"Je ramasse les canettes depuis des années. Cette activité bénévole est un véritable travail de Sisyphe. Dans de nombreux pays, le système de la consigne a fait ses preuves. On y dénombre beaucoup moins de déchets sauvages. Je plaide pour qu'il soit aussi implémenté en Belgique ", nous explique Régine Florent, l'auteure d'une pétition pour l'instauration de la consigne sur les canettes et les bouteilles en plastique en Wallonie.
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"Je ramasse les canettes depuis des années. Cette activité bénévole est un véritable travail de Sisyphe. Dans de nombreux pays, le système de la consigne a fait ses preuves. On y dénombre beaucoup moins de déchets sauvages. Je plaide pour qu'il soit aussi implémenté en Belgique ", nous explique Régine Florent, l'auteure d'une pétition pour l'instauration de la consigne sur les canettes et les bouteilles en plastique en Wallonie. "Si vous valorisez les déchets, les gens seront moins susceptibles de les jeter dans la nature, cela favorise le recyclage ", avance Régine Florent. Parmi ses autres avantages, elle souligne une meilleure qualité de tri, avec moins de mélange de matières comme c'est le cas dans le sac PMC actuel. Ce mardi 11 mai, elle présentera ses arguments en commission Environnement du Parlement wallon, une première audition citoyenne du genre. *Plus de 40% du volume des déchets retrouvés en rue ou dans la nature est constitué de canettes et d'emballages de boisson, révèle une expérience réalisée dans le Limbourg. Il y a aussi le problème du bien-être animal, avec des vaches qui avalent des canettes en broutant, ce qui peut être dangereux, voire mortel. Les syndicats agricoles FWA et FUGEA se sont à plusieurs reprises exprimés en faveur de la consigne. Une nouvelle campagne "choc" rappelle le long des routes le danger pour les bovidés. Même cheval de bataille pour le groupe très actif sur FB "Canettes & bouteilles consignées, je dis oui !". Ses 4.000 membres incitent les communes belges à rejoindre "l'Alliance pour la consigne". Ce collectif belgo-néerlandais fondé à l'initiative de l'ONG environnementale Recycling Netwerk réunit plus de 1.200 entreprises, communes et organisations qui entendent mettre la pression sur les gouvernements pour accélérer un processus qu'il estime inéluctable, mais aussi plus efficace et neutre économiquement. "A partir de 15 centimes de consigne, il y a un changement de comportement notable, assure Tom Zoete porte-parole de Recycling Netwerk, les gens jettent concrètement de l'argent par terre." Deux tiers des communes flamandes ont signé la motion, tout comme à Bruxelles les communes de Jette, Saint-Gilles ou encore Koekelberg. Plus d'une trentaine de communes ont rejoint l'Alliance en Wallonie. Le système de consigne existe déjà dans une petite dizaine de pays européens. Dans plusieurs autres, il est prévu de le mettre en place ou de l'étendre d'ici peu. Grâce à la consigne, l'Allemagne arrive à un pourcentage de taux de collecte de plus de 98,5% sur les emballages pour boissons, selon une étude PwC. Chez nos voisins néerlandais, les petites bouteilles PET sans consigne sont recyclées à seulement 58% alors que les grandes déjà consignées atteignent un taux de de 95%. Les Pays-Bas viennent de décider d'instaurer également une consigne sur les petites bouteilles en plastique dès ce 1er juillet et de l'élargir aux canettes (min.15 cents) début 2023. Quand Régine Florent avance l'idée de la consigne - plébiscitée par 8 Belges sur 10* - elle se heurte pourtant à une levée de boucliers. Et pas forcément où on l'attendrait. Les filières de tri et de recyclage qui ont besoin de ces flux de déchets pour fonctionner s'y opposent farouchement. "Les communes se montrent très ouvertes à l'idée, les freins viennent principalement de FostPlus, Comeos et Fevia. Mais aussi de la part de BeWaPP, les organisateurs des 'grands nettoyages de printemps' ", explique-t-elle. Contradictoire ? Pas tant que ça estime Régine Florent. FostPlus est une association privée sans but lucratif fondée par