Lire également "Pour ce spécialiste des questions de défense, "les moyens de l'Otan ne sont pas adaptés"
...

Justifiant le vendredi 10 juillet la restitution de la basilique-musée de Saint-Sophie au culte islamique, Recep Tayyip Erdogan a expliqué que sa " résurrection " signifiait que " le peuple turc, les musulmans et toute l'humanité ont des choses à dire au monde ". Il n'y a pas qu'en matière de symbolique religieuse que l'ambition du président de la Turquie se déploie. La France et la Grèce, soit les deux pays, le second parce que terre orthodoxe, les plus critiques du changement de statut de l'édifice stambouliote, l'ont appris récemment à leurs dépens. Deux opérations maritimes sont menées actuellement en Méditerranée orientale. Irini, sous l'égide de l'Union européenne, a pour mission de surveiller le respect de l'embargo sur les armes en Libye conformément aux résolutions des Nations unies. Sea Guardian, elle, est orchestrée par l'Otan, s'occupe de contre-terrorisme et assure les capacités de sûreté maritime dans la région. Le 7 juin, un cargo parti d'un port turc et battant pavillon tanzanien, le Cirkin, suspecté de transporter des armes, est repéré au large de l'île de Psara par la frégate grecque Spetsai, dépêchée dans le cadre de l'opération Irini. Deux frégates turques accompagnant le bâtiment civil s'interposent. Le 10 juin, le même Cirkin est la cible de la frégate française Courbet, oeuvrant pour l'opération Sea Guardian, cette fois-ci au large de la Libye. L'intervention dégénère. Aux injonctions du commandement français, ce sont des militaires à bord des frégates turques qui répliquent en " accrochant " le bâtiment opérant pour l'Otan. " En cas d'accrochage radar, vous ciblez le bâtiment que vous visez. C'est la dernière étape avant le tir de canon. Un incident peu fréquent et assez grave ", analyse Joseph Henrotin, chargé de recherche au Centre d'analyse et de prévision des risques internationaux, à Paris (Capri). Officiellement affrété avec la Tunisie pour destination finale, le Cirkin débarquera sa cargaison, du matériel militaire et des mercenaires syriens selon Paris, dans le port libyen de Misrata. La Turquie apporte depuis quelques mois un soutien d'ampleur au gouvernement de Tripoli engagé dans une guerre civile contre les troupes de son opposant, le général Haftar, qui occupent l'Est du pays. Le gouvernement d'Ankara viole donc l'embargo qu'en tant que membre de l'Otan, il est censé faire respecter... L'incident provoque un malaise d'autant plus grand au sein de l'Alliance atlantique que la plainte de Paris contre la bravade des militaires turcs sera comme classée sans suite. La Turquie y a-t-elle un poids si important qu'elle bénéficie d'une forme d'impunité ? " Son importance stratégique n'est plus aussi grande que du temps de l'Union soviétique et de la guerre froide, note Joseph Henrotin. A l'époque, Italie, Grèce et Turquie étaient les puissances structurantes du flanc sud-est de l'Alliance. Mais elle conserve de gros volumes de forces et est une tête de pont stratégique de l'Otan vers le Moyen-Orient et le Caucase. " La question est hypersensible. D'autant que c'est toute la stratégie de la Turquie en Méditerranée qui pose question : son engagement dans le conflit libyen, mais aussi sa prétention à une zone économique exclusive pour l'exploitation du gaz et du pétrole qui empiéterait sur celle de Chypre, et son offensive contre les Kurdes en Syrie. " N'importe quel Etat membre qui développe sa propre ligne de conduite antagoniste de celle de l'Otan est une source de problème. Ce fut le cas avec la Hongrie de Viktor Orban, par les libertés qu'il a prises avec le respect des droits de l'homme et par les interactions croissantes qu'il a établies avec la Russie. L'Otan y a répondu par un silence poli, observe le spécialiste belge des questions de défense. Aucune alliance n'aime l'idée de se voir fragmentée. Mais de facto, les actions turques mènent à un début de fragmentation de l'Otan. Parce qu'elles interrogent les fondements de l'Alliance et parce que d'autres membres, comme la France et la Grèce, appellent légitimement au respect des règles. A force, le problème de la relation de la Turquie à l'Otan risque de se transformer en questionnement sur le rapport de la France et de la Grèce à l'Otan. " En novembre 2019, à la veille d'un sommet à Londres, le président Emmanuel Macron avait déjà rué dans les brancards, à la faveur d'une interview à l'hebdomadaire The Economist, en décrétant que l'Otan était en état de " mort cérébrale ". Il déplorait que l'Alliance atlantique ne débatte que de la question des contributions des membres à son budget sous les critiques ressassées de Donald Trump et ignore les réponses à apporter à la problématique russe et, déjà, aux libertés prises par la Turquie. Dans une tribune au quotidien Le Monde parue le 10 juillet, le chercheur à l'Institut français de géopolitique Jean-Sylvestre Mongrenier critique l'attitude de Paris et estime que " la diplomatie du coup d'éclat d'Emmanuel Macron et ses saillies contre l'Otan inquiètent plus encore que l'insolente politique turque en Méditerranée ". " L'Otan couvre aussi les approches maritimes de l'Europe, y compris "la plus grande Méditerranée" dont le Moyen-Orient participe. Dans cet ensemble spatial, le "partage du fardeau" que les Etats-Unis demandent ouvre des opportunités stratégiques, argumente l'expert français. Il ne tient qu'à la France d'y accroître son rôle et sa présence navale, ce qui découragera l'une ou l'autre puissance riveraine émergente voulant exploiter tout vide de pouvoir. Encore faudra-t-il s'en donner les moyens : à quand un deuxième porte-avions français capable d'assurer la "permanence à la mer" ? " En définitive, l'Alliance atlantique semblerait bien tributaire du péché d'arrogance de plusieurs dirigeants de ses Etats membres, Erdogan, Trump, Macron... " Entre ceux qui ne respectent pas les engagements pris en matière budgétaire et ceux qui se mettent en porte-à-faux par rapport à sa stratégie, l'Alliance atlantique a un peu du plomb dans l'aile. Elle connaît une forme de dérive des continents ", concède Joseph Henrotin, qui, au vu du passif d'Ankara, estime que, si ce n'est pas encore le cas aujourd'hui, la question de la présence de la Turquie dans l'Otan finira par se poser un jour.