Sept morts ou disparus depuis le début de l'année. Au moins 31 de plus, alors qu'un embarcation a fait naufrage, ce 24 novembre, rempli de personnes tentant de rejoindre la Grande-Bretagne depuis Calais.Et ce bilan - le plus lourd depuis longtemps - est provisoire, les recherches étant toujours en cours ce mercredi en soirée, selon l'AFP. Plus tôt dans l'après-midi, un pêcheur avait signalé la découverte de tous ces corps flottants. Une "tragédie", selon le Premier ministre Jean Castex.
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Sept morts ou disparus depuis le début de l'année. Au moins 31 de plus, alors qu'un embarcation a fait naufrage, ce 24 novembre, rempli de personnes tentant de rejoindre la Grande-Bretagne depuis Calais.Et ce bilan - le plus lourd depuis longtemps - est provisoire, les recherches étant toujours en cours ce mercredi en soirée, selon l'AFP. Plus tôt dans l'après-midi, un pêcheur avait signalé la découverte de tous ces corps flottants. Une "tragédie", selon le Premier ministre Jean Castex. Loin des forêts séparant le Bélarus de la Pologne, un autre drame de la migration se joue à quelques kilomètres de chez nous, entre les rivages français et britanniques. Selon le préfet de la Manche et de la mer du Nord, Philippe Dutrieux, 31 500 tentatives de traversée de France vers le Royaume-Uni ont été recensées depuis le 1er janvier 2021. Presque autant que les quelque 34 000 passages de migrants du continent africain dans le détroit de Gibraltar ou vers les Canaries pour tenter de rejoindre l'Espagne.Malgré un déploiement policier accru, malgré le démantèlement de "points de fixation" - la "jungle" de Calais en 2016 ou le campement de Grande-Synthe le 16 novembre -, malgré la coopération poussée entre la France et le Royaume-Uni, le Calaisis demeure une voie de transit privilégiée par les migrants d'Irak, d'Iran, d' Afghanistan, d'Erythrée... pour rejoindre "l'eldorado britannique". Nouvelle illustration de cet attrait indéfectible, Anna Richel, coordinatrice à Grande-Synthe de l'association Utopia 56 qui vient en aide aux migrants, indique le 19 novembre que des centaines de résidents du campement évacué sont déjà réapparus sur le littoral alors qu'ils ont été emmenés par bus trois jours plus tôt dans des centres d'hébergement d'autres régions de France. "L'inutilité de ces actions, - la suppression des "points de fixation", les expulsions illégales, - est vraiment impressionnante. On la voit sur le terrain", confie la militante associative qui plaide pour que les autorités s'attaquent aux causes profondes de ces migrations. Si l'objectif de rallier la Grande-Bretagne est constant, les moyens pour y parvenir, eux, changent. L' année 2021 marque une multi- plication des tentatives de traversée de la Manche dans des embarcations de fortune. Un phénomène qui n'est plus limité à la région calaisienne et dunkerquoise mais s'étend depuis la frontière belge jusqu'à Boulogne-sur-Mer, à quarante kilomètres au sud de Calais, souligne Anna Richel. Comment expliquer cette nouvelle stratégie? Directrice de recherche au centre d'études européennes de Sciences Po Paris, Virginie Guiraudon analyse les raisons de l'augmentation des migrations par bateau vers le Royaume-Uni. "Les passeurs ont d'abord fait courir l'idée qu'il fallait absolument le rejoindre avant l'entrée en vigueur du Brexit, une justification fausse puisque le retrait de l'Union européenne n'a pas changé la gestion de la frontière par la France et le Royaume-Uni, régie par des accords bilatéraux. Autre raison, réelle celle-là, le contrôle, technologique et humain, des abords du tunnel sous la Manche et du port de Calais a été considérablement renforcé. Ensuite, il y a eu un "effet Covid": la pandémie a entraîné une diminution du trafic de camions, réduisant la possibilité de rejoindre Douvres par ce biais. Le gros des traversées par embarcation a commencé à ce moment-là. C'est devenu un nouveau mode opératoire organisé par des passeurs mais parfois opéré sans leur concours, en achetant, par exemple, un des kayaks que Decathlon vient de retirer de la vente dans ses magasins de la région", constate la spécialiste des questions migratoires.La présence de parentèles et de diasporas importantes susceptibles d'aider les migrants, la pratique de l'anglais plus commode pour des personnes généralement anglophones, et la conviction qu'un marché du travail plus souple contribuera à l'insertion dans la société expliquent que le Royaume-Uni conserve une grande attractivité pour les candidats à l'exil. "Une fois que vous êtes sur le territoire du Royaume-Uni, vous avez très peu de risques d'être renvoyé, ajoute Philippe De Bruycker, professeur à l'ULB et spécialiste du droit de l'immigration européen. Les Britanniques font des contrôles aux frontières mais pas à l'intérieur du pays. Des recherches ont aussi mis en évidence des facteurs irrationnels. Il en va ainsi du "mythe du Royaume-Uni". Quand ils décident de partir, des migrants se mettent d'accord avec leur famille pour que leur destination soit celle-là. Et ils feront tout pour répondre à cette attente." Le déplacement des flux migratoires de l'Eurotunnel vers les eaux de la Manche n'est évidemment pas sans conséquences. "Le modus operandi est très différent de ce qui se pratique avec les camions, décrypte Virginie Guiraudon. Plusieurs embarcations partent en même temps. Il est assez difficile de les repérer. Et si l'une l'est, les autres échapperont à la surveillance. Les garde-frontières et les bateaux de secours ne peuvent pas aller sur tous les lieux." Les passeurs ont, semble-t-il, compris les avantages de cette filière. Les autorités françaises ont annoncé le 22 novembre le démantèlement d'un réseau, constitués de ressortissants irakiens, pakistanais, vietnamiens et roumains, qui faisait venir des embarcations de Chine à cet effet. Il aurait réussi à acheminer quelque 250 migrants par mois vers la Grande-Bretagne. Six mille euros étaient demandés à chacun pour la traversée. L'augmentation du flux migratoire vers les îles britanniques est-elle pour autant une simple question d'"opportunité technique"? Philippe De Bruycker y voit la conséquence d'un certain délitement de la coopération franco- britannique. "On est dans une phase où les Français laissent un peu les Britanniques se débrouiller. Dans ce dossier, la France est un pays de transit pour les migrants qui viennent du sud ou de l'est de l'Europe, comme l'est le Maroc pour ceux qui proviennent du sud de l'Afrique avec le projet de rejoindre l'Espagne. On est sorti d'une relation stable entre la France et le Royaume-Uni pour entrer dans un schéma où la première, pays de transit, ne parvient plus que difficilement à s'entendre avec le second, Etat de destination, sur la gestion des flux. Et en l'occurrence, les Britanniques sont pris au piège parce que, dès que les Français laissent partir des personnes, ils sont obligés de les prendre. Il n'y a pas de zone d'eaux internationales entre les deux pays. Quand on sort des eaux territoriales françaises, on entre dans les eaux territoriales britanniques. Ce sont les Britanniques qui sont dans une position difficile", avance le professeur de l'ULB. Dans ce dossier comme dans d'autres, Français et Britanniques ont pourtant tout intérêt à s'entendre.