un sentiment fort est en train d’émerger à l’occasion de cette guerre coloniale à l’Est, un sentiment profond pour une Europe sociale, démocratique, dénucléarisée, pour une Europe comme force pacifiste, pour une Europe de l’annulation des dettes odieuses, pour une Europe politique qui émergera sur les cendres du souverainisme. Non plus une Europe fermée sur sa souveraineté, non plus cette Europe de Berlin qui s’est partagée l’Afrique, non plus cette Europe de Dublin qui persécute les migrants dans une inflation devenue folle des forces de police, non pkus cette Europe de la Troïka qui a saigné à blanc le peuple grecque. Cette nouvelle Europe en gestation est une Europe des peuples, c’est une Europe qui s’invente dans ces liens de solidarité effective avec les Syriens, avec les Tunisiens, les Egyptiens, les Palestiniens, les Algériens, les Russes, les Ukrainiens, les Biélorusses, les Congolais, etc. en lutte pour leur dignité. Cette Europe là est l’antagonique de celle que vous et vos amis construisez depuis plus de 30 ans.

Collectif « Pour une politique de la paix »

Le titre est de la rédaction

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