Elles sont assises presque l'une sur l'autre : Monique et Monique. La mère et la fille. La même peau couleur caramel, qui a parfois attiré les regards et les compliments chez l'une ; les insultes et la honte chez l'autre. C'est la fille qui a poussé sa mère à parler : " Au début, elle parlait par bribes, des détails très précis mais qui ne permettaient pas de comprendre l'histoire. On essayait de recoller les morceaux. Puis c'est devenu un rituel : on sentait qu'elle en avait besoin et plus elle parlait, plus la souffrance ressortait. On s'est dit qu'il fallait faire quelque chose. Il y a deux ans, on a appelé "les tantines" : Léa (74 ans), Noëlle (75), Simone (70) et Marie-José (72). Toutes étaient chez les soeurs de Katende, dans le Kasaï, en 1960. Elles y ont vécu l'enfer, ensemble, et ne se sont jamais quittées. On s'est dit qu'on allait se tourner vers la justice. "
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Elles sont assises presque l'une sur l'autre : Monique et Monique. La mère et la fille. La même peau couleur caramel, qui a parfois attiré les regards et les compliments chez l'une ; les insultes et la honte chez l'autre. C'est la fille qui a poussé sa mère à parler : " Au début, elle parlait par bribes, des détails très précis mais qui ne permettaient pas de comprendre l'histoire. On essayait de recoller les morceaux. Puis c'est devenu un rituel : on sentait qu'elle en avait besoin et plus elle parlait, plus la souffrance ressortait. On s'est dit qu'il fallait faire quelque chose. Il y a deux ans, on a appelé "les tantines" : Léa (74 ans), Noëlle (75), Simone (70) et Marie-José (72). Toutes étaient chez les soeurs de Katende, dans le Kasaï, en 1960. Elles y ont vécu l'enfer, ensemble, et ne se sont jamais quittées. On s'est dit qu'on allait se tourner vers la justice. " Les excuses présentées l'an dernier par Charles Michel (lire page 52) n'ont fait qu'attiser le besoin de réparation. Monique (la fille) était là, au balcon : " C'était des excuses exprimées du bout des lèvres. Il n'a prononcé aucun nom, aucun lieu, on voyait bien qu'il ne savait pas de quoi il parlait. C'était des excuses plates et formelles qui nous ont confortées dans notre démarche. " Réunies cet après-midi de juin 2020, les tantines passent en revue les photos du passé. Sur l'une, Noëlle a une dizaine d'années et déjà l'air grave : " Mon père était le commissaire de district à Elisabethville (aujourd'hui Lubumbashi). Il s'appelait Verbeeken, c'était un Bruxellois. Sur mon certificat de naissance, il y a écrit : père inconnu. Mais tout le monde m'appelait Verbeeken. " Simone tend un vieux télégramme jauni : " Ici on voit l'ordre qui a été donné d'enlever les enfants Vandenbroeck ! Mon père s'appelait Edouard Vandenbroeck. Quelques temps après sa mort, un camion est arrivé et j'ai été enlevée à ma mère avec mes trois frères. " L'histoire de Simone, comme celle de milliers d'enfants métis, commence par une histoire d'amour interdite par l'Etat colonial. Dans une société construite sur l'opposition Noir-Blanc, sur la suprématie des uns sur les autres, l'existence même de ces enfants était un danger. Monique, 71 ans, derrière ses lunettes qu'elle soulève pour attraper les larmes avant qu'elles glissent sur son beau visage, a son explication : " Les Blancs se disaient que la révolte viendrait de nous, parce que nous serions les premiers à revendiquer plus de droits. Alors que nous n'en n'avions aucun, nous étions rejetés par les Blancs et par les Noirs. On nous disait : "Vous êtes de l'eau de source mélangée avec de l'âcre". En français, ça ne veut pas dire grand-chose, mais au Congo, à cette phrase, on ressent le sable et les cailloux dans la bouche. " La mère de Monique a 15 ans lorsqu'elle tombe enceinte d'un certain Dumont, de Namur. Elle donne à sa fille le nom de Bitu Bingi - " Chez nous ça veut dire "beaucoup de chance" - et sa vie commence plutôt bien. Les oncles et tantes prennent en charge la petite, qui se souvient d'avoir été entourée d'amour jusqu'au jour où un Blanc débarque au village alors qu'elle a 4 ans. Elle se rappelle le bruit, les cris, le fracas. Quelques jours plus tard, on la lève tôt et l'habille de ses plus beaux vêtements. Son oncle marche avec elle dans ses bras durant trois jours pour l'amener à Jumelengue, à la mission catholique de Katende, chez les soeurs de la congrégation de Saint-Vincent-de-Paul. Au départ de son oncle, elle pleure longtemps face à ces Blanches inconnues au regard strict qui la confient à d'autres fillettes à peine plus âgées. Parmi elles, il y a Léa. Aujourd'hui, c'est une belle femme, visage fier, rouge à lèvre discret, cheveux soigneusement noués en chignon. Mais dans la mémoire de Monique, c'est toujours la petite de 9 ans qui souffrait de plaies ouvertes aux jambes et aux pieds et avec qui elle allait cueillir des racines et des feuilles de patates douces pour atténuer leur faim. Léa aussi est arrivée chez les soeurs avec son oncle, escorté de deux policiers. " J'avais 2 ans et demi. On m'a enlevé ma robe, mes chaussures, mes