l'industrie de l'emballage (Unilever, Colruyt, Danone, etc.) pour améliorer le traitement des déchets. Les producteurs d'emballages organisent indirectement leur collecte et leur recyclage via une cotisation. "En réalité, ils s'en lavent les mains en refourguant le boulot de recyclage à FostPlus, mais sans s'intéresser vraiment à la problématique environnementale", déplore Régine Florent. Elle poursuit : "Les soi-disant excellents chiffres de recyclage sont régulièrement mis en évidence par FostPlus qui s'autocongratule et qui les utilise comme argument contre la consigne. Or, l'ASBL n'est pas neutre dans ce débat. Elle récupère, via le sac bleu, de grandes quantités de plastique et d'aluminium qui représentent des sommes considérables et ne souhaite probablement pas que ce "butin" aille vers les machines à consigne". Avec cette question en toile de fond : "Les considérations financières seraient-elles plus importantes que la lutte contre les déchets sauvages ? ". Les organismes Comeos (commerce et services) et Fevia (Alimentation) s'expriment aussi clairement contre la consigne qui demande plus de logistique dans les grandes surfaces avec des machines coûteuses. Dans une carte blanche parue l'année dernière sur notre site, des "ambassadeurs de la propreté fatigués"évoquent une menace sur les marges bénéficiaires des producteurs s'ils vendent moins d'emballages jetables. "L'opposition de Fost Plus est une question de business", tranche Julie Frère, la porte-parole de Test Achats.En creusant un peu plus, les signataires de la cette carte blanche se sont aussi aperçus que ces trois opposants à la consigne ne sont pas indépendants. FostPlus est exclusivement financé par Comeos et Fevia, et chacun d'entre eux a des intérêts financiers qui vont à l'encontre de la consigne. Les liens "suspects" ne s'arrêtent pas là. "Quand on s'intéresse à BeWaPP, qui rassemble la population pour de grandes opérations citoyennes de nettoyage, nous découvrons que c'est FostPlus, Comeos et Fevia qui la financent. Encore et toujours les mêmes protagonistes et exactement le même discours anti-consigne", fait remarquer Régine Florent.Fost Plus consacre une somme annuelle de 17 millions d'euros aux organisations de nettoyage Mooimakers (Flandre) et Be WaPP (Wallonie), avec l'ambition de réduire de 20 % la quantité de déchets dans notre pays d'ici 2022. Des organisations environnementales critiquent aussi ces campagnes de nettoyage. Les 2 ASBL précitées ne feraient que distraire en blâmant le "consommateur-pollueur" et ne s'attaqueraient pas au problème des plastiques jetables. Régine Florent le confirme : "C'est une technique de lobbying classique que de rejeter la responsabilité sur le consommateur. " La citoyenne compare le mode de fonctionnement de "Be WaPP" à l'organisation à but non lucratif "Keep America Beautiful". Cette dernière a été fortement critiquée depuis sa fondation en 1964 car elle détournerait la responsabilité publique des entreprises et des industries dans la gestion des déchets.La cerise sur le gâteau a été pour ces citoyens engagés de découvrir que l'opération-pilote visant à tester l'efficacité d'un système de prime octroyée en échange de canettes ramassées sur la voie publique ("opération Prime Retour Canettes") a été mise sur pied par les mêmes organismes controversés. Avec un certain nombre de contraintes : seuls les habitants des communes-tests peuvent participer, il est interdit de ramener des déchets ménagers et le total de canettes est limité. "Des communes qui étaient en faveur de la consigne se sont retirées de façon prématurée du projet car il était trop fastidieux en termes techniques et administratifs. Nous voyons cela comme de l'auto-sabotage pour empêcher la mise en place du système ", avance Régine Florent. Valérie Cartiaux, la porte-parole de l'ASBL Be WaPP, nous confirme que sur 24 communes participantes, une dizaine a abandonné en cours de route car elles rencontraient des soucis techniques ou administratifs. Be WaPP ne désire pas se prononcer sur un premier bilan. "Le projet se termine