Il y avait les catholiques et il y eut les anticléricaux. Les francophones étaient partout et les Flamands arrivèrent. Il n'y avait que les patrons et vinrent les ouvriers: la Belgique est une vieille histoire de clivages, apparents ou effacés selon les enjeux du temps, qui mobilisent ou qui éloignent.
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Il y avait les catholiques et il y eut les anticléricaux. Les francophones étaient partout et les Flamands arrivèrent. Il n'y avait que les patrons et vinrent les ouvriers: la Belgique est une vieille histoire de clivages, apparents ou effacés selon les enjeux du temps, qui mobilisent ou qui éloignent. Ils s'entrecroisent souvent et se recoupent parfois, ils s'atténuent ou se déforment, mais toujours ils sont là, qui structurent la vie politique, et peut-être même jamais autant que lorsqu'on crie à la nécessité de les dépasser. L' apparition des mouvements écologistes, en Belgique et en Europe, a interpellé les chercheurs dans les années 1970 et 1980: jamais depuis 1830, en effet, un parti politique n'était né en Belgique autrement que de la matrice des trois clivages noir-jaune-rouge, le clivage philosophique, le clivage communautaire et le clivage linguistique. En 1977, le professeur américain Ronald Inglehart, décédé en mai dernier, avait vu comment une nouvelle fracture susciterait l'émergence de l'écologie politique. Ce qu'il appelait la "révolution silencieuse", marquée par la naissance d'une vaste classe sociale issue de la démocratisation de l'enseignement universitaire, plutôt active dans l'économie des services que dans la production de biens, plus préoccupée d'environnement que de croissance, et porteuse de valeurs postmatérialistes. En Belgique francophone, les fondateurs de l'écologie politique s'étaient bercés de l'idée de dépassement, celui de l'ancien monde en général, et des vieux clivages en particulier. On se targuait de rassembler croyants et athées et de tresser un lien commun avec les amis flamands, et surtout, on se répétait qu'on n'était pas de droite, et qu'on n'était pas de gauche non plus, parce qu'on était autre chose, et que cette autre chose remplacerait le système politique existant. Cette autre chose est néanmoins aujourd'hui difficilement classable autrement qu'à gauche. Le grand remplacement était annoncé, il ressemble à un grand regroupement. Sur les questions socio-économiques, les grandes lignes des programmes 2019 des écologistes, des socialistes et du PTB portaient les mêmes traits (impôt sur la fortune, pension à 65 ans, salaire minimum à quatorze euros, etc.), tandis que, s'agissant d'environnement, le PS s'affiche écosocialiste depuis 2017 et que le PTB clame que "Red is the new green" dans les manifestations plus chaudes que le climat. Face à cette gauche regroupée plutôt que remplacée, la droite francophone dispose d'une intéressante gamme d'adversaires à cibler, et d'autant d'arguments à débiter. La gauche, c'est les autres, bien sûr, et donc c'est parfois les rouges, parfois les verts et parfois les communistes. Sur les temps longs, l'alternance des antagonismes privilégiés se repère depuis l'affaire de Francorchamps - rappelez-vous les bleus de 2003, accusant les verts qui voulaient interdire la publicité pour le tabac de "nuire gravement à l'économie de la Wallonie" - à laquelle avait succédé le tumulte des affaires carolorégiennes, de la "planète bleue" qui avait surtout mobilisé les réformateurs contre le PS. Après ça, il y eut le pari socio-économique suédois de Charles Michel et le tumulte des affaires liégeoises, et puis, la fixation de 2019 sur les questions de rapport à l'islam - le Premier ministre libéral brandissant un tract d'une locale écologiste en plein débat présidentiel à la télévision en fut le point d'orgue. Sur les temps courts, alors que, depuis deux ans, une polémique en chasse une autre, la dilection du jeune président réformateur pour les "guerres culturelles" à l'américaine et à la française a contribué à cristalliser une opposition, entre verts et bleus, qui paraît aujourd'hui presque plus structurante que la vieille fracture entre ceux qui possèdent et ceux qui n'ont que leur travail pour vivre: il ne s'en prend aux socialistes que sur les affaires du gouvernement, tandis qu'il veut s'attaquer aux écologistes en confrontant leur vision du monde. "Les socialistes sont des opposants, les écologistes des adversaires", ramasse un parlementaire libéral. Georges-Louis Bouchez a en effet habilement fait une bannière du voile d'Ihsane Haouach, désignée commissaire du gouvernement par la secrétaire d'Etat Ecolo Sarah Schlitz, que le député MR Denis Ducarme disait même ne plus soutenir. Le Montois s'est ensuite investi fortement dans la balade non mixte à laquelle participait la même Sarah Schlitz lors des rencontres écologiques d'été, à Liège. A peine put-il, autour du budget, construire une adversité plus classique avec les socialistes (sur les sanctions aux chômeurs en particulier), qu'il relançait un débat nucléaire pourtant proclamé clos ou presque par Paul Magnette... et évité par Alexander De Croo. L'adversaire primordial, ici encore, était écologiste.Cette volonté libérale de pousser l'antagonisme contre les verts plus souvent que contre les rouges, alors que les écologistes se réfugient