Le contexte
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Des collines entières qui s'affaissent et parfois dégringolent dans le quartier du lycée Wima, des bâtiments à étages au-dessus du vide au centre-ville: si Goma, capitale du Nord-Kivu, reste sous la menace du volcan, la ville-soeur de Bukavu, jadis ville verte à l'autre bout du lac Kivu, est confrontée à l'érosion de ses collines sous le coup de pluies torrentielles qui ne savent plus se frayer un chemin au milieu des constructions anarchiques. Avec les guerres régionales de 1994 à 1996, les réfugiés ont afflué du Rwanda mais aussi de la province, où l'insécurité demeure sur les hauts plateaux, et se sont durablement installés. La population dépasse aujourd'hui 1,6 million d'habitants, et des bidonvilles ont poussé comme des champignons. Les collines ont été déboisées, avec, pour résultat, une température en hausse et des pénuries d'eau. Aujourd'hui, la cité lacustre tout en escarpements fait peine à voir, avec ses pistes ravinées, ses vendeuses de pain, de bananes voire de clous qui pataugent dans la boue argileuse, et cette circulation asphyxiante de minibus, de motos-taxis et de tuk-tuks autour de la place de l'Indépendance, qu'aucun piéton n'est autorisé à traverser, ce qui ajoute à la congestion. "Nous demandons aujourd'hui à étendre la ville vers le Nord, car cette promiscuité n'est plus tenable, argumente Dieudonné Sango, de l'ONG Cenadep (Centre national d'appui au développement et à la participation populaire). Sans compter les incendies à répétition dans les quartiers les plus pauvres. Nous ne disposons même pas d'un camion de pompiers en état de marche pour couvrir nos vingt quartiers." Le 27 septembre dernier, le feu a ravagé plus d'une centaine de maisons. Alors que le Rwanda voisin décolle, le Congo stagne. La frustration est d'autant plus grande que c'est le génocide des Tutsis dans le pays voisin qui a, par ricochet, déstabilisé le Congo, avec le "droit de poursuite" invoqué par le nouveau pouvoir rwandais contre les anciennes forces génocidaires - qui a permis au passage de faire main basse sur les richesses minières. A cela s'ajoutent les exactions commises par les innombrables milices, les tueries répertoriées dans le très sensible rapport Mapping de l'ONU et toujours impunies... "Ces guerres ont déstabilisé les milieux ruraux, commente la Belge Maria Masson, qui, à 80 ans, continue d'animer l'ONG Wazee Wetu (Nos vieux) qui construit des petites maisons au bénéfice des personnes âgées, dans un esprit intergénérationnel. "Dans la débâcle, les anciens ont été abandonnés à leur sort." L'est du Congo est loin d'être sorti du cycle de violences. De multiples avatars de groupes armés ne cessent de prendre la relève, tandis que d'anciens chefs rebelles se refont une virginité dans les rouages de l'armée, sans avoir jamais eu à répondre de leurs actes. "On nous demande d'oublier", répond un passant résigné lorsqu'on lui demande si les assassins de l'archevêque de Bukavu, Mgr Christophe Munzihirwa, exécuté il y a tout juste vingt-cinq ans sur la place qui porte désormais son nom, seront un jour retrouvés, et jugés. A l'époque, les rebelles contrôlés par le Rwanda occupaient la ville. Le corps du prélat, un ancien de l'UCLouvain, fut retrouvé le lendemain adossé à une clôture, et récupéré par des missionnaires. Ses funérailles dans la cathédrale n'ont rassemblé que septante-et-un fidèles, car les gens restaient terrés chez eux, ou avaient fui. Aujourd'hui, les préoccupations ne sont plus seulement sécuritaires. Elles sont environnementales et sociales. Des entreprises minières continuent d'épuiser les sols à la recherche de coltan et de lithium, tant prisés aujourd'hui pour la fabrication de smartphones et de batteries. "Des sociétés se sont installées en toute illégalité avec la complicité des autorités de Kinshasa et de militaires", accuse l'activiste Blaise Bubala Bulambo, de l'association Acadosha. Et parmi elles, de plus en plus de chinoises. Les conséquences sont bien visibles. A Luhihi, à soixante kilomètres de Bukavu, "tout est déboisé, il y a plus de mille trous dans le sol". Sans parler des polluants qui contaminent l'eau: chlore, mercure, arsenic... Une avocate congolaise résidant à Bruxelles, Me Dignité Bwiza, a publié en 2020 un Dictionnaire essentiel des infractions environnementales en droit congolais. Un titre limpide. "Nous avons pris contact avec elle. Nous voudrions bien lancer des procédures judiciaires, mais cela coûte cher", lance Blaise Bubala Bulambo. Sans le soutien des partenaires étrangers, la province du Sud-Kivu (trois fois la taille de la Belgique, pour sept millions d'habitants) tomberait encore plus dans l'abîme. "Soixante-cinq pour cent des structures de santé sont gérées par les Eglises protestante et catholique", assure l'abbé Paul Ntamulenga Babikire, du Bureau diocésain des oeuvres médicales (BDOM), partenaire de l'opération 11.11.11, et qui gère onze hôpitaux et six centres hospitaliers: "L'Eglise catholique se coupe en quatre pour aider les gens. Or, l'Etat a les moyens pour développer la province, mais certains préfèrent s'enrichir, en oubliant les pauvres, et la vie continue ainsi. Pour la Covid, on n'a pas reçu un franc de Kinshasa, c'est la coopération suisse qui nous aide. Des millions disparaissent dans la poche des puissants." Mais pourquoi l'Etat aiderait-il? De grandes ONG internationales proposent des soins gratuits, ce qui