Pierre Grivegnée, à l’époque à la tête de Speci et d’Immoval, dément l’existence de fausses factures liées au projet Cristal Park. © François Braibant (RTBF)

Affaire Cristal Park à Seraing : de fausses factures signées «p.grivegnee»

David Leloup
David Leloup Journaliste

Des fichiers informatiques obtenus par Le Vif et la RTBF suggèrent que la cheville ouvrière du projet Cristal Park, à Seraing, a fabriqué une quarantaine de factures douteuses en 2010 pour «sortir» 900 000 euros de la société Immoval, qui porte ce projet immobilier jamais sorti de terre…

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Ces factures que vous me montrez n’ont jamais été émises par mon bureau d’architecture: le numéro de client ne correspond pas à celui du Cristal Park, le numéro de compte bancaire est erroné, et elles ne sont pas signées.» Assis dans la cuisine d’une maison de maître plantée le long du canal de la Dérivation, à Liège, Jean-Marie Dumont est formel. Sa société Bureau d’urbanisme, d’architecture et d’arts associés (BUAAA) n’a jamais adressé de facture de 62 859,40 euros le 20 juin 2008 à Speci, la société de Pierre Grivegnée et Guido Eckelmans chargée de lancer le mégaprojet immobilier Cristal Park sur le site des anciennes cristalleries du Val Saint Lambert, à Seraing. Ni cette note d’honoraires de 45 817,17 euros, datée du 8 novembre 2008, relative à «l’aménagement des espaces extérieurs du château du Val Saint Lambert». Pas plus que cette facture de 127 050 euros du 14 novembre 2010 pour des prestations en vue de décrocher un certificat d’urbanisme pour le volet «commerces et loisirs du programme Cristal Park».

Je prestais mais ne pouvais pas toujours facturer à Pierre car “ce n’était pas le timing”.

L’ architecte, posé, nous assure qu’il a bien réalisé ces prestations mais qu’il ne les a pas facturées à ce moment-là. «Je prestais mais ne pouvais pas toujours facturer à Pierre car “ce n’était pas le timing”», soupire-t-il. Alors, «pour soutenir ce beau projet», Jean-Marie Dumont a accepté de reporter ses factures, de plusieurs années parfois. Mais qui a donc confectionné les fausses factures réalisées au nom de BUAAA que nous lui avons mises sous les yeux et qui sont, elles aussi, bien rentrées dans la comptabilité du projet Cristal Park? Si l’on se fie aux propriétés des fichiers informatiques en notre possession, c’est un certain «p.grivegnee». Pierre Grivegnée, la cheville ouvrière du projet Cristal Park? L’intéressé dément (lire encadré).

La fameuse facture de fin d’année à plus d’un demi-million payée par Immoval à Speci qui «blanchit» une série de fausses factures réalisées en amont.
La fameuse facture de fin d’année à plus d’un demi-million payée par Immoval à Speci qui «blanchit» une série de fausses factures réalisées en amont. © DR

Un faussaire créatif

Les deux hommes se connaissent depuis plus de vingt ans et partagent une passion pour le sport automobile. Ils ont d’abord collaboré sur le projet de centre commercial Médiacité, puis sur le Cristal Park (à partir de 2007). Immoval, société qui porte le projet et dont Pierre Grivegnée a démissionné le 6 avril dernier de son poste d’administrateur délégué, doit aujourd’hui encore près de cent mille euros de factures impayées à BUAAA, dont plusieurs datent de… 2014.

WHO’S WHO

Speci.

Société au sommet de la pyramide qui contrôle le montage financier du Cristal Park et en est le « project manager ». Le « roi du kot » Guido Eckelmans (65 %) et Pierre Grivegnée (35 %) sont les actionnaires de Speci.

Valinvest.

Contrôlée à 50,1 % par Speci, Valinvest est l’actionnaire majoritaire (52,4 %) d’Immoval, aux côtés de la Ville de Seraing (23,4 %), la province de Liège (17,2 %), Noshaq Immo (3,5 %) et NEB (3,5 %).

Immoval.

Société opérationnelle qui porte le projet Cristal Park. Ses sept filiales devaient développer trois lotissements, des bureaux, un hôtel, un centre de loisirs et une centrale énergétique sur le site des anciennes cristalleries du Val Saint Lambert.

