Alors que pour d'autres nationalités, les réfugiés étaient surtout des hommes, pour les Ukrainiens, il s'agit en grande majorité de femmes et d'enfants. © getty images

Jusqu’à 200 000 réfugiés ukrainiens en Belgique: accueillis, logés… et après? Analyse d’une gestion déjà défaillante

Ludivine Ponciau
Ludivine Ponciau Journaliste au Vif

La solidarité des citoyens envers les Ukrainiens est exceptionnelle. Mais à trop se reposer sur les acteurs de terrain, la Belgique pourrait manquer d’anticipation dans la gestion de la crise à plus long terme. Un cadre insuffisant qui menace déjà ceux qui fuient la guerre de Poutine.

Ils pourraient être 200 000, selon les projections du secrétaire d’Etat à l’Asile et la Migration Sammy Mahdi (CD&V), soit l’équivalent du nombre d’habitants que compte une ville comme Liège ou Charleroi. Accueillir tous ces réfugiés, et plus encore les loger et les intégrer dans notre société, ne sera pas une mince affaire. La Belgique a pourtant connu d’autres vagues migratoires mais cette fois (encore), elle semble dépassée par un flux trop important, trop soudain. En témoignent les files interminables de femmes, d’enfants et de personnes âgées aux traits tirés devant les centres d’enregistrement de l’Office des étrangers. Des réfugiés qui, pour une partie, seraient livrés à eux-mêmes s’ils ne pouvaient compter sur la solidarité et la mobilisation citoyenne.

On s’attend à ce que la plupart de ces Ukrainiens rentrent au pays lorsque la situation sera redevenue stable.

L’administration fera-t-elle mieux sur la longueur? La Belgique doit-t-elle s’inspirer du « Wir schaffen das! » (« Nous y arriverons! ») d’une Allemagne qui fut capable d’absorber un million et demi de migrants tentant de rejoindre l’Europe par la route des Balkans? Pour le sociologue de l’ULB Andrea Rea, il est trop tôt pour évaluer l’impact de cette vague-ci à moyen et à long terme, tant le contexte est différent des autres crises que l’Europe a pu connaître. « On s’attend à ce que la plupart de ces Ukrainiens rentrent au pays lorsque la situation sera redevenue stable. En vertu de la politique d’intégration, ils pourront toutefois suivre des cours de langue, de citoyenneté, avoir accès au marché du travail. Il ne faut pas sous-estimer le traumatisme dont souffrent ces personnes qui ont laissé une vie entière derrière eux sans savoir s’ils pourront la récupérer un jour. »

Un exil de femmes

Une autre particularité, poursuit le spécialiste des phénomènes migratoires, est que ces réfugiés sont en grande majorité des femmes et des enfants tandis que pour d’autres nationalités, les risques et l’insécurité liés au voyage ont davantage poussé les hommes à quitter leur région d’origine: « Il est donc difficile pour les familles ukrainiennes arrivées ici de se dire qu’elles s’intégreront quelque part. Les questions qui se posent pour elles sont davantage de l’ordre du logement et des revenus. Autre élément à prendre en compte: ces personnes bénéficient d’un statut temporaire d’une durée d’un an (NDLR: renouvelable) mais on ne sait pas ce qu’il adviendra de l’Ukraine d’ici là, ni ce qu’il en sera de sa reconstruction. »

Le parcours de ceux qui fuient la guerre de Poutine pour arriver en Belgique est clairement établi: après leur passage au centre d’enregistrement, ils sont pris en charge par l’Office des étrangers et par Fedasil. Certaines familles ont déjà des connexions en Belgique ou ont eu la chance de se voir proposer un hébergement chez des particuliers. Le sort des autres est de la responsabilité des Régions qui devront leur trouver un logement pour les semaines ou les mois à venir, le rôle du fédéral se limitant à l’accueil d’urgence et à l’hébergement de crise. Aux Régions encore de leur fournir une aide financière, de les aider à scolariser leurs enfants, à décrocher un job – puisque leur statut spécial leur permet de travailler – et à apprendre la langue. Bref, de veiller à leur intégration.

Pour assumer cette charge supplémentaire, les CPAS ont reçu la garantie que le revenu d’intégration social auquel peuvent prétendre les réfugiés fera l’objet d’un remboursement majoré de 135% durant les quatre premiers mois, puis 125% le temps que la personne puisse trouver un emploi ou qu’elle ne décide de rentrer dans son pays. A noter que la majoration n’était que de 110% lors de la crise syrienne. Des subsides que les CPAS pourront également utiliser pour recruter du personnel, faire appel à des traducteurs ou payer les frais de logistique. Quant aux enquêtes sociales, elles seront « allégées » durant les trois premiers mois pour ne pas alourdir la charge de travail. Les Ukrainiens pourront également prétendre à l’aide médicale urgente, à l’aide alimentaire et aux allocations familiales.

Si, en 2015, l'Allemagne a tout de suite misé sur une politique d'accueil très proactive, le
Si, en 2015, l’Allemagne a tout de suite misé sur une politique d’accueil très proactive, le « Wir schaffen das! » d’Angela Merkel, on n’en est pas encore là en Belgique.© belga image

Belgique, terre d’accueil?