fin juin. Nous profiterons de l'été pour compiler les résultats qui seront évalués à la rentrée par la Ministre de l'Environnement", explique Valérie Cartiaux. Au sujet de la consigne, l'ASBL nous fait savoir qu'elle désire rester neutre dans "ce débat multifacettes". La porte-parole nous renvoie vers le principal concerné: Fost Plus.Test-Achat soupçonne également les producteurs d'emballages, qui financent entièrement le projet, de vouloir le saboter pour garder le système actuel de récolte sélective des déchets. Fost Plus a investi des millions d'euros dans de nouveaux centres de tri pour "le nouveau sac bleu". Conclusion: la consigne minerait ces récents investissements, avance le magazine d'investigation Médor dans une enquête très critique à l'égard de l'ASBL privée. Même son de cloche du côté d'Intradel : "Il faudrait sortir les canettes des sacs bleus, mais ça risque de coûter, estime un de ses représentants interviewés par la RTBF: des bulles à canettes, comme pour les bouteilles, ça veut dire repenser tout le système du tri".Selon notre petit coup de sonde, les retours d'expérience sur ce projet sont positifs dans certaines communes, bien plus mitigés dans d'autres. Des horaires restreints - une fois par mois - du dépôt des canettes se traduisent par une récolte très faible à Ottignies-LLN (500 kilos, soit 25.000 en 2 ans). A Perwez, dans le Brabant wallon, le responsable évoque un système fastidieux avec un code à rallonge pour obtenir le bon d'achat. Alors que du côté d'Amay, en province de Liège, le résultat est un peu plus encourageant. 215.000 canettes ont été récoltées en deux ans par une petite centaine de citoyens, soit 90.000 via le tri manuel (plus contraignant pour les employés communaux) et 125.000 via la machine. Force est de constater que ce sont souvent les "ambassadeurs de la propreté" qui jouent le jeu. Pour Didier Marchandise, conseiller environnement de la commune pilote, il est difficile de se baser sur ce système pour évaluer un projet de consigne car "le système ne vise pas le même public ". "Ces projets-pilotes sont un échec depuis le départ", concluent sans appel les membres du "Collectif de la Consigne Bruxelloise". "D'une part, ils sont mal calibrés. D'autre part, ils sont menés principalement par ceux qui ne veulent pas de la consigne. Ces projets ont pour seule vertu de gagner, ou plutôt de perdre du temps". Ils poursuivent : "A Bruxelles, le Ministre Maron a mis un terme au projet pilote précisément au motif que les conditions d'une évaluation sérieuse n'étaient pas réunies." Le collectif estime que les meilleurs tests du système de consigne sont ceux qui sont menés en conditions réelles dans les pays voisins."Dans le contexte européen, l'attitude de Fost Plus peut être considérée comme un exemple de "grovelling". Une tactique de lobbying éprouvée : vous proposez un plan alternatif pour les consignes, qui cause des années de retard !" peut-on encore lire dans l'enquête de Médor. Etonnant, Steven Boussemaere, Directeur Innovation de Fost Plus l'admet lui-même, le système de "prime retour" n'est pas transposable à la consigne : "Le but de ce projet est de tester si une approche positive du citoyen peut amener à une amélioration de la propreté publique. C'est une grande différence avec un système de consigne, qui oblige le consommateur à payer d'abord un montant supplémentaire à l'achat d'une boisson, qu'il récupère uniquement quand son emballage est déposé dans une machine." Fost Plus mise davantage sur un mécanisme de 'gamification', des incitants funs et non financiers, afin de motiver le citoyen à ramasser une canette ou tout autre déchet. On l'aura compris, Fost Plus se positionne, sans surprise, contre la consigne. L'ASBL estime, entre autres arguments, que ce système serait bien trop coûteux, compliquerait la vie des consommateurs et compromettrait le système de collecte via les sacs bleus. "Ce système parallèle va cannibaliser les résultats du système existant avec une augmentation énorme des coûts ", alerte Steven Boussemaere. Il poursuit : "Au