Il n’y a pas que BUAAA dont le nom a été usurpé pour réaliser des fausses factures. En tout, nous avons découvert une quarantaine de factures douteuses qui portent toutes la signature numérique de Pierre Grivegnée. Elles ont été émises au nom de sociétés qui existent (BUAAA à Liège, RTKL à Londres, IB Invest à Cannes, le cabinet d’avocats CEW & Partners à Bruxelles…) mais aussi d’une boîte qui n’a jamais existé (Bouraly Consulting, à Cannes) et même d’une société qui existe (NeoMagic, dans la Silicon Valley) mais dont l’activité réelle (la vente de puces électroniques et l’e-commerce) a été complètement transformée pour qu’elle puisse facturer une… maquette du projet Cristal Park pour la bagatelle de 38 732 euros. Souci du détail: un slogan en anglais a même été inventé de toutes pièces par le faussaire et ajouté sous le logo de la facture: «Creating models that communicate» (créateur de maquettes qui communiquent).

La panoplie du faux-facturier

Ces fichiers font partie d’une sauvegarde informatique du contenu de l’ordinateur de Pierre Grivegnée réalisée fin 2012, que Le Vif et la RTBF ont pu consulter. Ces factures figurent dans le dossier Speci/Compta/Facturations où l’on découvre avec stupeur toute la panoplie du parfait petit faux- facturier: des «templates» (modèles) de facture à adapter pour chaque société usurpée, une comptabilité sommaire des fausses factures réalisées et même une galerie de logos de sociétés où puiser pour faire de nouveaux faux en cas de besoin. Pour créer le modèle de facture BUAAA, «p.grivegnee» a tâtonné. Le 8 décembre 2010 à 14 h 36, il l’a enregistré avec la police de caractères Book Antiqua, avant de se raviser une minute plus tard au profit de la police Century… puis d’opter définitivement pour du Garamond à 14 h 48. Pas facile de reproduire numériquement une vraie facture BUAAA quand on ne dispose que d’une version papier.

Le faussaire a testé trois polices de caractères pour tenter d’imiter au mieux une vraie facture papier du cabinet d’architectes BUAAA.
Le faussaire a testé trois polices de caractères pour tenter d’imiter au mieux une vraie facture papier du cabinet d’architectes BUAAA. © DR

En émettant certaines fausses factures, «p.grivegnee» a semble-t-il été distrait. Lorsqu’IB Invest refacture à Speci la fameuse «maquette» de NeoMagic à 38 732 euros, le montant est mystérieusement gonflé de 50 000 euros supplémentaires. Le numéro de compte bancaire mentionné sur les fausses notes d’honoraires de BUAAA contient une coquille qui le rend inopérant. Mais qu’importe puisque toutes ces factures adressées à Speci n’ont pas vocation à être payées par Speci, mais uniquement à être présentées par Speci à Immoval comme des frais de développement du Cristal Park, afin d’en obtenir le remboursement. C’est donc Immoval qui est lésée in fine par ce système pratiquement indétectable.

Mêler le vrai et le faux

Car pour que cette usine à gaz fonctionne, il faut mêler subtilement le vrai et le faux afin de donner à l’ensemble une cohérence de surface, une apparente véracité. Des représentants du célèbre cabinet d’architecture américain RTKL sont venus en 2006 visiter le site et travailler sur un préprojet? A côté de leurs vraies factures, «p.grivegnee» en fabriquera une dizaine d’autres pour un total de 473 500 euros. Idem pour l’architecte Jean-Marie Dumont dont nous retrouvons, à côté des vraies factures, quatre fausses totalisant 196 040 euros.

Un document clé, créé par Pierre Grivegnée, recense l’ensemble des frais de développement avancés par Speci depuis 2004 devant encore être refacturés à Immoval. A la date du 7 février 2011, on y retrouve 128 dépenses pour un montant total de 1 966 016 euros. Ces frais se répartissent en honoraires d’architectes (934 903 euros), frais d’études (723 216 euros), frais de gestion de projet (179 215 euros), marketing (118 108 euros), etc. Dans ce tableau, on retrouve une bonne vingtaine de fausses factures signées «p.grivegnee» qui viennent gonfler artificiellement de 899 567 euros la dette d’Immoval envers Speci… Autrement dit, presque la moitié de cette dette est fictive.