Un plan d’urgence qui ne couvre que les tout premiers mois. Au-delà, certains problèmes risquent de se poser, en matière de logement notamment. A long terme, la prise en charge ne pourra pas uniquement reposer sur la capacité d’accueil et d’hébergement des bénévoles et des plateformes citoyennes. L’élan de solidarité, c’est inévitable, finira par s’essouffler. L’intégration de ces nouveaux résidents dépendra alors surtout des politiques mises en place d’ici là. Or, contrairement à l’Allemagne qui a misé sur une politique d’accueil très proactive, la Belgique ne s’est jusqu’ici pas vraiment distinguée par son ouverture aux réfugiés, souligne Andrea Rea. « La nouvelle politique allemande s’inscrit dans ce « Wir schaffen das! ». Il faut dire que le pays est confronté à une décroissance démographique gigantesque et qu’il a besoin de cette immigration, notamment pour faire face aux défis que sont le maintien du bien-être, les coûts des soins de santé, l’allongement de la vie. Il faut des gens qui travaillent pour payer tout cela. Si l’on regarde l’accueil qui a été réservé aux Syriens, on constate qu’il y a de belles réussites – et d’autres choses qui se sont moins bien passées – mais les réfugiés étaient pris en charge dès leur arrivée à la gare. Chez nous, ils font la file devant le Heysel. » Si la Belgique a toujours un train de retard, complète le sociologue, c’est en raison du discours très ferme de la Flandre sur la question des réfugiés. Or, « Sammy Mahdi maintenait jusqu’ici une position très dure. Là, il est obligé de changer de point de vue ».

Il semblerait qu’il y ait des possibilités d’intégration de ces travailleurs, ou plutôt de ces travailleuses puisqu’il s’agit surtout de femmes, sur le marché de l’emploi.

Des solutions pour aujourd’hui mais surtout pour demain, on en cherche et on a bon espoir d’en trouver, entend-on auprès de l’Union des villes et communes (UVCW), qui représente l’ensemble des pouvoirs locaux de Wallonie. « C’est un défi inédit mais notre vision est de pouvoir fédérer les énergies, à tous les échelons de pouvoir. Il est clair que sans l’appui du fédéral, des Régions et des fonds européens, il sera très difficile à relever sur le long terme. Tout dépend du degré de réponse attendu mais si on parle de logements sur une longue période, il sera extrêmement laborieux de mettre en oeuvre des politiques ambitieuses que les communes ne pourront assumer seules », assure Tom De Schutter, directeur du département Développement territorial de l’UVCW.

Les solutions actuelles sont majoritairement apportées par les citoyens et les communes qui se chargent de faire remonter auprès du centre de crise et de Fedasil les informations sur les places disponibles. Deux plateformes coexistent: l’une, Housing tool, est développée par le fédéral et concerne surtout le logement d’urgence et solidaire, l’autre est régionale et destinée à apporter des solutions pérennes, comme des baux classiques dans des logements privés. A ce stade, indique Tom De Schutter, la piste des infrastructures collectives (centres sportifs, de loisirs, bâtiments socioculturels, etc.) n’est pas la plus exploitée, étant donné que l’accueil par les particuliers répond déjà à plus de 80% des demandes. Dans un deuxième temps, elle pourrait faire partie des solutions, au même titre que l’option de créer des hébergements temporaires et modulables mais dont la mise en place dépendrait à nouveau du fédéral étant donné qu’on retomberait dans le domaine de l’aide d’urgence.

Tensions sur le marché du travail

Loger tous ces réfugiés ne sera pas le seul défi de cette crise. Encore faudra-t-il que ces personnes trouvent leur place sur le marché du travail, puissent se construire une vie sociale et que leurs enfants suivent une scolarité normale. Pour que cela fonctionne, estime Marco Martiniello, directeur du Centre d’études de l’ethnicité et des migrations à l’ULiège, les gouvernants compétents devront prendre la main et cesser de s’appuyer sur la bonne volonté de la population. « Il est trop tôt pour évaluer le profil de ces travailleurs, ou plutôt de ces travailleuses puisqu’il s’agit surtout de femmes, mais il semblerait qu’il y ait des possibilités d’intégration sur le marché de l’emploi, dans le secteur du care mais aussi culturel: certains Ukrainiens qui ont fui ont déjà intégré les conservatoires de musique, par exemple. » Les expériences passées ont montré que plus le conflit s’installe dans la durée, plus le nombre de réfugiés qui décident de s’installer dans le pays d’accueil est important, met aussi en évidence le sociologue. Dans le cas présent, cela laisse présumer l’arrivée d’hommes sur le marché du travail lorsque ceux-ci rejoindront leurs familles. Des travailleurs bénéficiant de facilités dont sont privées d’autres nationalités, ce qui risque de créer des tensions et une mise en concurrence, y compris dans les métiers où il existe une pénurie de main-d’oeuvre. On découvrira alors toutes les limites de la solidarité, aussi immense soit-elle aujourd’hui.

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