Les pluies diluviennes tombées la veille ont transformé les nids-de-poules des rues de Kinshasa en bourbiers. Seuls le boulevard du 30-Juin et quelques autres grands axes de la capitale congolaise réaménagés et asphaltés permettent une circulation aisée. Sauf quand s'y forment d'interminables bouchons. Un chaos urbain qui perdure malgré l'inauguration, ces derniers mois, de "saute-mouton", ces viaducs qui surplombent les carrefours des quartiers populaires, réalisations phares du mandat du président Félix Tshisekedi.
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Les pluies diluviennes tombées la veille ont transformé les nids-de-poules des rues de Kinshasa en bourbiers. Seuls le boulevard du 30-Juin et quelques autres grands axes de la capitale congolaise réaménagés et asphaltés permettent une circulation aisée. Sauf quand s'y forment d'interminables bouchons. Un chaos urbain qui perdure malgré l'inauguration, ces derniers mois, de "saute-mouton", ces viaducs qui surplombent les carrefours des quartiers populaires, réalisations phares du mandat du président Félix Tshisekedi. Aux abords de l'Hôpital général "de référence" de Kinshasa, ex-Mama-Yemo - fierté du maréchal Mobutu dans les années 1970, il est aujourd'hui à l'agonie, mais un contrat de réhabilitation en vingt mois vient d'être accordé à la société de l'homme d'affaires indien Harish Jagtani -, les motocyclettes, taxi-bus, voitures et piétons swinguent dans la gadoue. Assis devant leurs boutiques et étals, des vendeurs de cercueils et de gerbes de fleurs artificielles pour obsèques assistent distraitement à la scène, récurrente depuis la fin de la saison sèche, il y a deux mois. "Ici, la plupart des gens meurent de la famine et de la malaria, pas de la Covid", nous assure Chérubin, propriétaire d'un magasin où sont exposés une vingtaine de cercueils de couleurs diverses. Affirmation confirmée par ses voisins et confrères dans le commerce de la mort. La plupart des Kinois pensent que le coronavirus n'a jamais existé dans le pays. Ou qu'il a disparu. "Avec la densité de population en ville et la promiscuité dans les transports, le virus, s'il était réellement dangereux, aurait dû faire un carnage", estime Eustache, un chauffeur de taxi. Dans les bus de la compagnie publique Transco, les corps sont serrés les uns contre les autres. On se bouscule sur les marchés, dans les églises. Le port du masque, appelé ici "cache-nez", est obligatoire à l'intérieur et dans les espaces publics sous peine d'amende, mais il est peu respecté. Si masque il y a, il est placé en général sous le menton. Kinshasa a surmonté trois vagues de Covid-19. "La situation est stabilisée et le virus circule à un niveau beaucoup plus faible qu'en Belgique", indique l'ambassade belge dans la capitale congolaise. En RDC, pays de près de cent millions d'habitants, moins de 1 200 décès liés au coronavirus ont été recensés depuis le début de la pandémie. Ce chiffre très bas serait notamment dû au fait que la population congolaise est très jeune: en RDC, 50% des habitants ont moins de 15 ans et à peine 5% ont plus de 60 ans. Comparé à des pays à forts revenus comme la Belgique, le Congo a une proportion plus faible de porteurs de facteurs de comorbidité (hypertension, maladies cardiovasculaires, diabète, obésité, cancer...), personnes qui, avec les plus âgés, sont les plus susceptibles de développer des formes graves du virus et d'en décéder. A Kinshasa, mégalopole tentaculaire de plus de quinze millions d'habitants, la campagne de sensibilisation au respect des gestes barrières a peu d'impact. La population considère le coronavirus comme une maladie de "Blancs" et de "riches". Une conviction qui s'est renforcée quand elle a appris que plusieurs proches du président Tshisekedi et une trentaine de parlementaires étaient morts de la Covid. La plupart des citoyens dont le décès est lié au coronavirus seraient issus de milieux privilégiés, qui prennent régulièrement l'avion pour l'étranger. La Gombe, le quartier de la politique et des affaires, où est situé l'Hôpital général, concentre la