Domiciliée dans ce secrétariat de Cannes, la société IB Invest de Pierre Grivegnée a refacturé en 2007 à Speci 500 032,28 euros de fausses factures fabriquées par «p.grivegnee». Elles seront ensuite remboursées à Speci par Immoval.
Domiciliée dans ce secrétariat de Cannes, la société IB Invest de Pierre Grivegnée a refacturé en 2007 à Speci 500 032,28 euros de fausses factures fabriquées par «p.grivegnee». Elles seront ensuite remboursées à Speci par Immoval. © Google streetview

1,3 million pour Speci

Mais Immoval n’en sait rien et crachera 1,3 million d’euros au bassinet. D’abord, le 22 décembre 2010, Speci va injecter 459 000 euros que lui doit Immoval dans le capital d’une nouvelle société, Valinvest, ce qui lui permet d’en devenir le principal actionnaire. Ensuite, deux factures de Speci adressées à Immoval, datées du 28 décembre 2010, vont remplir les caisses de la société de Grivegnée et Eckelmans à hauteur de 831 875 euros. La première se chiffre à 656 425 euros. Son objet est vague et large: «Refacturation état d’avancement du projet non retail Cristal Park période 2004 à fin 2009. Prestations architectes, bureaux d’études, tourisme Cristallerie conseils, études de marchés, project management…» La seconde reprend deux fausses factures prétendument envoyées par BUAAA à Speci pour un montant de 175 450 euros. Jean-Marie Dumont, le boss de BUAAA, nous a confirmé que les deux références mentionnées sur la facture de Speci et les montants facturés ne correspondaient à rien de réel sorti de son cabinet. Administrateurs, comptable, réviseur: tout le monde chez Immoval n’y a vu que du feu. Et «p.grivegnee» a dû pousser un gros «ouf» de soulagement lorsque, le 11 puis le 16 mars 2011, les pactoles de 175 450 et 656 425 euros sont arrivés sur le compte de Speci, ouvert chez Dexia.

Cette facture de Speci, payée par Immoval le 11 mars 2011, refacture deux fausses factures du cabinet d’architecture K+D (ex-BUAAA) fabriquées par « p.grivegnee ».

Les fausses factures signées «p.grivegnee» ont été confectionnées en trois vagues, d’après leurs propriétés numériques. La première s’étend du 25 avril au 2 mai 2010 et concerne la filière «cannoise»: des fausses factures du cabinet RTKL et NeoMagic (Londres) et d’un cabinet d’avocats (Cannes) sont adressées à IB Invest (Cannes) qui les refacture à Speci. La seconde vague a lieu les 12 et 13 octobre et concerne IB Invest et CEW & Partners, le cabinet de Maurice Eloy, ami et avocat de feu Guy Mathot. La troisième vague s’étend du 5 au 9 décembre et concerne RTKL et BUAAA.

Pas vu, pas pris… jusqu’à quand?

Mais dès le 5 janvier 2012, deux nouvelles fausses factures de 112 142,80 euros chacune sont créées par «p.grivegnee» au nom d’une autre société d’architecture de Jean-Marie Dumont, triplement victime dans cette affaire. Ce système de fausses facturations, qui n’avait jusqu’ici jamais été détecté, a-t-il perduré par la suite? Serait-il à l’origine de l’échec d’un projet pour lequel plus de 41,6 millions d’euros de fonds publics ont été mobilisés ces 25 dernières années? Le parquet de Liège ne semble pas pressé de faire la lumière dans cette affaire: il garde jalousement le dossier au stade de l’information judiciaire depuis un an et demi, alors que les pouvoirs élargis d’un juge d’instruction – perquisitions, inculpations, écoutes, etc. – permettraient sans doute d’y voir rapidement plus clair.

Pierre Grivegnée dément

Contacté sur le chantier de son nouveau projet d’écovillage en Ombrie au milieu des vignes, Pierre Grivegnée assure que «toutes les factures ont été établies par des sociétés réelles qui ont travaillé sur le site ou qui ont travaillé sur le dossier du Cristal Park. Il n’y a pas de fausses factures, je suis formel.» Quand on lui précise que ces fausses factures proviennent d’un backup de son disque dur en 2012, et que sa signature numérique apparaît sur les documents, il botte en touche: «Je ne saurais pas vous dire… Vous avez les mauvais éléments. Toutes les factures sont réelles.» On précise encore que les factures du bureau d’architectes BUAAA retrouvées sur son disque dur ont été authentifiées comme des faux par le bureau BUAAA lui-même: «Ah bon, répond Pierre Grivegnée, c’est bizarre. Pour moi tout est normal, il n’y a rien d’illégal.»

David Leloup, avec François Braibant (RTBF)

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