Opinion

Carte blanche

Guerre en Ukraine: il faut changer notre fusil d’épaule en matière de communication (carte blanche)

« Le temps n’est-il pas venu pour nos dirigeants occidentaux de changer de mode de communication en cessant de répondre aux déclarations provocatrices de Poutine? », s’interroge Nicolas Derobert, politologue et professionnel de la communication. Qui estime qu’une posture essentiellement réactive risque, à la longue, de renforcer celui qu’on souhaite fragiliser, isoler. « Avoir uniquement Poutine en ligne de mire en mimant son style peut conduire à une impasse ».

Poutine est passé maître dans l’art de la victimisation et de son corollaire – le renversement des responsabilités. Du coup, les dirigeants occidentaux se heurtent à un mur: en communiquant sur leurs représailles, certes légitimes, ils renforcent sa posture victimaire.

En effet, le président de la fédération de Russie utilise nos réactions, et nos sanctions, comme des points de départ, des justifications, en faisant fi de ce qui les a provoquées. Sa ligne est très claire: renverser systématiquement les rôles et responsabilités, du statut d’agresseur à celui d’agressé, sans parler de son inclinaison paranoïaque à projeter sur ses adversaires sa psychologie propre.

Si nos dirigeants dans leur communication se contentent du seul et unique registre du « coup pour coup », ils courent ainsi le risque de renforcer sa stratégie, et en conséquence « l’escalade ». Il est bien sûr nécessaire d’exprimer une réponse forte, unie et de ne montrer aucune faiblesse, mais éviter que la guerre ne devienne plus chaude encore demande à ce qu’on interpelle un public beaucoup plus large que le président de Russie.

La communication des leaders occidentaux ne devrait-elle pas davantage cibler d’autres publics, plutôt que Poutine ? Au lieu de s’adresser directement à l’agresseur, ne devrait-elle pas viser celles et ceux qui sont les mieux placé.e.s pour l’influencer, lui faire changer de comportement, le faire partir ou même le renverser ?

Beaucoup de Russes manifestent courageusement leur refus d’une guerre en Ukraine menée en leur nom. Et un nombre croissant d’oligarques sortent du silence pour freiner l’élan destructeur et auto-destructeur (pour la Russie) de Poutine.

La communication de nos leaders pourrait davantage s’adresser aux citoyens russes et valoriser l’engagement de celles et ceux qui désobéissent pacifiquement à la censure d’État. C’est aussi une manière de rappeler que de notre côté, c’est le respect de la démocratie qui compte in fine. On veut éviter une guerre. Oui, mais au nom de quels principes ?

Pour donner des perspectives au récit occidental sur ces événements, une vision positive (ce que l’on veut, et en quoi cela bénéficiera à toute l’humanité) devrait aussi figurer côte-à-côte avec ce qu’on ne veut pas, ce qu’on veut éviter. Car l’enjeu fondamental est là : faire prévaloir la démocratie et la liberté des peuples à choisir leur destin, contre une système impérialiste qui considère les nations voisines comme des vassaux.

La communication de nos dirigeants occidentaux pourrait aussi cibler un autre acteur, international cette fois, qui semble être la puissance la plus capable de faire raisonner le Kremlin : la Chine. D’autant qu’en conséquence des sanctions économiques occidentales, la Russie pourrait voir sa dépendance à la Chine s’accroître en proportion. Bien sûr la tâche est rude. Mais il vaut mieux convaincre les « influenceurs » de Poutine que de croire que l’Occident en est forcément un.

La meilleure façon d’isoler Poutine est de ne plus le considérer comme l’unique interlocuteur, mais d’amplifier les voix des acteurs qui peuvent encore le raisonner ou l’écarter.

Nicolas Derobert, politologue et professionnel de la communication publique dans le monde associatif

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