Depuis un mois, la Toile belge et singulièrement la twittosphère sont inondés de messages relatifs à un conflit révélateur de l'aspect le plus nauséeux de notre société d'échanges permanents et d'opinions décomplexées. Cette bagarre à coups de mots et de menaces larvées illustre une dérive née aux Etats-Unis et désormais bien active chez nous : la "cancel culture".
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Depuis un mois, la Toile belge et singulièrement la twittosphère sont inondés de messages relatifs à un conflit révélateur de l'aspect le plus nauséeux de notre société d'échanges permanents et d'opinions décomplexées. Cette bagarre à coups de mots et de menaces larvées illustre une dérive née aux Etats-Unis et désormais bien active chez nous : la "cancel culture".La "cancel culture"? Il s'agit, ni plus ni moins, d'inonder les réseaux sociaux d'informations ou de commentaires relatifs à une personne dont on ne partage pas du tout les opinions pour la décrédibiliser, voire lui nuire ouvertement (dans son métier, sa réputation...). En clair : la faire disparaître. Cette pratique, hallucinante, peut s'apparenter dans bien des cas à du harcèlement.Laure Murat, historienne et essayiste américaine, définissait le concept dans Le Monde: "La culture de l'annulation consiste à pointer du doigt une personnalité ou une entreprise dont un propos, ou une action, a été considéré comme répréhensible ou 'offensant' et à lui retirer son soutien via les réseaux sociaux;" Elle ajoutait: "La stigmatisation à laquelle se livrent en ligne certains militants de gauche radicale peut certes être excessive, mais elle est l'expression de la colère d'une population marginalisée et sans autre voix qu'Internet." Cette manière de procéder existe depuis plusieurs années, sans forcément avoir une "étiquette", mais elle est arrivée sur le devant de la scène dans le sillage de l'affaire Floyd, du non de ce jeune Afro-américain tué par la police dans le Minnesota, en mai dernier. Elle consistait à débusquer les racistes, à fustiger les supports du colonialisme, mais aussi à revendiquer le déboulonnage de statues historiques. La "cancel culture" n'est cependant pas propre à au mouvement Black Lives Matter, elle est courante dans le féminisme, l'écologie, le débat relatif à l'islam... C'est, souvent, un acte de résistance qui eut se transformer un geste d'agression numérique - et au-delà.Venons-en à l'histoire belge dont nous parlions. Elle n'est pas simple à résumer et ses nombreuses interprétations impliquent que l'on met rapidement le doigt dans en engrenage que l'on ne souhaite pas, mais essayons.Mi-juillet, la journaliste et chroniqueuse Florence Hainaut songe à proposer une opinion à contre-courant sur le port du voile et la propose au quotidien Le Soir. "Interpellée par l'omniprésence médiatique, à propos du foulard, d'un discours postulant qu'il serait le cheval de Troie d'une soumission aveugle à l'islam politique, un instrument de broyage des femmes qu'il faut donc à tout prix dévoiler et/ou interdire d'espace public, j'écris un texte qui développe un autre point de vue", explique-t-elle dans un long texte qui relate sa mésaventure. Précision utile pour comprendre le contexte : Florence Hainaut est une féministe convaincue, qui s'exprime souvent sans filtre et qui a déjà subi des campagnes de harcèlement, à l'instar de certaines de ses collègues. Elle s'est d'ailleurs retirée de Twitter le 8 juin dernier après un dernier message cash: "Les femmes se font emmerder PARTOUT où elles sont. Rue, réseaux sociaux, monde du travail, t'as jamais la paix, toujours un Jean-Crétin pour te dire que tu n'es qu'un cul et que tu devrais agir comme lui l'entend." Elle a aussi développé une expertise sur le sujet, via une spécialisation décrochée en 2018 sur l'étude de genres.En réponse à ce texte, une opinion donc, l'Observatoire des fondamentalismes, une association regroupant différents experts spécialisés dans les questions liées à l'islamisme radical, publie une autre opinion pour dénoncer le propos, sur un ton caustique: "Le hijab et les errements du néo-féminisme". L'auteur est fustigée pour le caractère tronqué de son analyse et sera en outre accusée d'avoir fait relire son texte par un expert proche des Frères musulmans, qui prône de façon larvée un islam rigoriste. Les uns et les autres