chaussettes et on m'a enfilé une robe toute rêche, une culotte qui ne tenait qu'avec une corde et on m'a laissée pieds nus. " Plus tard, elle apprendra les pressions, les menaces subies par sa famille, l'ordre venu du gouvernement central de Léopoldville qui obligeait les mères à livrer ces " enfants du péché ". Il arrivait que les mères leur badigeonnent le visage de cirage noir pour qu'ils échappent à la vigilance des administrateurs blancs. A la mission, les conditions de vie sont plus qu'éprouvantes. Tout le système repose sur la prise en charge des plus petits par les plus grands et la mise à contribution des villageois. En juin 1960, à l'annonce de l'indépendance, toute la congrégation participe aux festivités, à une vingtaine de kilomètres. Monique n'a que 9 ans, mais elle garde un souvenir vivace de l'ambiance de liesse qui régnait. Les réjouissances à peine terminées, des troubles éclatent. L'armée congolaise, toujours sous l'autorité de la Force publique détenue par les Blancs, se révolte. Des soldats se mettent à persécuter la communauté blanche, c'est la panique et on prépare l'évacuation des Belges. Monique : " Deux combis nous ont évacués avec les soeurs vers Lusambo, où il y avait une piste. On nous a mis des badges au cou avec nos noms et date de naissance, nous étions excités et effrayés. On attendait de traverser la rivière Sankuru quand un prêtre est arrivé en pirogue et a dit qu'il n'y avait pas de places pour les enfants. Il a emmené les soeurs et nous sommes restés là, livrés à nous-mêmes. " Les enfants rentrent seuls, s'installent dans les chambres des religieuses, fouillent les armoires, prennent la nourriture, tentent de s'occuper des bébés à peine sevrés. Le lendemain, à leur réveil, ils découvrent que les soeurs sont revenues ! Elles n'ont pas pu partir, mais ce n'est que partie remise : le deuxième abandon survient au moment où la guerre embrase le Kasaï, en 1961. Des combats opposent les Balubas et les Luntus dans la région de Katende, l'insécurité est totale dans les villages soumis aux représailles d'un camp contre l'autre. Les regards des tantines se font plus durs, Noëlle se referme sur elle-même, Léa lui caresse le bras, lui prend la main et Monique, la mémoire vivante du groupe, raconte. " Une nuit, cinq camions de l'ONU qui portaient le drapeau ghanéen sont arrivés. Les soldats ont pris les soeurs, les prêtres, les abbés mais nous, les enfants, on nous a abandonnés là. On était une soixantaine. Il y avait des bébés à peine arrivés, nous devions leur donner à manger, les langer. Nous n'y connaissions rien, on savait seulement laver le linge, pas faire les biberons. Beaucoup n'ont pas survécu. " Des rebelles armés débarquent alors. Les fillettes subissent leur violence. " On est devenues leurs jouets. Ils nous mettaient des bougies entre les cuisses. Des bougies dans le vagin. " Sa fille se lève. Ces mots-là, elle semble les découvrir. Mais Monique la force à se rasseoir tout contre elle : " Reste ! " Les images défilent dans son regard : " Je pourrais parler des heures, c'est toute une vie. Alors, maintenant que le gouvernement belge s'excuse, c'est comme si je sortais dans la rue, que je tuais au fusil des innocents et puis je dis "je m'excuse" et tout est oublié ? Non, il faut que l'Etat belge reconnaisse le mal qu'il a fait et qu'il répare ! " Aujourd'hui encore, il lui arrive de sursauter, la nuit, au passage de camions. Léa : " Nous sommes cinq plaignantes, mais en réalité nous sommes six, il y a aussi Adèle. Elle était un peu plus formée, un peu plus femme... Un soldat voulait lui découper le sexe. Elle ne se remettra jamais de son traumatisme... " Finalement, en 1961, le nouvel administrateur de Kasenge décide de vider la mission des soeurs et de répartir les fillettes dans des familles congolaises. Monique trouvera l'amour auprès d'un jeune métis, avec qui elle aura sept enfants. Pour leur assurer une scolarité de qualité, le couple décide de partir en Belgique. A leur arrivée, ils découvrent qu'ils ne peuvent avoir la nationalité belge, leurs droits sont limités, ils s'en sortent à peine. La solidarité entre les tantines qui se retrouvent en Belgique ne suffit plus et elles décident de s'adresser à la reine Fabiola. " On nous disait que nous étions les enfants de l'Etat belge et que la reine était notre marraine, c'était pour nous une source de fierté. On lui a donc écrit pour lui faire part de nos difficultés, nous, les pupilles de l'Etat qui n'avions même pas la nationalité belge et qui devions payer 40 000 francs par enfant pour une année d'étude. " Léa ne peut s'empêcher de rire quand elle tend la réponse marquée du sceau de la couronne et signée du baron Cardon de Lichtbuer : " On appelle à l'aide notre marraine et, en résumé, elle nous dit "Va au CPAS" ! " La lettre royale aura le goût de cette eau âcre dont on qualifiait les enfants métis au Congo. Et si le roi s'excusait auprès des métis ? La réponse de Monique fuse : " Ça ne changerait rien, ce serait même ridicule ! "THIERRY FIORILLI et HADJA LAHBIB