majorité des cas depuis l'apparition de la pandémie, en mars 2020. La vaccination est gratuite et le pays ne manque pas de doses, mais le taux de vaccinés reste ridiculement bas (moins de 0,1%). Les Congolais banalisent le coronavirus, concurrencé par ces autres grands tueurs que sont le paludisme, la rougeole, les diarrhées et les infections respiratoires. "Ici, plus personne ne parle ni ne s'inquiète du virus, constate une diplomate européenne. Les préoccupations des gens sont la survie au quotidien, les pénuries d'eau et d'électricité et le couvre-feu, d'application à partir de 23 heures jusqu'à 4 heures du matin." Ce contexte alimente les critiques à l'égard de Félix Tshisekedi, qui achève sa troisième année de mandat sur un bilan contrasté. Le chef de l'Etat n'est pas parvenu à réaliser ses promesses d'améliorer les conditions de vie de ses concitoyens et de réduire l'insécurité à l'Est. Au Nord-Kivu et en Ituri, l'état de siège destiné à briser le cycle des violences ne cesse d'être prorogé depuis mai, sans résultat. La mise en oeuvre de la gratuité de l'enseignement primaire dans les écoles publiques, l'un des projets phares du quinquennat, ne convainc pas. Des écoles continuent à réclamer aux parents le paiement de "frais scolaires" et des enseignants aux salaires impayés refusent de donner cours. "Le budget 2022 du gouvernement, d'un montant de dix milliards de dollars, sera insuffisant pour répondre aux défis de l'heure, nous confie Modeste Bahati Lukwebo, le président du Sénat, deuxième personnage de l'Etat, un ex-cacique du camp Kabila devenu pilier de la nouvelle coalition présidentielle. Ce qui compte pour nous, c'est d'enregistrer une amélioration au fil du temps. Mais la lutte contre l'insécurité dans l'Est pèse sur le budget. De plus, au moment où nous cherchons à renégocier les contrats miniers, le secteur nous déclare la guerre, ce que je trouve moralement indécent. Nous avons pris des mesures pour améliorer le climat des affaires, mais elles n'ont pas donné les résultats escomptés, à cause de crocs-en-jambe sur le terrain. En contact avec les opérateurs économiques, le petit agent de l'Etat, dans son bureau, doit changer de mentalité, sanctions positives et négatives à la clé. Une augmentation des recettes de l'Etat permettrait d'engager de nouveaux projets et de répondre aux attentes de la population." Félix Tshisekedi, qui a déjà exprimé son intention d'être candidat à un second mandat, est surtout contesté pour avoir imposé la désignation d'un proche à la tête de la commission électorale (Ceni). Denis Kadima est originaire du Kasaï oriental, comme le président, et est soupçonné de corruption. L'Eglise catholique et l'Eglise du Christ au Congo, principale fédération protestante du pays, rejettent cette nomination. Elle est aussi critiquée par l'opposition, composée de la nébuleuse pro-Kabila et des partisans de Martin Fayulu, vainqueur de la présidentielle de 2018 selon les chiffres des observateurs du scrutin. Au total, treize partis politiques et organisations de la société civile réclament une "dépolitisation" de la Ceni et une élection présidentielle crédible. Allié du chef de l'Etat depuis la fin 2020, Moïse Katumbi, l'ancien gouverneur du Katanga, est lui-même en désaccord avec la composition de la commission, qui jouera un rôle stratégique dans le processus électoral. Pendant plus d'un mois, il a envisagé de retirer ses ministres et députés de l'Union sacrée, la plateforme constituée par le président après sa rupture avec la mouvance Kabila. Mais Katumbi a compris qu'il n'avait pas intérêt à lâcher Tshisekedi, d'autant qu'une quarantaine de ses septante députés auraient exprimé leur intention de rester à bord du bateau présidentiel. L'Union sacrée, composée de personnalités aux intérêts divergents - ex-kabilistes, grosses pointures issues de l'opposition... -, tiendra-t-elle jusqu'à la fin de la législature? "Tout n'est pas rose au sein de la majorité, nous avoue Christophe Mboso, président de l'Assemblée nationale et ex-allié de Kabila. Il y a des hauts et des bas. Si certains