Il y a un an, le 2 mars 2020, l'ensemble des autorités belges se réunissaient pour établir une stratégie commune face à un virus peu connu. Une autre époque, certains disent un autre monde: Sophie Wilmès était Première ministre, Maggie De Block ministre de la Santé, et personne n'osait vraiment croire que ce qui se produisait déjà en Italie du Nord pouvait se reproduire en Belgique. Un an plus tard, le gouvernement fédéral a changé, Alexander De Croo le dirige, des ministres se sont disputés, des politiques ont affronté des experts, deux vagues ont déferlé et 22 000 personnes sont décédées. En cinq épisodes, reparcourez cette année comme aucune autre.
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En octobre, Wallonie et Bruxelles souffrent des plus hauts taux de contaminations d'Europe. La Flandre n'en est pas très loin, mais une réaction superstitieuse de déni, comme celle qu'infligea la Belgique au carnaval, l'empêche de réaliser le danger. Jan Jambon dira alors qu'il ne sert à rien "d'éteindre un incendie qui n'aura pas commencé". Le 16 octobre, pressé par Alexander De Croo, par Frank Vandenbroucke et par les francophones, le ministre-président flamand a tout de même dû concéder d'apyres précautions: le couvre-feu de minuit à cinq heures, la bulle de un, le recours au télétravail, la fermeture de l'Horeca pour un mois, etc. Il faut aller plus loin, ces mesures ne suffiront pas. Mais la Région flamande n'en veut toujours pas. Alors elle organise sa résistance. Jeudi 22 octobre se tient un comité de concertation par Zoom, entre chefs de gouvernements et vice-Premiers. Mais Jan Jambon transmet l'invitation à la réunion à son ministre de l'Enseignement, Ben Weyts, qui, bien sûr, se connecte. Il n'a rien à faire là mais il y reste. Il participera aux discussions, qui dureront jusqu'à minuit, pour soutenir son camarade de parti. Aucun francophone ne soulèvera l'illégitimité de sa présence, et la digue flamande tiendra: l'enseignement supérieur fonctionnera en présentiel à 20%, tandis que les écoles primaires et secondaires continueront d'accueillir écoliers et élèves. La culture maintiendra ses protocoles et ne suspendra donc pas ses activités: le maintien d'un couvre-feu très court le permettra. Les parcs d'attractions doivent fermer, mais pas les parcs animaliers. Le zoo d'Anvers et Pairi Daiza ont trouvé en Elio Di Rupo un ardent défenseur, qui est parvenu à éviter leur fermeture, pourtant préconisée dans les travaux préparatoires au Codeco. Une conférence de presse se tiendra à 9 heures le lendemain, mais les ministres- présidents francophones s'appellent à minuit. Alors qu'Elio Di Rupo et Rudi Vervoort veulent durcir, Pierre-Yves Jeholet tient la ligne de ses ministres de l'Enseignement et de la Culture, qui considèrent que les protocoles sont suffisamment stricts. Vendredi matin, la conférence de presse interfédérale distord le débat public. Alexander De Croo détaille des mesures qui ressemblent à celles de la semaine précédente, Jan Jambon l'appuie, Pierre-Yves Jeholet aussi, Rudi Vervoort n'est pas là, et Elio Di Rupo glisse, au coin d'une phrase que personne n'écoute, que l'on pourrait entendre parler de la Wallonie dans les heures qui viennent. Les journalistes se préparent à passer leur journée à dire que rien ne change alors que l'incendie dévore la maison. Mais les régionaux wallons et bruxellois font ce qu'Elio Di Rupo a dit qu'ils feraient. A 13h45, il invite tous les ministres des gouvernements wallon, bruxellois et de la Fédération Wallonie-Bruxelles à une visioconférence. Il veut mener les débats, ses ministres aussi, ceux du gouvernement bruxellois itou, et les régionaux de tous les partis s'en prennent alors aux communautaires de tous les partis. Pierre-Yves Jeholet et ses ministres se sentent coincés. C'est le ministre bruxellois de la Santé Alain Maron, ensuite soutenu par son homologue Christie Morreale, qui est rentré le premier dans le lard francophone. La colère jusqu'alors était rentrée, elle explose avec cette intervention. Crucke, qui veut interdire toutes les activités de loisir, y compris pour les plus jeunes, se dispute avec son vieux copain Jeholet, Maron, qui veut un couvre-feu strict se bagarre avec sa camarade Linard, qui ne veut pas laisser crever les artistes, Désir, qui veut garder le plus possible les écoles ouvertes, se mesure à son ancien président Di Rupo qui veut les faire fermer mais qui veut garder Pairi Daiza ouvert. Ça s'interrompt dans tous les sens et Pascal Smet, secrétaire du gouvernement bruxellois, mais flamand, se connecte parce qu'il a reçu l'invitation d'on ne sait où, le huis clos francophone est un peu rompu mais Pascal Smet voit bien qu'il dérange, alors il quitte la visioconférence, gêné, comme on refermerait une porte tout juste ouverte sur une scène de ménage. Au terme de cette coléreuse conférence, les régionaux, qui disposent de leviers territoriaux, donc sécuritaires, ont pu imposer plusieurs restrictions à leurs camarades communautaires. Le couvre-feu de 22 à 6 heures rend les activités culturelles à peu près inorganisables. Elles seront donc interdites. Les parcs animaliers, eux, resteront ouverts. A la conférence de presse convoquée à Namur à 18 h 30, Pierre-Yves Jeholet, attablé à côté d'Elio Di Rupo et Christie Morreale, tous trois un peu chiffonnés, doit annoncer que les cours de l'enseignement supérieur se feront tous à distance. Il peut rappeler que les enfants de moins de 12 ans pourront poursuivre leurs activités sportives. La Wallonie a fait ce qu'elle dirait, la Fédération a assumé ce qu'elle pouvait, mais les observateurs n'y comprennent rien. Rudi Vervoort doit encore rencontrer les dix-neuf bourgmestres de sa Région avant d'officialiser des dispositions similaires à celles prises dans les provinces wallonnes. Il le fera le samedi. La Flandre, qui avait pensé résister aux ravages de l'incendie, devra en faire autant dans les jours suivants. Le huis clos francophone, forcé par les Régions, aura donc fait gagner quelques dizaines d'heures. Mais les parcs animaliers, comme tout le reste, fermeront le 1er novembre.