Pour la première fois depuis 2000, les Américains se sont réveillés mercredi sans savoir le nom de leur prochain président après un vote à la participation record et dont le dépouillement se poursuivait dans sept Etats-clés, ce qui n'a pas empêché Donald Trump de s'estimer vainqueur contre le démocrate Joe Biden.
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Pour la première fois depuis 2000, les Américains se sont réveillés mercredi sans savoir le nom de leur prochain président après un vote à la participation record et dont le dépouillement se poursuivait dans sept Etats-clés, ce qui n'a pas empêché Donald Trump de s'estimer vainqueur contre le démocrate Joe Biden.S'il est clairement trop tôt pour annoncer un vainqueur, une chose semble établie: la vague démocrate, espérée par certains dans le camp Biden, qui se prenaient à rêver des victoires historiques en Géorgie ou au Texas, n'a pas eu lieu. Le président sortant a conservé la Floride, faisant mentir de nombreux sondages, ainsi que le Texas, bastion conservateur qui avait un temps semblé menacé, et l'Ohio, remporté depuis 1964 par tous les candidats qui ont aussi accédé à la présidence.Mais, malgré cela, le chemin pour décrocher un second mandat reste étroit: il doit encore remporter l'essentiel des autres Etats-clés qui avaient contribué à sa victoire surprise de 2016. Or dans la plupart de ces états, le décompte se fait au compte-goutte à cause d'une forte participation et un déluge de bulletins envoyés par correspondance. Ouvrir les enveloppes et scanner ces bulletins pourrait dans certaines villes prendre plusieurs jours.L'élection a suscité la plus forte participation depuis que les femmes ont le droit de vote: 160 millions d'Américains ont voté, soit une participation estimée à 66,9%, contre 59,2% en 2016, selon le US Elections Project.. Or, il est établi que les électeurs démocrates ont en masse voté par anticipation. En partie parce qu'il s'agit de citadins et qu'ils sont plus conscients des risques de Covid. Plutôt que se mêler à la foule, ils ont donc été nombreux à voter par courrier ou en avance les jours moins chargés. Ce constat a fait dire à de nombreux experts que si Trump avait une longueur d'avance le soir des élections, ce qui est le cas, il ne se gênerait pas pour monter sur le podium et annoncer sa victoire. Et c'est exactement ce qu'il a fait. Aux alentours de 8h ce matin il a annoncé que le comptage des votes devait cesser. "Honnêtement, nous avons gagné l'élection", a déclaré le président républicain, évoquant ensuite une "fraude" sans livrer aucun élément concret. "Nous allons aller devant la Cour suprême, nous voulons que tous les votes cessent. Sous-entendant là où il est lui-même en avance dans les résultats partiels. De façon fort opportune, puisque s'il n'est pas certain que le nombre de votes qu'il reste à dépouiller suffit à faire pencher la balance vers Biden, il est tout à fait possible qu'une fois le dernier bulletin dépouillé, ce soit tout de même le démocrate qui gagne. Il reste en effet encore plusieurs centaines de milliers de voix, dont les trois quarts environ iraient aux démocrates. Ainsi au fil du décompte des bulletins arrivés par courrier, dans le Nord industriel (Wisconsin et Michigan), l'écart entre Donald Trump et Joe Biden s'est réduit, au fur et à mesure. Dans ces Etats, ainsi qu'en Pennsylvanie, les analystes pensaient que les bulletins restant à ouvrir seraient majoritairement pour le démocrate. En Pennsylvanie, Donald Trump avait mercredi près de 700.000 voix d'avance au total, mais il restait 1,4 million de bulletins envoyés par courrier à compter. Or Joe Biden a remporté 78% des bulletins par courrier dépouillés à ce stade. C'est notamment là que M. Trump voudrait faire intervenir la Cour suprême.Trump avait préparé le terrain en répondant pendant des mois la fausse rumeur selon laquelle les votes par correspondance étaient frauduleux et que les démocrates allaient "voler" les élections. Ce sera le scrutin "le plus truqué de l'histoire des Etats-Unis" a-t-il répété à mainte reprise. A la traîne dans les sondages derrière Joe Biden, il appelle le 24 septembre à une annulation des bulletins envoyés par la poste: "Débarrassons-nous de ces bulletins et ce sera très pacifique". Ce même jour, il refuse de s'engager à garantir une transmission sans violence du pouvoir. "Il va falloir que nous voyions ce qui se passe", déclare-t-il depuis la Maison Blanche.Le président sortant va accuser "un triste groupe de personnes" de vouloir lui voler la victoire. M. Trump a également déclaré qu'il se rendrait à la Cour suprême pour empêcher que d'autres voix ne soient ajoutées. Ce faisant, il semblait suggérer qu'il s'agirait de fraude pure et simple. Une affirmation sans le moindre fondement. Rien n'indique en effet que ce soit le cas.Ce qui est certain, c'est qu'en annonçant sa victoire avant que tous les votes soient dépouillés, il augmente la pression. Un scénario prédit par le sénateur Bernie Sanders lors d'une interview avec l'animateur du populaire talk-show Jimmy Fallon, avait déjà mis en garde en octobre contre un "scénario d'horreur" dans lequel Donald Trump se déclarerait vainqueur sans attendre le décompte de tous les votes dans les États de combat cruciaux. Au cours de l'émission, le sénateur du Vermont, âgé de 79 ans, exprime ses craintes que des millions de votes par correspondance