final, c'est le consommateur qui va payer. En Belgique, grâce au système de recyclage mis en place, la consigne n'est pas une solution efficiente." Pour le "Collectif de la Consigne Bruxelloise", les deux systèmes sont pourtant parfaitement compatibles. "Le sac bleu est un des moyens, rentables, qui permet de recycler. La consigne en est un autre, qui peut être plus efficace et réduit les déchets sauvages", affirment-ils.Instaurer la consigne pour une poignée d'irréductibles pollueurs n'en vaudrait donc pas la chandelle ? Pour Steven Boussemaere, c'est clair comme de l'eau de roche, un système de consigne ne va pas résoudre le problème. La lutte contre les déchets sauvages passe par une approche holistique, comprenant entre autres la prévention, la répression et des améliorations dans le domaine public. Son argument massue est qu'à ce jour, aucune étude ne démontre un lien causal entre la consigne et plus de propreté dans l'espace public. Sur ce point difficile à trancher de façon objective, le débat fait rage entre pro et anti-consignes. La conclusion d'une étude commanditée par le gouvernement des Pays-Bas, et exécutée par le bureau d'Études "CE Delft" qui a synthétisé toutes les données disponibles dans les pays avec consigne vient contredire son affirmation. La consigne réduirait de 70 à 90 pour cent la présence de canettes et bouteilles dans la nature. Le Deutschland Institut conclut aussi que "grâce à la consigne, il n'y a pas de canettes aux bords des routes en Allemagne". Autres données plus empiriques : les bénévoles disent ne ramasser que très peu de bouteilles consignées, mais principalement des canettes et bouteilles non consignées lors de leur nettoyage. Des études balayées d'un revers de la main par Fost plus, car elles se basent, entre autres arguments que nous ne détaillerons pas ici, sur des données dépassées, qu'elles suivent une logique erronée, mais surtout, qu'elles ne sont pas représentatives de la situation belge en termes de collectes de déchets.Oeil pour oeil, dent pour dent, Fost Plus ne se prive pas de souligner que le lobbying des pro consignes est aussi très fort. Steven Boussemaere nous glisse en passant que la société norvégienne Tomra, l'un des leaders dans le domaine des systèmes de récupération d'emballages consignés, finance Recycling Netwerk, l'ONG derrière l'Alliance pour la Consigne. Fost Plus défend aussi la particularité du système de recyclage belge, "plus performant et harmonisé" que celui des Pays-Bas, prôné par les pro-consignes. "En Belgique, on a un système efficace de recyclage, uniforme et confortable pour le citoyen qui y adhère fortement. Il génère des résultats de collecte comparables avec des résultats de pays qui ont mis en place un système de consignation, aux alentours de 90% pour les emballages de boissons, comme en Norvège. Les pays cités comme exemples en matière de propreté public sont aussi à la recherche des 10% d'emballages qui ne sont pas récupérés de manière sélective, même avec un système de consigne."Steven Boussemaere revient aussi sur ce "malentendu" qui prétend que la consigne améliore la qualité des matières recyclées : "La qualité des flux qui sortent des centres de tri en Belgique est comparable à la qualité des flux récoltés dans un système de consignation", affirme le responsable de Fost Plus. Reste que les Directives européennes incitent les Etats à envisager le système pour réduire l'impact des déchets en métal et en plastique sur l'environnement et obtenir des taux de collecte élevés. "Ils ont une incidence positive directe sur la collecte en raison de la taxe de dépôt et conduisent à l'amélioration de la qualité du matériel collecté et du recyclage qui en résulte", avancent les responsables européens. De leur côté, les producteurs d'emballages se montrent de plus en plus ouvertsà l'idée d'une consignation afin de pouvoir récupérer du plastique le plus pur possible pour le réutiliser directement.Entre enjeux économiques et écologiques, entre pro et anti-consignes, le monde politique va devoir trancher sur ce dossier épineux.