veulent quitter le navire, libre à eux de le faire. Une certitude, la cohabitation entre le président et son prédécesseur n'était plus possible. Il y avait d'incessants conflits au sommet de l'Etat. Ce chaos politique avait une incidence négative sur le sort de la population. Le Parlement a pris les choses en main. Nous avons provoqué une révolution." Le 5 novembre dernier, un site congolais d'actualités titrait "Félix Tshisekedi sur les traces de Mobutu". L'article signale que députés et sénateurs ont été priés, la veille, de se présenter à l'aéroport de Ndjili pour y accueillir le chef de l'Etat à son retour de la COP26 de Glasgow. Une exigence qui rappelle celles du temps où le pays avait à sa tête un maréchal-président, constate Jacques Issongo, coordonnateur du mouvement citoyen Lucha (Lutte pour le changement). Alors que le mandat de Félix Tshisekedi doit s'achever fin 2023, l'opposant Martin Fayulu, leader de la coalition Lamuka, le soupçonne de préparer un glissement du calendrier électoral pour se maintenir au pouvoir au terme de son mandat. Le président est également la cible des partisans de son prédécesseur, Joseph Kabila, qui accusent Tshisekedi de "dérive dictatoriale". Une attaque qui fait sourire à Kinshasa: elle vient du camp de l'homme qui a gouverné le pays pendant dix-huit ans et y a instauré un régime autocratique, répressif et de prédation. A cet égard, les révélations de Congo Hold-up, enquête menée par des médias internationaux et des ONG, pourraient renforcer la position de Tshisekedi face aux kabilistes. Joseph Kabila et sa famille sont accusés par les auteurs d'avoir "siphonné" 138 millions de dollars des caisses de l'Etat entre 2013 et 2018. Ces pratiques indignent-elles les Kinois? "Elles ne surprennent pas, répond Désiré, chef d'entreprise. C'est business as usual, une affaire de plus qui éclabousse nos dirigeants. Les médias et sites congolais dénoncent régulièrement des scandales financiers et des affaires de corruption." Paul, un artiste kinois, ajoute: "Ceux qui, à Kinshasa, ont entendu parler de Congo Hold-up se demandent pourquoi on fait tant de bruit pour un détournement de ''seulement'' 138 millions de dollars." L'un des auteurs de l'enquête, de passage dans la capitale congolaise, reconnaît que les révélations publiées ces jours-ci ne sont qu'"une pièce du puzzle", concernent les activités d'une seule banque, pendant cinq ans. Crispin, un haut fonctionnaire kinois, voit dans le battage fait autour des documents Congo Hold-up une volonté de "diaboliser" l'ancien président, afin de l'éliminer politiquement. L'opération est, selon lui, "téléguidée par les Occidentaux, avec la complicité du gouvernement congolais." Yves Kalikat, rédacteur en chef du quotidien Forum des As, développe l'argumentation: "Kabila a ouvert la porte de la RDC aux investisseurs chinois, au grand dam des Occidentaux, tandis que son successeur Tshisekedi est soutenu aveuglément par l'ambassade américaine à Kinshasa. Voilà pourquoi le chef de l'Etat demande le réexamen des contrats miniers passés avec les entreprises chinoises, accusées de pratiques prédatrices. Voilà aussi pourquoi les Chinois sont aujourd'hui associés par le pouvoir à ce que notre classe politique appelle les "antivaleurs": la corruption, la cupidité, le vol et le mensonge. Notre pays est le théâtre africain de l'affrontement géopolitique entre les deux premières puissances mondiales." Une information judiciaire visant le clan de l'ancien président a été ouverte ces jours-ci à Kinshasa. Le service de communication de Kabila a qualifié les conclusions de l'enquête Congo Hold-up de "Kabila bashing" et de "tentative de décrédibilisation" de l'ex-chef de l'Etat. Tshisekedi, lui, s'est engagé à lutter contre la corruption et à instaurer un Etat de droit, mais il n'avait pas osé, jusqu'ici, franchir la ligne rouge: s'en prendre aux intérêts économiques de la famille de Kabila, son prédécesseur et ancien allié. Un clan qui s'est enrichi par des détournements massifs d'argent public et dont la fortune se chiffre en dizaines de millions de dollars.