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Leurs jours de gloire sont arrivés, ils s'en passeraient très volontiers. Leur tâche ingrate est sur toutes les lèvres, leur conscience professionnelle dans tous les coeurs et les esprits. " Courage, tenez bon, on est avec vous ", leur crie-t-on chaque soir depuis les balcons. Les représentant(e)s du peuple leur ont aussi tiré un grand coup de chapeau, avant de prendre prudemment leurs distances de leur lieu de travail, l'hémicycle de la Chambre. Chacun a déroulé sa liste, longue comme un jour sans vaccin, attentif à n'oublier personne dans l'hommage aussi mérité qu'obligé : blouses blanches, policiers, chauffeurs, agents pénitentiaires, enseignants, facteurs, éboueurs, aides-ménagères, coursiers, magasiniers, puéricultrices, ambulanciers, pompiers, caissières, réassortisseurs de rayons, accompagnateurs de trains. De vrais pros, ces antihéroïnes et antihéros. A cette armée d'anonymes fidèles au poste face au coronavirus, pour sûr, la patrie en danger sera reconnaissante. Eternellement ? A voir. Après les applaudissements nourris, les pluies de " merci " et les probables brassées de médailles, on guettera l'étape suivante : des portefeuilles épaissis, des fiches de paie moins légères, des conditions de travail plus décentes. Emmanuel Macron s'est engagé envers les soignants de première ligne. L'issue de la crise ne restera pas sans revalorisation de leur carrière, a promis le président de la République française : " C'est ce que nous leur devons, au-delà de la reconnaissance et du respect. " Croix de bois croix de fer... Allô, Sophie Wilmès ? Pas d'engagement ferme de ce type, ce n'est surtout pas le moment. La Première ministre n'est qu'à la tête d'un gouvernement minoritaire nanti de pouvoirs spéciaux, gratifié de six mois pour tenter de mettre le virus au pas, point barre. Les paris sont ouverts, le suspense quasi nul. Un regard jeté dans le rétro, Jean Vandewattyne, chargé de cours spécialisé en psychologie du travail (UMons, ULB), nourrit peu d'illusions : " On peut évidemment espérer que la prise de conscience qui se manifeste aujourd'hui quant à l'importance de tous ces métiers de proximité sera suivie d'effets. Mais je suis sceptique ou lucide, si vous préférez. Ce n'est pas le premier moment d'émotion forte dicté par une crise que nous vivons ces dernières décennies. L'expérience montre qu'en la matière, l'inertie l'emporte souvent sur la réforme et que les promesses sont vite oubliées. Quels partis, quels acteurs seront capables d'aller plus loin que le registre de l'hommage ? L'épreuve risque vite d'être au-dessus de leurs forces quand le retour au forceps à la normalisation économique prohibera les accès de générosité. " Revaloriser les métiers de proximité supposerait de rompre avec la logique dominante de compression des coûts, de réduction des effectifs, d'augmentation de la charge de travail. Je doute fort de la capacité de sortir de cette logique du train fou pour imaginer d'autres voies, d'autres possibles plus humains, plus conviviaux et solidaires." La leçon tirée d'une crise, c'est aussi qu'on en tire rarement les vraies leçons. " La crise financière de 2008 allait déboucher sur un autre monde, sur une meilleure maîtrise de l'économie globalisée. C'est tout le contraire qui s'est produit ", relève Esteban Martinez- Garcia, sociologue du travail (ULB). Alors quoi, on en restera là ? A moins de culbuter la table. De se mettre à rêver d'un autre monde, comme un certain Rutger Bregman. En 2017, cet historien et journaliste néerlandais sort une compilation d' utopies réalistes (Seuil). Succès de librairie garanti. Entre autres aspirations, l'envie lui prend de bouleverser l'échelle des rémunérations en renversant celle des valeurs qui fixent leur hauteur. A la clé, une réflexion qui prend une certaine résonance en ces temps chahutés : " Comment est-il possible que ceux qui participent à la prospérité - les enseignants, les policiers, les infirmières - soient si mal payés, alors que des métiers superflus et parfois destructeurs, qui ne font que déplacer de l'argent, rapportent autant ? Etrangement, ce sont ces emplois consistant à déplacer l'argent - sans rien ou presque rien créer qui ait une valeur tangible - qui offrent les meilleurs salaires. " Suivez son regard : " ces traders performants de Wall Street qui se remplissent les poches aux dépens de tel ou tel fonds de retraite. Ces avocats si futés qu'ils peuvent prolonger une action en justice jusqu'à la fin des temps. Ce rédacteur publicitaire à qui l'on doit le slogan de l'année et qui a mis la concurrence en faillite. " Rutger Bregman y décèle un paradoxe du progrès : " De plus en plus de gens peuvent gagner de l'argent sans contribuer à rien qui ait une valeur tangible pour la société. Pour les éboueurs, c'est différent. Quel que soit l'angle considéré, c'est un emploi dont on ne peut se passer. Et la dure