La bourgmestre Muriel Targnion et le président du CPAS Hasan Aydin sont les figures en trompe-l'oeil d'une lutte sans merci pour l'âme de Verviers, 55 000 habitants. La première a été exclue du PS ce jeudi suite au vilain péché (municipal) d'avoir défié les ordres du parti en tentant d'élargir sa majorité au CDH pour écarter Hasan Aydin. Ce dernier, comme président du CPAS, est soutenu par Paul Magnette, qui n'apprécie pas Muriel Targnion. Les raisons en sont diverses : sa présidence de Publifin, son poste chez Luminus, sa manifestation contre la venue de Theo Francken, son absentéisme. Il veille aussi sur le vote turc de Charleroi et d'ailleurs, histoire de ne pas alourdir le contentieux né de l'exclusion, au début de cette année, d'Emir Kir, bourgmestre de Saint-Josse, à qui on a reproché ses rencontres avec l'extrême droite turque. Autre hypothèse : trop occupé par les négociations fédérales, le patron du boulevard de l'Empereur a négligé de s'occuper des élus de base, si loin à l'est du pays. Le PS est une machine à arbitrer les conflits qui fonctionne généralement assez bien. Là, ce ne fut pas le cas.
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La bourgmestre Muriel Targnion et le président du CPAS Hasan Aydin sont les figures en trompe-l'oeil d'une lutte sans merci pour l'âme de Verviers, 55 000 habitants. La première a été exclue du PS ce jeudi suite au vilain péché (municipal) d'avoir défié les ordres du parti en tentant d'élargir sa majorité au CDH pour écarter Hasan Aydin. Ce dernier, comme président du CPAS, est soutenu par Paul Magnette, qui n'apprécie pas Muriel Targnion. Les raisons en sont diverses : sa présidence de Publifin, son poste chez Luminus, sa manifestation contre la venue de Theo Francken, son absentéisme. Il veille aussi sur le vote turc de Charleroi et d'ailleurs, histoire de ne pas alourdir le contentieux né de l'exclusion, au début de cette année, d'Emir Kir, bourgmestre de Saint-Josse, à qui on a reproché ses rencontres avec l'extrême droite turque. Autre hypothèse : trop occupé par les négociations fédérales, le patron du boulevard de l'Empereur a négligé de s'occuper des élus de base, si loin à l'est du pays. Le PS est une machine à arbitrer les conflits qui fonctionne généralement assez bien. Là, ce ne fut pas le cas. D'où cette réaction inédite et brutale : la mise sous tutelle de la section locale et de la fédération PS de Verviers, le 7 juillet, des menaces d'exclusion tous azimuts, suivies d'un intense travail de sape pour fléchir les récalcitrants : intimidations, caresses, promesses d'avancement - une promotion dans l'enseignement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, un titre de bourgmestre de Verviers, une place à la Députation permanente en 2024, etc. Et ça a marché, puisque cinq brebis égarées sont déjà rentrées au bercail. Depuis un certain temps, l'image négative de Verviers rejaillit sur un arrondissement qui se porte beaucoup mieux que son chef-lieu. Au point que le libéral Pierre-Yves Jeholet, ancien mayeur repu de Herve, ministre de la Fédération Wallonie-Bruxelles, songe à s'y parachuter. Il aurait déjà acquis une maison à Heusy, quartier chic sur les hauteurs. Il faut sauver Verviers ; le président du MR, Georges-Louis Bouchez, l'encourage, ainsi que Jean-Luc Crucke, à s'intéresser aux grandes villes. La tâche ne sera pas facile. On se trouve, en effet, devant un microcosme politique divisé, qui n'a plus engrangé de succès depuis si longtemps. A l'issue des élections de 2018, les sièges se répartissent comme suit : PS (treize), MR (six), Nouveau Verviers (une dissidence libérale, 4 sièges), CDH (quatre), Ecolo (quatre), PTB (quatre), Parti populaire (deux).Les faits ayant conduit à l'éclatement du PS local remontent au début de la législature. Retranché dans son bunker du CPAS, deuxième employeur de la ville, Hasan Aydin bosse, tous les témoignages concordent, mais n'en fait qu'à sa tête. La liste de ses écarts présumés occupe cinq pages de la motion de défiance constructive individuelle signée par vingt élus sur vingt-trois (dix