plutôt, pour le moment, dans une forme d'évitement, n'est pas dictée que par les circonstances ou les agendas national (la sortie du nucléaire) et international (la COP26). Elle veut traduire une vraie forme d'exaspération qui remonte, depuis certaines franges de la population, plutôt bien à droite, contre l'écologie politique. Les électeurs du MR, en mai 2019, étaient déjà très éloignés de ceux d'Ecolo sur les questions socio-économiques mais aussi culturelles, comme le prouve notamment le graphique ci-dessous, construit par deux politologues de l'UAntwerpen (Stefaan Walgrave et lsaia Jennart) sur la base des réponses au grand "Stemtest" commandé par la VRT, la RTBF, DeStandaard et La Libre. Une autre enquête, menée la même année par un consortium interuniversitaire (l'UAntwerpen, l'ULB, la VUB, l'UCLouvain et la KULeuven), publiée dans le livre Les Belges haussent leur voix (Presses universitaires de Louvain, 2020), montre des électorats aux valeurs très dissemblables elles aussi, les électeurs écologistes s'autopositionnant plus à gauche que les libéraux, et se situant, sur des enjeux comme l'immigration et l'environnement, aux côtés les plus opposés de l'échiquier politique francophone. Depuis, il n'est pas totalement hasardeux de formuler l'hypothèse d'un énervement libéral croissant envers les écologistes. "Chez moi, c'est simple, dès qu'on parle d'Ecolo, les gens commencent à crier, résume un mandataire des campagnes, et pas seulement parce qu'on aimerait bien prolonger les centrales nucléaires ou à cause de Greta Thunberg, hein. La neutralité de l'Etat, la décolonisation, sur tous ces sujets, il y a une base, de droite, qui est énervée par les écologistes. On a même de nouvelles adhésions qui y sont explicitement liées", ajoute-t-il. Le sommet libéral s'adapte à ces impulsions de la base, quand il ne les a pas suscitées lui-même. Entre les réformateurs sociaux, ou les plus compatibles avec les écologistes, les Jean-Luc Crucke ou les Christine Defraigne, et les moins accommodants, de David Clarinval qui qualifiait, dans une récente interview à Medor, les verts de "communistes", à Marie-Christine Marghem incendiant au Parlement la ministre Groen de l'Energie, ce sont bien les seconds qui paraissent, pour le moment, avoir le dessus. Du voile au nucléaire, des sans-papiers aux réunions en non-mixité, cette colère bien à droite est vue, au MR, comme un combustible pour sa croissance. "C'est là que Georges-Louis Bouchez voit l'espace pour atteindre ses 30%. Pas au centre. Et les écologistes sont l'adversaire idéal pour ça", estime un membre du Conseil du parti. Pourtant, la double défaite libérale de 2018-2019, avec de médiocres communales en octobre 2018 et de mauvaises législatives en mai 2019, n'avait pas tant été caractérisée par une déperdition d'électeurs vers la droite, malgré l'existence du Parti Populaire et le lancement des Listes Destexhe, que par une fuite vers le centre. Dans Les Belges haussent leur voix, Patrick van Erkel (UAntwerpen) et ses collègues ont analysé les transferts de voix entre les élections de 2014 et celles de 2019. Ils observent que, d'abord, c'est du MR que venait le plus gros contingent, tous partis confondus, d'électeurs passés chez Ecolo, et qu'ensuite, logiquement, c'est vers Ecolo (pour 7,4% de son électorat de 2014) et vers DéFI (pour 8,7% de ses anciens électeurs de 2014) que se sont dirigés les déçus du Mouvement réformateur. Sur certains publics, en effet, bleus et verts sont plutôt en concurrence qu'en adversité. C'est notamment le cas des communes plutôt aisées du sud de Bruxelles (Uccle, Ixelles, etc.), ou du Brabant wallon. Ces milliers de voix perdues chez les verts pourraient faire envie aux bleus. Dans le prolongement de ce qu'avait pressenti Ronald Inglehart, les écologistes sont plus populaires chez les diplômés de l'enseignement universitaire (qui comptent pour 66% de leurs électeurs, lit-on dans Les Belges haussent leur voix). Mais le MR partage cette caractéristique avec Ecolo: son électorat diplômé compte pour 66% de son électorat total, contre 45% à peine pour le PTB et le PS. C'est ainsi que le nouvel adversaire privilégié du MR est aussi, à certains égards, son concurrent le plus dangereux. Contre la révolution silencieuse, le MR mène une révolte bruyante. Mais les jeunes Bruxellois qui ont manifesté pour le climat "et dont beaucoup de parents votent pour nous", souffle un ministre libéral, pourraient ainsi se trouver intéressés par l'option nucléaire, par exemple. "Le fait que les réacteurs n'émettent pas de CO2 nous rend crédibles sur la question du climat et de l'environnement", note un parlementaire réformateur. Mais, plutôt d'esprit cosmopolite, ils pourraient se trouver rebutés par les grosses munitions bleues envoyées dans les "guerres culturelles" sur l'immigration ou l'islam: on n'appâte pas les "bobos" (bourgeoisbohèmes) comme on séduit les "boubours" (bourgeois-bourrins, comme les appelle satiriquement le Français Nicolas Chemla). "Le tout, c'est d'aller chercher les gens dans leur niche. Après on voit s'ils restent ou pas, mais ils sont de plus en plus focalisés sur un seul thème plutôt que traversés par une philosophie globale", répond encore le parlementaire. Entre la niche bleue et le chenil vert, il n'y a donc pas que de la rage.