vérité, c'est que de plus en plus de gens ont un emploi dont on pourrait très bien se passer. S'ils s'arrêtaient de travailler, le monde ne deviendrait ni plus pauvre, ni plus laid, ni pire en aucune manière. " L'essayiste tient là une piste. Parfaitement fumeuse, s'offusquera le sens commun. Rééquilibrer les salaires pour mieux les faire coller à la " valeur sociale " du travail fourni. Hisser en haut de l'affiche et de la fiche salariale les métiers vraiment créateurs de richesse collective. Tout sauf une formalité. L'exercice supposerait de commencer par se libérer " de l'erreur qui veut qu'un haut salaire soit automatiquement un reflet de la valeur dans la société. Alors nous pourrions comprendre qu'en termes de création de valeur, il n'est pas payant d'être banquier. Dans une vraie méritocratie, les banquiers devraient gagner un salaire négatif "... Raisonnement facile. Réducteur ? Simpliste ? " Je ne partage pas l'idée qu'un banquier devrait être mal ou pas payé sous prétexte qu'il ferait nécessairement du mal à la société ", nuance Philippe Defeyt, économiste à l'Institut pour le développement durable. Voilà le genre de question qui tracassait déjà Thomas d'Aquin au Moyen Age : si le talent d'un individu bénéficie à l'ensemble de la communauté, alors il est juste que sa rémunération soit élevée, recommandait le théologien-philosophe. Tout serait donc affaire d'utilité publique, de contribution au bien commun. Alors que tout est une question de priorités qu'une société se donne. Et les priorités de notre temps sont ailleurs. Elles s'affichent à longueur de zéro dans les revenus des stars du ballon rond, les cachets des vedettes de la chanson ou du cinéma, les salaires de " talents " managériaux recrutés et même remerciés à prix d'or. Esteban Martinez-Garcia rappelle les règles du jeu : " La hiérarchie des rémunérations liées aux métiers ne repose pas sur des critères d'utilité sociale et prend très peu en compte la pénibilité du travail. Elle se base sur des appréciations sociales de la valeur et des critères objectivables : le niveau des études ; la capacité de groupes professionnels à faire valoir leur utilité ; la logique du marché, de la rentabilité, qui ne se confond pas avec l'utilité sociale. " Cette construction a ses piliers : " Le métier de trader est en cohérence avec la priorité du moment, celle fixée par le capitalisme financier triomphant depuis le début des années 1980. Mais on voit aujourd'hui que le trader est lui-même menacé dans son job par l'intelligence artificielle , fragilisé par l'évolution technologique. Il se pourrait donc que l'avenir de l'éboueur soit plus assuré que le sien ", abonde Jean Vandewattyne. C'est fou ce qu'un virus incontrôlable peut ouvrir les yeux. Force à (re)découvrir des métiers dépréciés dont on ne peut se passer, exercés par des femmes et des hommes que l'on croise au quotidien sans plus vraiment les voir. Et cette révélation amène cette cruelle évidence rappelée par Jean Vandewattyne : " Les travailleurs qui se révèlent si utiles en ce moment à la société sont aussi les travailleurs qui ont été appauvris, dont les conditions de travail et d'emploi ont été dégradées. Politiquement, quels sont les partis qui percevront qu'il est urgent et rentable d'investir dans l'invisibilité ? " Le logiciel risque d'avoir du mal à être reconfiguré. " Cette crise sanitaire est un puissant révélateur des inégalités sociales, salariales et professionnelles face aux risques de contamination ", prolonge Esteban Garcia- Martinez. " Je suis vraiment interpellé par la distinction faite en pleine crise entre métiers essentiels et non essentiels, nourrie par certains discours patronaux inquiétants qui relativisent ainsi la nécessité de se mettre à l'abri. " Rutger Bregman peut bien continuer à philosopher dans son coin. Retour sur terre, en compagnie de l'économiste Philippe Defeyt. " Dans une société aussi complexe que la nôtre, aussi attachée à des droits acquis et autant dominée par les dépendances et les interactions, il est difficile, voire impossible de décréter que des métiers sont plus importants que d'autres, au-delà d'un moment d'émotion. Chaque individu au sein même de chaque profession ne dégage pas non plus la même-value et ce constat est aussi valable pour le monde enseignant ou infirmier. Qui, in fine, va juger de l'intérêt collectif d'une tâche ? On touche là à l'indicible. Tout mesurer ne serait pas possible et ne serait probablement pas souhaitable. " Jean Vandewattyne ne nie pas la hauteur de l'obstacle : " Quels critères retenir pour définir le bien public et la plus-value liée à ce bien public ? La difficulté de s'accorder sur une définition des métiers pénibles dans le cadre de la réforme des pensions l'illustre à suffisance. " Job en or, boulot de merde. Il n'est pas impossible que chaque soir, depuis son balcon, un trader ait une pensée émue pour l'éboueur. De là à échanger les salaires.