PS, le MR et Nouveau Verviers), les socialistes Malik Ben Achour et Antoine Lukoki s'y étant opposés. Les griefs sont forcément unilatéraux, mais documentés. On peut les ranger dans quatre catégories. Premièrement, le non-respect des règles budgétaires qui, depuis 2019, a mis le CPAS en délicatesse avec la Ville et sa tutelle, le gouverneur de la province de Liège et le Centre régional d'aide aux communes (Crac). Deuxièmement, des jeux d'écriture faisant peser sur la Ville des dépenses non consenties par celle-ci et qui mettent en péril son équilibre financier. Troisièmement, la volonté récente d'Hasan Aydin d'organiser des permanences sociales en se servant d'une adresse mail et de personnel du CPAS (une initiative condamnée par le ministre socialiste des Pouvoirs locaux, Pierre-Yves Dermagne, le 1er juillet). Quatrièmement, des postures déontologiquement discutables : sorties médiatiques sur ses conflits avec la Ville, contournement de celle-ci dans ses correspondances avec l'autorité ; plus récemment (25 juin), des accusations lancées à la tête de l'échevin MR de l'Urbanisme à propos d' " enveloppes " à toucher auprès de " promoteurs immobiliers ", des attitudes ressenties comme blessantes par ses collègues féminines, sa menace postée sur Facebook d'engager des poursuites contre ceux - le collège... - qui critiqueraient ses permanences.L'élément déclencheur est cependant d'ordre budgétaire. Le 27 mai dernier, au conseil de l'aide sociale, Hasan Aydin faisait approuver par une majorité alternative PS-Ecolo-CDH-PTB un budget en déficit de 500 000 euros, de nature à impacter les finances communales en 2021, puisque la Ville sera tenue de l'éponger. Le 29 juin, après d'épuisants palabres, le collège échevinal s'apprêtait à proposer sa " réformation " (rejet) du budget du CPAS, tout en ne sachant pas si le conseil communal allait le suivre. L'envie était déjà forte, dans l'opposition et une partie du PS, de renverser la bourgmestre et son échevin des finances, Alexandre Loffet (PS), qualifié d'" austéritaire ". Conséquence : le dimanche 28 juin, la majorité du conseil (moins trois voix) signe une motion de méfiance constructive individuelle dirigée contre Hasan Aydin, en conformité avec le code wallon de la démocratie locale et de la décentralisation. " C'est comme en sport, quand un joueur est dans l'incapacité de jouer en équipe et qu'on a essayé qu'il ne se sente pas isolé, on en prend acte. Les choses ne se sont pas faites dans la précipitation. C'était une question technique, précise. C'est Ecolo qui l'a interprétée selon une grille d'analyse communautaire et ce monde-là m'inquiète. En outre, en tant qu'avocat, je suis très interpellé par le non-respect d'une signature ", confie Jean-François Chefneux, chef du groupe Nouveau Verviers.De fait, les trois élus issus de la diversité du clan Targnion vacillent très vite, même si l'un d'eux avait pris la précaution de consulter les " chefs de communauté pour savoir si un musulman pouvait remplacer un autre musulman " (la réponse rapportée était positive). Ils vont retirer leur soutien à la motion de défiance, car, disent-ils, ils ont été tenus dans l'ignorance du fait que le PS national n'avait pas cautionné la mise à l'écart du président du CPAS. La suite est connue. Le PS se déchire sur la place publique entre pro-Targnion (sept) et pro-Aydin (six), entre " porteurs de noms belges et porteurs de noms non belges ", selon la formule du politologue Geoffrey Grandjean (ULiège).Trois semaines plus tard, les tractations en vue de ramener d'autres rebelles " à la maison " sont en passe d'aboutir. Deux élus de poids, JeanFrançois Istasse et Didier Nyssens, ont cédé. " J'espère que le PS verviétois pourra se reconstruire sur une base de neuf, dix ou onze socialistes ", indique le député fédéral Malik Ben Achour. En revanche, il ferme la porte à Muriel Targnion et à son bras droit, Alexandre Loffet, président de la fédération verviétoise du PS. Mais la bourgmestre n'a pas dit son dernier mot. Forte de sa légitimité démocratique (2 999 voix de préférence), elle