s'accusent d'un manque de crédibilité ou de légitimité. Pas glorieux.Le débat s'envenime. S'y mêlent de nombreux journalistes experts, politiques... Florence Hainaut est cible de nombreux messages et finit par publier un long billet intitulé La fabrique du raid, le 11 août. Elle y dénonce les nombreuses critiques subies, souvent peu élégantes, et un nouveau harcèlement qui la contraignent notamment à quitter Facebook. "Comment on arrive à transformer une journaliste en suppôt de l'islamisme", souligne Ricardo Guttiérez, secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes. Un signalement est effectué pour harcèlement auprès de la Plateforme du Conseil de l'Europe pour la Protection du Journalisme.Dans ce charivari insoutenable, une autre voix se distingue, celle de Marcel Sel. Touche-à-tout de l'expression, l'homme est blogueur, écrit dans plusieurs journaux, contribue à des émissions audiovisuelles, écrit des romans et est omniprésent sur Twitter, une obsession à laquelle il a d'ailleurs consacré un livre.Lui aussi se fend d'un premier long texte sur son blog pour défendre les experts de l'Observatoire des fondamentalismes. "L'histoire est dingue, écrit-il. Comment, à partir d'une carte blanche de la journaliste Florence Hainaut dans Le Soir, est-on arrivé à clouer deux scientifiques expérimentées et compétentes au pilori du Conseil de l'Europe, pour harcèlement? La question, polluée par l'intensité des échanges en réseaux sociaux, mérite un petit développement. Ceci n'est pas un article. Ceci est un dossier. Car l'affaire, gravissime, révèle l'état pitoyable de la liberté d'opinion en Belgique."Il a baptisé cette affaire le "balek-gate" parce que Florence Hainaut, en présentant son opinion initiale, a souligné qu'on "devrait s'en balek que les femmes portent le foulard". Une façon impertinente d'interpeller sur son texte au ton décalé. Dans ce texte, Marcel Sel dénonce la charge contre l'Observatoire des fondamentalismes qui a dénoncé l'opinion initiale et estime que le signalement au Conseil de l'Europe est un "acte grave ". Il s'indigne encore: "Plutôt que de se ranger derrière un cercle corporatiste qu'elle ne critique jamais, la presse devrait à présent sérieusement s'alarmer de la consanguinité devenue évidente entre le parti Ecolo, les intersectionnels ou néo-féministes, et les associations de journalistes professionnels, qui ont uni leurs forces et usé de leur influence dans le seul but de faire taire des opposants à ce qui constitue leur gravissime péché : être devenus des idéologues partisans."Les uns et les autres s'invectivent davantage encore. Impossible de faire référence aux milliers de commentaires qui se déchaînent, mais cela dépasse l'entendement. Et ce n'est pas fini... Au cours de ces attaques souvent personnelles qui se déchaînent, voilà qu'un journaliste de la RTBF se moque d'un clip d'un groupe de musique encore inconnu : les Quings. Il se fait que Marcel Sel apparaît dans la vidéo en question, en guitariste à l'air un peu hirsute. Rigolo. Sauf que le ton n'est guère amical entre les deux, le journaliste et le blogueur, et que la raillerie tourne au vinaigre. L'un annonce sur Twitter que le guitariste 'fun' joue en réalité pour le groupe de ses filles et dévoile le prénom et l'initiale du nom. Marcel Sel crie au scandale : cette information devait rester secrète, la révéler est une ignominie dans la campagne de dénigrement dont lui aussi fait l'objet parce qu'il tient tête à la gauche radicale partisane.Le blogueur (entre autres) publie alors un autre long billet pour dénoncer la campagne dont il est l'objet et fustige ce "doxing". Traduction (définition de Wikipedia): "Une pratique consistant à rechercher et à divulguer sur l'Internet des informations sur l'identité et la vie privée d'un individu dans le dessein de lui nuire." "Pour m'atteindre, on balance mes enfants", lance-t-il.Nous en sommes là, entre menaces indirectes, interventions des hiérarchies de médias, intervention d'avocats et haines verbales. Cette illustration concrète de la "cancel culture", à travers ses innombrables interventions, pose en effet la question de savoir s'il est encore possible de mener un débat serein sur certains sujets. Et, surtout, si ces querelles servent le débat public ou si elles n'atteignent pas un point de non-retour, suscitant l'écoeurement.