dans les États cruciaux de Pennsylvanie, du Michigan et du Wisconsin ne puissent être comptés le soir des élections et que le président républicain n'en profite. "D'après nos recherches, nous savons que les démocrates préfèrent voter par correspondance, tandis que les républicains préfèrent se rendre au bureau de vote", explique M. Sanders. Comme les votes personnellement exprimés (majoritairement) par les républicains seront probablement comptés plus tôt, Trump semblera en tête dans les États susmentionnés. Dans l'interview, le sénateur dit que dans un tel scénario, il est tout à fait possible que Trump revendique rapidement la victoire : "Il se pourrait que le soir des élections, à 22 heures, il vienne à la télévision et dise aux téléspectateurs : 'Américains, je veux vous remercier pour ma réélection. C'est fini !" Si d'aventure, avertit Sanders, dans les prochains jours les votes par correspondance à prédominance démocratique sont comptés, ce qui permettra à Biden de remporter les États cruciaux, Trump interviendra. Il dira : "Vous voyez, je vous avais dit qu'il y aurait des fraudes avec les votes par correspondance. Je ne quitterai pas la Maison Blanche". Sa prédiction semble maintenant se réaliser mot pour mot, à un détail près: Si Trump a effectivement revendiqué la victoire électorale lors de son discours le soir du scrutin, il est aussi immédiatement allé plus loin puisqu'il a directement annoncé qu'il s'agissait d'une méga fraude. "Notre objectif est maintenant de garantir l'intégrité de l'élection. Nous allons à la Cour suprême. Le vote doit s'arrêter". Le présentateur Jimmy Fallon a partagé l'extrait sur Twitter. Avec ce discours Trump a clairement jeté de l'huile sur le feu. En ne maintenant pas une stricte retenue, il alimente la polarisation déjà très forte aux Etats-Unis. Ce qui risque d'entraîner une augmentation de la violence et un emballement général. Il est en effet possible que l'électorat suive des appels à la contestation menés par le président sortant, s'il n'est pas réélu. Sa base pourrait aussi tout à fait se mobiliser spontanément car on lui "aurait volé la victoire."Alors que beaucoup pensait qu'il n'oserait pas, car c'était trop dangereux, Trump n'a donc pas hésité à franchir le Rubicon. Ne semblant pas craindre le spectre de longues journées d'incertitudes et d'âpres batailles judiciaires hante désormais la première puissance mondiale, déjà secouée par des crises sanitaire, économique et sociale d'ampleur. Une situation d'autant plus tendue que le nom du président qui prêtera serment le 20 janvier prochain reste à l'heure d'écrire ces lignes suspendu aux résultats de plusieurs Etats-clés. De quoi encore compliquer la donne. On se trouve ainsi face à un scénario potentiellement plus complexe qu'en 2000, quand l'élection dépendait de la seule Floride. A l'époque, c'est la Cour suprême qui avait fini, plus d'un mois après le scrutin, par intervenir pour mettre fin aux procédures de recomptage et donner raison au républicain George W. Bush. En amont du scrutin, la Cour suprême avait déjà été saisie de plusieurs recours portant sur les votes par correspondance. Les républicains de Pennsylvanie lui avaient notamment demandé d'empêcher le décompte des bulletins postés avant mardi soir, mais qui arriveraient dans les trois jours suivant l'élection. La haute juridiction avait refusé de se prononcer en urgence, mais, si le résultat est serré, elle devra examiner le fond du dossier et dire s'il faut invalider ou non les bulletins arrivés entre mercredi et vendredi. En attendant, le dépouillement des votes peut tout à fait se poursuivre après le jour de l'élection.La demande de Trump d'arrêter les comptages à la Cour Suprême est une idiotie puisque cela doit être décidé au niveau de l'État. Si en 2000, la Cour Suprême a ordonné l'arrêt du recomptage en Floride il y a peu de chances que cela se reproduise suite au tollé que cela a provoqué alors. L'indignation suscitée par les déclarations de Trumps est grande, surtout dans le camp démocrate. Le camp Biden a dénoncé des propos présidentiels "scandaleux" et "sans précédent". "C'est honteux et faux", a déclaré la directrice de campagne Jen O'Malley Dillon. "Le comptage ne s'arrête pas",s'est-elle écrié. "C'est ce qu'exigent nos lois. Donald Trump ne décide pas du résultat de cette élection, Joe Biden ne décide pas du résultat de cette élection. C'est le peuple américain le fait.""C'est une tentative délibérée de priver les citoyens américains de leurs droits démocratiques", a réagi l'équipe de campagne du démocrate, assurant être prête à "combattre" en justice si Donald Trump saisissait la Cour suprême. "Cet argument n'a aucun fondement, aucun", a commenté le républicain Chris Christie, ancien procureur fédéral et gouverneur, et qui a conseillé Donald Trump pour la préparation des débats présidentiels.Sur CNN, on a pu entendre que les propos de Trump sont antidémocratiques, faux et prématurés. Même Fox News, pourtant guère critique envers le président, a émis quelques doutes. "Il avait tant à faire ce soir, pourquoi fait-il cela ? Demain, il ne s'agira plus que de cela", a déclaré ainsi l'une des stars de la chaîne. "Trump n'a pas besoin de cela pour gagner". Même dans ses propres rangs on émet quelques doutes. Ainsi Chris Christie, l'un des grands noms de l'équipe de campagne de Trump, a parlé d'une "mauvaise décision stratégique"