Une fois de plus, Donald Trump a cassé les codes : il prétend avoir gagné les élections présidentielles, et cela malgré de nombreux décomptes encore en cours dans plusieurs Etats-clés, où l'écart avec Joe Biden se resserre. Le président sortant dénonce aussi une "fraude", sans plus d'explication. Ses propos ont indigné les démocrates et stupéfié de grands médias américains. N'y-a-t-il pas de quoi se poser des questions sur l'état de la démocratie américaine, alors que les Etats-Unis ont longtemps fait la leçon à des régimes autocratiques ?
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Une fois de plus, Donald Trump a cassé les codes : il prétend avoir gagné les élections présidentielles, et cela malgré de nombreux décomptes encore en cours dans plusieurs Etats-clés, où l'écart avec Joe Biden se resserre. Le président sortant dénonce aussi une "fraude", sans plus d'explication. Ses propos ont indigné les démocrates et stupéfié de grands médias américains. N'y-a-t-il pas de quoi se poser des questions sur l'état de la démocratie américaine, alors que les Etats-Unis ont longtemps fait la leçon à des régimes autocratiques ?Serge Jaumain (ULB) : Ce n'est pas une surprise : Donald Trump lui-même a plus d'affinités avec les dirigeants de ces régimes qu'avec les chefs d'Etat respectueux de la démocratie. Il entretient avec les Poutine, Erdogan et autres autocrates des relations cordiales. En 2016 déjà, il avait prévenu qu'il ne reconnaîtrait le résultat des élections que s'il les gagnait. Il reprend aujourd'hui cette position très choquante et juridiquement indéfendable. Pour débusquer des fraudes éventuelles, les républicains ont une armée d'avocats. Les démocrates aussi ont leurs juristes. Des contestations sont prévisibles. Seul élément rassurant : Trump a viré près de 80 % de ses collaborateurs en quatre ans, du jamais vu. Il s'est donc fait beaucoup d'ennemis au sein des corps constitués, dont l'armée, le FBI... Même la Cour suprême, à majorité conservatrice, ne sera pas automatiquement son alliée, s'il saisit cette institution.Alors que le dépouillement se poursuit dans plusieurs Swing States, Donald Trump a en effet annoncé qu'il compte saisir la Cour suprême. Si c'est elle qui, comme en 2000, désigne le vainqueur, son rôle et sa composition seront-ils remis en cause par les démocrates ?De toute évidence, la composition de la Cour suprême, où siègent six conservateurs sur neuf juges depuis la nomination controversée d'Amy Coney Barrett juste avant l'élection, n'est plus du tout le reflet de la société américaine actuelle. L'idée qui circule au sein de la gauche démocrate est de créer, si Biden est élu, de nouveau sièges de juges pour contrer ceux choisis ces dernières années par Trump. Mais les Américains, qui veulent considérer la Cour comme apolitique, sont frileux. En 1937, Franklin Roosevelt avait déjà échoué à faire adopter une loi en ce sens. Joe Biden est donc hésitant : il ne veut pas blesser une partie de son électorat réticent à toute réforme de cette institution à des fins politiques. En guise de compromis, il a proposé la création d'un comité des sages qui aurait cent-quatre-vingt jours pour proposer un projet de réforme. Cela lui a évité de devoir trancher la question avant les élections. Le principe de juges nommés à vie apparaît lui aussi dépassé : en Belgique, il a été aboli en 1867 !Avant même le scrutin et après la fermeture des bureaux de vote, Donald Trump a parlé de "fraudes massives" et d'"élections truquées". Quels éléments tangibles peut-il apporter pour justifier ses accusations ?Contrairement à ce qu'il prétend, il y a très peu de fraudes électorales liées au vote par correspondance. Le phénomène est tellement marginal qu'il ne mérite pas qu'on s'y attarde. Une étude réalisée dans l'Etat d'Oregon sur les votes par correspondance entre 1998 et 2016 révèle qu'il y a eu seulement 13 fraudes sur 15 millions de votes ! Cela signifie qu'un Américain a plus de risque d'être frappé par la foudre que de chance de réussir à tricher aux présidentielles ! Il n'y a quasiment pas de possibilités de tricherie, ce qui infirme les propos de Trump. Ses déclarations visent à disqualifier le vote par correspondance, majoritairement démocrate.La discordance entre le vote populaire et le système des grands électeurs, constatée en 2016, ne met-elle pas en évidence les faiblesses du système américain de démocratie indirecte ?A cinq reprises dans l'histoire des Etats-Unis, le collège électoral n'a pas élu le candidat qui a recueilli la majorité des suffrages populaires. Ce fut le cas trois fois au XIXe siècle, en 1824, 1876 et 1888, et deux fois déjà au XXIe siècle. En 2000, Al Gore a devancé George W. Bush de 550 000 voix, mais c'est le candidat républicain qui a gagné, au terme d'un long et pénible bras-de-fer politico-juridique en Floride. En 2016, Hillary Clinton a devancé Donald Trump de près de 3 millions de voix, mais c'est là encore le candidat républicain qui a raflé la mise grâce à sa victoire dans quelques Etats-clés, où il a déjoué tous les pronostics. Même si l'élection surprise de Trump il y a quatre ans a provoqué un séisme, il n'y a pas eu de débat aux Etats-Unis sur une réforme du système de démocratie indirecte. Les Américains sont très attachés à leurs institutions et les Etats, qui veillent jalousement sur leur autonomie, sont frileux à l'idée de modifier les équilibres. Il y a pourtant matière à réflexion : au Wyoming, Etat le moins peuplé, un grand électeur pèse moins de 200 000 voix, alors qu'en Californie, il représente 700 000 voix. Les électeurs californiens, très majoritairement démocrates, verraient d'un bon oeil un rééquilibrage, qui donnerait à leur vote un poids plus conforme à la réalité démographique. Mais les petits Etats ruraux peu peuplés ne veulent pas entendre parler de changements.