déresponsabilise l'autorité centrale. D'autre part, dans un pays instable comme le Congo, il vaut mieux assurer ses arrières. Ainsi, des membres de la société civile sont passés de l'autre côté, comme députés ou membres de cabinets, attirés par de confortables émoluments. Même le docteur Denis Mukwege, "l'homme qui répare les femmes" violées, en prend pour son grade. "Il ne se coordonne pas avec nous, regrette l'abbé Paul. Son prix Nobel ne rejaillit pas. Il roule seulement pour sa fondation, alors que les moyens qu'il reçoit devraient profiter à toute la population, et notamment au BDOM. On entend un chapelet d'intentions, mais cela ne va pas plus loin." La dépendance aux bailleurs de fonds reste ancrée dans les mentalités. Au siège local de l'Agence nationale de renseignement (ANR), un bâtiment dans un enclos anonyme, le directeur adjoint, un homme replet avec un masque buccal siglé "Jésus-Christ", n'a aucun atome crochu avec les ONG venues lui rendre visite (obligée) mais il leur prodigue néanmoins ses bons conseils: "Prenez garde à la sécurité de vos invités belges, car il y va de vos financements, insiste-t-il. Je ne voudrais pas qu'il y ait un incident comme avec l'ambassadeur italien (NDLR: tué dans une embuscade près de Goma, le 22 février 2021)." La réunion semblant l'ennuyer, il pourra se replonger dans L'Histoire secrète du Mossad de Gordon Thomas, bien en vue sur son bureau, tout en laissant sa radio allumée, qui débite des variétés. Une rencontre surréaliste... Symptomatique: entre Bukavu et Kamanyola, soit trois heures de méchante piste, la seule partie bitumée est la rampe d'accès à la villa de l'ancien gouverneur. Ce Congo en éternelle souffrance, tenu à bout de bras par les bailleurs de fonds, alors que, sur le terrain, les acteurs de la société civile continuent de fustiger le pouvoir qui se complairait dans les privilèges, la corruption et le pillage des ressources: le scénario est-il appelé à durer éternellement? En d'autres mots, faut-il encore aider le Congo, ce pays que Meryame Kitir, la ministre belge de la Coopération au développement, visitera pour la première fois lors d'une mission à la fin du mois? "Depuis trente-trois ans que je travaille dans le secteur des ONG, je me demande parfois à quoi tout cela a servi, soupire Sylvain Mapatano, coordinateur de la plateforme Diobass d'organisations paysannes. Pourquoi je continue? Parce que les ONG aident les Congolais à comprendre qu'ils ont des droits, et parce qu'elles sont des leviers pour les changements. L'opération 11.11.11 permet de financer des projets qui ont un impact direct et visible. Mais cela ne touche qu'une infime partie de la population. Il faut passer à la vitesse supérieure, et impliquer le secteur étatique." Il se refuse à pointer la colonisation et le soutien belge à la dictature de Mobutu: "C'est du passé et nous avons eu le temps de réfléchir. On manque simplement de bons dirigeants, qui aiment leur pays." Comment en sortir? Par la décentralisation. "Kinshasa est loin, il faut donc s'assurer que la gouvernance soit locale, poursuit-il. On ne veut pas se couper de la capitale mais gérer nous-mêmes. Là-bas, les gens se fichent pas mal du Kivu. On se bat avec nos députés, car ils oublient parfois d'où ils viennent. A Kinshasa, ils sont absorbés par la mégapole." Décentraliser, c'est décider à l'échelon local des infrastructures nécessaires. "Si on améliore les routes, les petits agriculteurs auront davantage de potentiel pour acheminer leurs produits aux consommateurs. Cela peut être un déclic. Ce ne sont pas les ONG qui construiront les routes, ni amèneront l'eau et l'électricité." Secrétaire général du CNCD-11.11.11, Arnaud Zacharie embraie: "Nos projets en agroécologie comme à Nyangezi (NDLR: soutenus par Entraide & Fraternité) sont bénéfiques pour la santé, l'environnement, les revenus... Mais on ne peut appliquer cela à l'échelle d'un pays. En parallèle avec nos actions sur le terrain, nous devons sensibiliser les autorités pour montrer que des solutions existent. C'est pour cela qu'il faut de la démocratie locale." Mais là, on ne voit rien venir. "Les Occidentaux se focalisent uniquement sur le scrutin présidentiel, qu'ils financent et surveillent, mais ce sont les élections régionales et locales qui nous concernent d'abord, et qu'on attend désespérément, insiste Sylvain Mapatano. Aujourd'hui, le gouverneur du Sud-Kivu décide de tout, tout en étant redevable à ceux qui l'ont nommé à Kinshasa." Les propos sont parfois plus radicaux, où plane l'ombre du séparatisme: "Kinshasa est la cause de tous les maux, vitupère Bienfait Aganze Burhundi, le manager financier de la mutuelle Remusaco. On doit passer par la capitale pour construire cinquante mètres de route... Elle capte les revenus, mais nous restons toujours aussi pauvres." Aider le Congo? Arnaud Zacharie pose le débat autrement: "Je préfère parler de partenariats avec des acteurs locaux. Ce sont eux qui dictent notre action et pas l'inverse, une action dirigée sur des enjeux mondiaux qui ont des répercussions jusqu'en Belgique." La pandémie, les changements climatiques, les migrations montrent que le monde est désormais interconnecté, et qu'il est en attente de solutions globales. "On est tous dans le même bateau, mais pas à la même place, nous déclarait-il récemment. Mais celui qui est mal assis peut engendrer des effets sur celui qui est bien assis." Aider au développement serait donc dans l'intérêt de tous.