propose de mettre les exclusives au placard et de laisser la majorité en l'état, abîmée sur le plan humain, mais si possible opérationnelle. Le MR, Nouveau Verviers et le CDH la soutiennent. A voir ce qu'en pense le PS national.Aujourd'hui, les Verviétois avertis se doutent que Malik Ben Achour (1 085 voix de préférence, troisième score de la liste PS, " mayorable " en puissance) s'est beaucoup activé, parallèlement ou à la place du trio de tuteurs désigné par le boulevard de l'Empereur pour réconcilier les socialistes locaux : André Frédéric (Theux), Marie-Claire Lambert (Liège), Christophe Collignon (Huy). A 41 ans, ce député n'est pas encore connu du grand public, mais Paul Magnette sait ce qu'il lui doit. En 2017, son intervention éloquente au congrès extraordinaire de l'Eau d'Heure en faveur du décumul des mandats lui avait valu les félicitations du nouveau président du PS, qui jouait là son autorité. Nietzschéen convaincu, Malik Ben Achour a consacré au philosophe allemand son travail de fin d'études dans le cadre de sa licence en philosophie (ULiège) et de son diplôme d'études approfondies (Dea) en philosophie à la Sorbonne, en plus d'un Dea en relations internationales (ULiège). C'est un pro-Palestinien, fan d'Edwy Plenel (Mediapart) qu'il a déjà fait venir plusieurs fois au bord de la Vesdre. Un soir de mai 2018, il avait chauffé la salle bondée de l'Espace Duesberg en introduisant le journaliste et conférencier français. Des liens se sont créés, une aura. Lui qui affirme ne pas être musulman et élever ses trois enfants dans un contexte non religieux s'est abstenu, en février 2013, lors du vote de l'interdiction du voile dans les écoles communales. Aujourd'hui, il justifie sa position sur ce sujet touchy : " neutralité des services publics, liberté des usagers à l'exception de l'école ", un peu gêné quand même, car il s'agissait d'enfants, mais " la proposition était amenée par le MR, soutenue par le Parti populaire ". Selon ses détracteurs, il a un langage différent à Hodimont et à Heusy, où il a des attaches familiales. Personnage complexe, il baigne depuis vingt ans dans la culture hardcore (underground) et a ouvert un magasin de sneakers dans le centre-ville déserté. Son père est venu de Tunisie pour faire ses études à la réputée Ecole supérieure des textiles de Verviers. Autant Malik Ben Achour est prolixe, autant Hasan Aydin, 47 ans, Turc d'origine, fuit les journalistes. Alors qu'il a fait 2 388 voix de préférence en 2018, le meilleur score après celui de Muriel Targnion, l'homme voit s'éloigner son rêve de devenir le prochain bourgmestre de Verviers. En 2015, lors d'un autre changement de majorité (déjà), il s'était effacé devant Muriel Targnion, alors qu'il avait obtenu plus de voix en 2012 et montré son envergure en tant qu'échevin des travaux. Soldat discipliné, il avait laissé la jeune femme prendre le mayorat, laquelle avait justifié : " Verviers n'est pas prête pour un bourgmestre musulman. " Etant donné la démographie de la ville (55 % des enfants des écoles communales sont inscrits au cours de religion islamique), cette issue paraît cependant probable. Une partie de la population y aspire, l'autre la redoute. Le 29 juin dernier, juste avant le conseil communal, le comportement de Hasan Aydin a donné corps à cette peur diffuse. Il se tenait, là, au milieu d'une centaine de ses partisans très énervés par l'annonce de l'éviction de leur champion, désignant les échevins qui se faisaient huer. Freddy Breuwer, chef de file des libéraux, fut traité de "Sale juif !" (il a déposé plainte). Une vidéo de La Meuse montre la scène. Le lendemain, Hasan Aydin a condamné les insultes, mais, sur le plan de l'image, le mal était fait. " Il n'a pas les codes, commente un observateur politique. Lorsque, en 1988, Elio Di Rupo a dépassé le bourgmestre montois sortant, Maurice Lafosse, ses partisans ont manifesté pour réclamer le siège du bourgmestre, mais Elio Di Rupo a pris soin de ne pas se montrer. Il a reculé, puis, est revenu plus tard, plus fort. " Une chose est certaine : Verviers a besoin d'unité.