Abattage sans étourdissement: « Le succès du communautarisme électoral et de l’obscurantisme »

Celine Bouckaert
Celine Bouckaert Journaliste au Vif

Vendredi dernier, le parlement bruxellois a rejeté la proposition d’ordonnance DéFI-Groen-Open Vld visant à interdire l’abattage sans étourdissement. Sans surprise, le rejet suscite de vives réactions. La députée N-VA Cieltje Van Achter estime ainsi que « le parlement bruxellois piétine les fondements de notre État de droit laïque, et ce pour des raisons purement électoralistes ».

Les conclusions de sa commission de l’environnement tendant au rejet de cette proposition ont été validées par 42 « oui », 38 « non » et 8 abstentions. Comme pressenti depuis quelques jours et au cours du long débat en séance plénière, hormis le PTB, aucun groupe politique francophone n’a voté comme un(e) seul(e) homme/femme y compris parmi les co-signataires de la proposition.

Fouad Ahidar évincé

Parmi les élus Vooruit, le chef du groupe Fouad Ahidar s’est prononcé pour le rejet au grand dam de son président de parti Conner Rousseau, qui a annoncé l’éviction de l’intéressé du bureau politique du parti. « En tant que croyant, je ne peux pas croire que Dieu va laisser souffrir des animaux », avait déclaré Fouad Ahidar au Parlement bruxellois.

« Le bien-être animal est important pour Vooruit. Nous sommes pour l’interdiction de l’abattage sans étourdissement. C’est un point de vue qui a émergé d’un débat interne ayant inclus beaucoup d’intervenants et de communautés. On doit pouvoir débattre solidement en interne, puis prendre ensemble une décision et la mettre en œuvre en étant unis, à Bruxelles aussi », a affirmé Conner Rousseau.

« Une guerre culturelle »

Hilde Sabbe, qui a également voté pour le rejet, et qui siège comme indépendante pour Vooruit, a été invitée à ne plus se représenter pour le parti. Interrogée par la VRT, elle explique pourquoi elle a rejeté la proposition. « Nous étions sensibles aux arguments d’une série de nos électeurs musulmans. Nous ne nous en cachons pas ». Elle estime que le bien-être animal n’était qu’un alibi. « C’était une guerre culturelle. On voulait absolument qualifier un groupe de population d’arriéré, moyenâgeux, et barbare ».

Via Bruno Bauwens, le PTB a rejeté la proposition d’ordonnance, jugeant qu’elle ne se focalisait que sur les deux dernières minutes de la vie d’un animal et ne s’attardait guère sur la gestion inhumaine de toute la vie des 300 millions d’animaux produits par an par le marché capitaliste. 

« Une prise de risque inutile »

Céline Fremault (Les Engagés) s’en est prise davantage à la forme et la tournure du débat qu’au contenu pour dénoncer la prise de risque inutile qu’a constitué le dépôt de la proposition d’ordonnance sur la cohésion de la société bruxelloise et celle de la majorité, ainsi que sur l’écart entre le citoyen et le monde politique. À ses yeux, il eût à tout le moins fallu approfondir les choses. 

Le Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique (CCOJB) a réagi positivement au rejet. Il salue la préservation d’un « équilibre trouvé depuis des décennies entre l’objectif légitime et central de protection du bien-être animal, qui a justifié la règle de l’étourdissement préalable, et la protection des droits fondamentaux des minorités, qui a justifié l’exception à des conditions strictes en ce qui concerne l’abattage rituel. »

La communauté musulmane abonde dans le même sens. « Je suis évidemment très satisfait de cette décision », souligne Ndiaye Mouhameth Galaye, président de la Fédération des Associations Musulmanes Africaines de Belgique (Famab). Ce dernier salue d’ailleurs une décision tombée démocratiquement. « Nous sommes dans un pays de droits, et il faut savoir revendiquer les choses paisiblement, en accord avec la loi. Si la proposition d’ordonnance était passée, je l’aurais acceptée, car c’est ce qui aurait été décidé. »

La Fédération des Boucheries halal de Belgique craignait de devoir acheter sa viande en France en cas de vote de l’interdiction. « Il n’y a déjà plus de certification halal pour les volailles en Belgique, car le seul abattoir qui était en Flandre a dû fermer suite à l’interdiction », a-t-elle précisé à BX1. « La certification n’est de toute manière pas contrôlée et chaque firme privée peut faire ce qu’elle veut. C’est un problème pour la protection du consommateur. En venant acheter dans les petites boucheries, les clients désirent s’assurer de ce qu’ils mangent. »

C’est également la raison pour laquelle Isabelle Emmery et Martin Casier (PS) ont plaidé pour le rejet de la proposition. La première a notamment souligné les conséquences possibles d’une délocalisation de l’abattage sans étourdissement vers l’étranger sur l’emploi, les prix et le bien-être animal. Martin Casier a jugé que la proposition n’était pas proportionnelle, notamment parce qu’elle masque le fait que la viande halal et cachère sera bel et bien produite à l’étranger et vendue – plus chère – à Bruxelles.

Sans surprise, l’association de défense des animaux Gaia n’a pas caché son indignation. « C’est hallucinant que des parlementaires ayant tous les arguments scientifiques à leur disposition nient que la terre est ronde« , s’est offusquée Ann De Greef, la directrice de Gaia. « Les hommes et les femmes politiques devraient se fonder sur la science. Or, ce n’est clairement pas le cas. À cause d’eux, des centaines de milliers d’animaux vont encore être abattus dans la pire douleur », a-t-elle dénoncé. Elle a également fustigé les députés qui se sont abstenus. « Comment peut-on ne pas avoir d’opinion sur quelque chose d’aussi cruel », s’est-elle interrogée.

« En contradiction avec une large majorité de Bruxellois »

Le rejet de l’interdiction fait évidemment aussi des déçus parmi les politiques. « C’est regrettable, et en contradiction avec une large majorité de Bruxellois qui adhèrent à cette mesure. Je ne me résignerai jamais à ce que la souffrance animale soit traitée de manière différente à Bruxelles que dans les deux autres Régions. Je proposerai à mon parti de remettre la proposition sur la table lors des élections de 2024, en ce compris pour de futures négociations », a ainsi affirmé le président de DéFI François De Smet. Ce dernier proposera d’ailleurs à son parti de remettre sur la table l’imposition d’un étourdissement préalable à l’abattage d’animaux, à l’occasion des prochaines élections.

Pour le MR, la cheffe de groupe Alexia Bertrand et la députée Aurélie Czekalski ont souligné qu’il existait désormais des solutions d’abattage pour réduire la souffrance animale tout en garantissant le respect des religions. « Au final, ce vote est avant tout le succès du communautarisme électoral et de l’obscurantisme. La cause animale et les animaux en sont les grands perdants. Triste pour le bien-être animal en Région bruxelloise », a tweeté Aurélie Czekalski.

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« Raisons électoralistes »

« Si les membres du Parlement mettent aujourd’hui de côté les arguments scientifiques et juridiques pour donner la priorité aux croyances religieuses, qu’est-ce qui va les empêcher de le faire à nouveau à l’avenir – dans d’autres débats? Le parlement bruxellois piétine les fondements de notre État de droit laïque, et ce pour des raisons purement électoralistes« , a déploré Cieltje Van Achter (N-VA).

Rappelons en effet qu’en Flandre et en Wallonie, la pratique est interdite depuis 2019, et la justice de l’UE avait appuyé leur législation en 2020 en jugeant qu’une telle interdiction n’était pas contraire au droit européen, ce qu’avaient déploré des organisations juives et musulmanes.

Avec Belga

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